top of page

Chronique 233 - Octobre rose, le sombre ruban

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
13 oct.
6 min de lecture

Il y a des symboles qu'on ne questionne pas. Et pourtant, on devrait.


Dénouer le ruban rose, c'est tirer sur un fil qui mène d'une usine chimique aux colonies israéliennes.

De quoi faire hurler une extrême-droite qui aurait mieux fait de se taire.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LE DÉPISTAGE ET L'EMPOISONNEUR

Je commence par les faits, puisque presque tout le monde les a survolés.


Le 9 octobre, dans une vidéo publiée sur X, la présidente du groupe La France insoumise (LFI), Mathilde Panot, explique pourquoi elle ne portera pas le ruban rose (source : i24NEWS).

Elle réclame à la place un "Octobre colère" et vise les entreprises qu'elle accuse de polluer puis de profiter des traitements contre le cancer (source : e-santé).


Sur le fond, elle a raison.


L'histoire commence en 1985, aux États-Unis.

L'American Cancer Society s'associe alors à la branche pharmaceutique d'Imperial Chemical Industries (ICI) pour une semaine d'information sur le cancer du sein, qui deviendra ensuite un mois entier (source : e-santé).

Cette branche pharmaceutique, c'est celle qui a mis au point le tamoxifène.

Vendu sous le nom de Nolvadex, il est devenu l'un des traitements hormonaux du cancer du sein les plus vendus au monde (source : Frontiers in Pharmacology).


L'autre jambe d'ICI, c'était l'agrochimie.

C'est chez ICI qu'a été découvert le paraquat, un désherbant pour lequel des milliers de personnes ont attaqué Syngenta en justice, en le reliant à leur maladie de Parkinson (source : Investigate Midwest).

La même maison encaissait donc sur ce qui abîme les corps et sur ce qui les soigne.


Le ruban lui-même a été confisqué.

Au début des années 1990, une Américaine, Charlotte Haley, envoyait des cartes ornées d'un ruban couleur pêche pour dénoncer qu'à peine 5 % du budget fédéral de recherche allait à la prévention du cancer.

Estée Lauder et le magazine Self ont voulu reprendre son ruban, elle a préféré garder sa campagne militante, et c'est un ruban rose que la marque a distribué dans ses magasins new-yorkais (source : Scripps News).

Le ruban de la colère est devenu le ruban de la vitrine.


Et la colère, des malades la portent encore.

Le collectif Cancer Colère distribuait déjà des tracts devant un hôpital parisien l'an dernier, jugeant la campagne "bisounours" et visant l'agro-industrie et ses pesticides cancérogènes (source : Reporterre).

La science avance à pas prudents dans leur direction : l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a publié une étude suggérant que certains cocktails de pesticides favoriseraient le cancer du sein chez les femmes ménopausées (source : Inserm).


Voilà le tour de passe-passe.

Le ruban vous dit de vous faire dépister.

Il ne vous pousse jamais à vous demander qui vous empoisonne.

Le dépistage sauve des vies.

Le vernis rose, lui, protège des marques.


DU RUBAN AUX COLONIES

Panot a tiré le fil jusqu'à Israël.

J'ai vérifié : le lien existe.


Syngenta, héritière de la branche agrochimique d'ICI, appartient aujourd'hui au Syngenta Group (source : Times of Israel).

Adama, née de deux entreprises israéliennes de protection des cultures, fait partie de ce même groupe (source : Adama).

Et Adama a un dossier.

Selon le centre de recherche Who Profits, elle emploie des spécialistes et des distributeurs dans plusieurs colonies israéliennes illégales de Cisjordanie et du Golan, et ses produits ont servi à des centres de recherche agricole installés dans ces colonies.

Un sous-traitant de l'armée israélienne a aussi utilisé son herbicide au diuron pour des épandages aériens le long de la barrière avec Gaza (source : AFSC Investigate).

Ces épandages ont été documentés par des organisations israéliennes et palestiniennes de défense des droits.

Leur enquête, menée avec l'agence Forensic Architecture, montre que les produits étaient pulvérisés quand le vent les poussait vers Gaza, à des concentrations dommageables (source : Adalah).


Un groupe chimique qui soigne d'une main et, de l'autre, possède une entreprise dont les produits servent l'occupation.

Nommer ça, c'est lire les rapports d'organisations de défense des droits humains, israéliennes comprises, et appliquer le droit international.


JUSTE CAUSE, DOSSIER BÂCLÉ

Le problème, c'est que Panot n'a pas blindé son dossier.

Et quand on accuse une multinationale, chaque maillon doit tenir.


Premier maillon fragile : elle affirme que Syngenta s'appelait autrefois Imperial Chemical Industries (source : TSA).

C'est faux.

Je l'ai rappelé plus haut, Syngenta n'hérite que de la branche agrochimique d'ICI, et elle n'a été créée qu'en 2000, des années après la naissance de la campagne (source : Times of Israel).

Quant à Adama, le groupe public chinois ChemChina n'en a pris le contrôle qu'en 2011, avant de racheter Syngenta en 2017 (source : Bichos de Campo).

Quand le ruban est né, aucun lien ne reliait encore cette histoire à Israël.

Le lien d'aujourd'hui est réel, mais il est récent.


Deuxième maillon : le ruban qu'elle refuse de porter ne vient pas d'ICI.

Il a été lancé en 1992 par Estée Lauder et le magazine Self (source : e-santé).

La campagne française, elle, a été créée en 1994 par Estée Lauder France et Marie Claire (source : Times of Israel).


Troisième maillon : le poison et le remède "pour la même maladie".

Le produit phare d'ICI qui fait l'objet de milliers de plaintes, le paraquat, est accusé de causer Parkinson, pas le cancer du sein.

Le conflit d'intérêts est réel.

La formule, elle, est fausse.


Quatrième maillon : le Liban.

Panot accuse Adama de répandre des pesticides sur les terres libanaises.

En février, l'Organisation des Nations unies (ONU) s'est bien inquiétée d'épandages d'herbicide au nord de la Ligne bleue, les autorités libanaises évoquant du glyphosate à des doses 20 à 30 fois supérieures aux niveaux recommandés (source : ONU Info).

Mais je n'ai trouvé aucune enquête publique qui identifie le fabricant.

Panot affirme ce que personne n'a encore prouvé.


Mathilde Panot préside un groupe parlementaire.

Elle dispose de collaborateurs et de tous les moyens que donne cette fonction.

Avec ces moyens, livrer une dénonciation juste truffée d'erreurs de chronologie et de raccourcis, c'est indigne de sa fonction.

Et c'est pire qu'une maladresse : c'est offrir à ceux qu'on dénonce de quoi s'en tirer.

Je partage ce combat, et c'est précisément pour ça que je l'écris.

Les faits n'ont pas de camp.


UN BON REPROCHE EST UN REPROCHE FONDÉ

Il y avait donc un procès à faire, celui de la rigueur.

Il tenait en une matinée de vérifications.

La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a effleuré le sujet en évoquant des approximations scientifiques (source : Times of Israel).

Une phrase, et puis plus rien.


La classe politique avait mieux à faire : parler d'Israël.

La députée Renaissance Prisca Thevenot a dénoncé l'obsession d'Israël de Panot.

Marine Le Pen est allée plus loin, en voyant derrière ce sujet "un antisémitisme de plus en plus assumé" (source : Times of Israel).

Panot avait nommé une entreprise et des pratiques en grande partie documentées.

Le Pen en a fait une affaire de peuple.

C'est elle qui fait l'amalgame.


Et c'est un cadeau.

En criant à l'antisémitisme, ses adversaires ont offert à Panot le meilleur des boucliers.

On ne parle plus de ses erreurs, on parle de l'accusation.

Le débat sur les pesticides et le débat sur la rigueur sont morts le même jour.


Reste le culot.

J'ai déjà raconté comment le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, s'enfonce dans l'affaire des messages antisémites que Mediapart lui attribue (Bardella, ou l'art de se finir soi-même).

Je n'y reviens pas.

Je retiens seulement la réaction de Marine Le Pen aux premières révélations : selon elle, aucune personne normalement constituée ne pouvait croire à cette "dinguerie" (source : Le Club des juristes).

Je résume la grille de lecture de Marine Le Pen.

Un ruban refusé pour dénoncer une entreprise : antisémitisme.

Des messages antisémites attribués à son président, preuves à l'appui : dinguerie.

Son détecteur sonne dès qu'on prononce le mot Israël.

Il se tait quand les messages viennent de chez elle.


ROSE COLÈRE ET RIGUEUR FLOUE

Ce que vous venez de lire tient en peu de choses.

Un ruban né dans l'orbite d'un chimiste qui vendait le désherbant et le médicament.

Une campagne qui parle de dépistage et jamais des causes.

Un groupe industriel qui compte aujourd'hui dans ses rangs une entreprise liée à l'occupation.

Tout cela est vrai, et tout cela méritait mieux qu'une vidéo bâclée.


Panot avait raison sur l'essentiel et tort sur les détails.

Dans un combat contre des multinationales, les détails sont des armes, et elle les a laissées à l'adversaire.

Ses adversaires, eux, ne les ont même pas ramassées.

Ils ont préféré la diversion, et l'extrême-droite a crié à l'antisémitisme chez les autres, au moment même où elle protège le sien.


Faites-vous dépister : sur ce point, le ruban a raison.

Portez-le si vous voulez.

Mais brandissez votre colère, et exigez de ceux qui représentent la France qu'ils vérifient leurs dossiers.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

✊ Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.

🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !

👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.


Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page