Chronique 232 - Bardella, ou l'art de se finir soi-même
Quelques mots ressurgissent, et la dédiabolisation s'effondre.
Costumes cintrés, vidéos TikTok, pèlerinage à Jérusalem... Rien ne résiste à la vérité.
Le Rassemblement national voulait enterrer son antisémitisme bien profondément dans la crédulité de certains.
Un historique a suffi à déblayer le terrain.

MEDIAPART, CE FOSSOYEUR
Je reprends le dossier dans l'ordre, car il parle de lui-même.
Le 28 septembre, Mediapart publie des messages privés datant de 2013 qu'il attribue à Jordan Bardella, aujourd'hui président du Rassemblement national (RN), alors militant du Front national (FN) âgé de 17 ans (source : Euronews).
Le contenu se passe de commentaire.
Les banques ?
"Toutes détenues par des Juifs" (source : Sud Radio).
Pierre Moscovici, alors ministre de l'Économie ?
Il voudrait sauver les entreprises pour "venger Moïse" (source : AFP).
Israël ?
Il préparerait un nouvel ordre mondial avec Jérusalem pour capitale (source : La Gazette France).
Le catalogue complet du complotisme antisémite, version adolescent connecté.
Le 1er octobre, le journal détaille ses preuves : 18 témoins, des dizaines de mails, 2 conversations Messenger obtenues auprès de Meta et un constat d'huissier (source : Le Club des juristes).
La méthode est limpide.
Un interlocuteur de l'époque demande à Meta l'archive de ses propres données, comme le droit européen le permet à chacun.
L'extraction date la conversation, prouve qu'elle n'a pas été retouchée et montre que le compte est enregistré par Meta sous le nom de Jordan Bardella (source : Public Sénat).
Dans les échanges, l'auteur évoque sa mère née en Italie, une interview donnée au Parisien en 2013 et son échec au concours de Sciences Po (source : DH).
Détail qui pique : ces conversations auraient été transmises par deux sources distinctes, toutes deux issues de l'entourage de Jordan Bardella (source : Euronews).
Le 9 octobre, Mediapart ajoute une pièce presque comique.
Le 12 septembre 2013 à 22 h 50, le compte Twitter officiel de Jordan Bardella évoque le conseiller économique de François Hollande, "employé par la Banque Rotschild". Quasiment au même moment, le compte Messenger contesté reprend l'information, avec la même faute : Rotschild au lieu de Rothschild (source : Euronews).
Une capture d'écran se conteste.
Une faute d'orthographe en commun, c'est plus délicat.
IL CREUSE, ENCORE
J'ai compté quatre actes dans sa défense.
Chacun enfonce un peu plus le précédent.
Acte 1 : des "faux grossiers" (source : Paris Match).
Jordan Bardella ajoute qu'il n'était "pas militant actif" durant l'été 2013, et encore mineur (source : AFP).
Fâcheux : il avait pris sa carte au FN en 2012 (source : La Gazette France).
Acte 2 : face aux extractions de Meta, les preuves deviennent "des montages grossiers, d'obscures captures d'écran manipulables" (source : Le Club des juristes).
Acte 3 : le 6 octobre, il assure n'avoir "pas de compte Facebook".
Le 9, Le Canard enchaîné affirme qu'il a effacé, entre le 28 septembre et le 2 octobre, les données d'un ancien compte Facebook de ses années militantes, distinct de celui des messages incriminés (source : franceinfo).
Le RN jure que son président ne s'est "jamais connecté à aucun compte Facebook".
Libération retrouve le même jour une adresse mail qu'il utilisait au début des années 2010, toujours associée à un compte Facebook (source : AFP).
Acte 4 : l'attaque.
Mediapart devient "un journal d'extrême gauche composé de fanatiques" (source : LCP).
Jordan Bardella parle de barbouzerie et des prémices d'une guerre totale contre son parti (source : Sud Radio).
Puis, sur La Chaîne Info (LCI), il balaie "une affaire dont tout le monde se moque" (source : AFP).
Au même moment, un sondage de l'Institut français d'opinion publique (Ifop) réalisé les 6 et 7 octobre indique que 74 % des sondés jugent les accusations graves et que 61 % ne croient pas ses démentis (source : i24NEWS).
Tout le monde s'en moque.
Sauf 3 Français sur 4.
L'ALLIÉ IMPROBABLE
J'ai déjà fait la radiographie de la dédiabolisation : un nettoyage de façade, où le seul verrou à faire sauter était l'antisémitisme (RN : radiographie d'un cancer politique).
Jordan Bardella en est devenu le visage.
Ses lieutenants sont allés jusqu'à présenter le parti comme "le bouclier de la communauté juive" (source : Sud Radio).
Le sommet du numéro date de mars 2025.
Invité par le gouvernement israélien à une conférence contre l'antisémitisme, Jordan Bardella se recueille sur les lieux du 7-Octobre.
Le ministère israélien de la Diaspora lui délivre alors un certificat sur mesure : "Jordan Bardella n'est pas un homme d'extrême droite, mais un ami extrême d'Israël" (source : La Gazette France).
Plusieurs responsables juifs européens avaient boycotté l'événement (source : Ynetnews).
Aujourd'hui, ce certificat ressort du tiroir.
Amichai Chikli, ministre israélien de la Diaspora et de la Lutte contre l'antisémitisme, vole au secours de Jordan Bardella : il serait "l'une des voix les plus claires en Europe contre le Hamas".
Photo de poignée de main sur le site du festival Nova à l'appui, et attaque en règle contre la présidente de Mediapart (source : Euronews).
Sur les messages eux-mêmes, rien.
On lui demande si son ami a écrit que les Juifs doivent écraser et voler les autres peuples.
Il répond Hamas.
Ce ministre est l'un des artisans du rapprochement entre le gouvernement israélien et l'extrême-droite européenne, malgré l'héritage antisémite de certains de ces partis (source : The Times of Israel).
La dédiabolisation, c'était donc cela : un brevet de respectabilité délivré par un allié politique, brandi comme un vaccin.
Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Yonathan Arfi, y voit "une illustration des limites de la dédiabolisation" (source : La Gazette France).
Je dirais plutôt : sa définition exacte.
L'ERREUR DE SON PROPRE CASTING
"Jordan, t'es mort !"
La formule circule.
Jordan Bardella l'avait lui-même devancée, en dénonçant une tentative d'assassinat politique (source : Euronews).
La mort dont il parle est politique.
Et la règle qui pourrait l'achever, c'est lui qui l'a écrite.
Juillet 2024.
Pendant les législatives, plusieurs candidats RN sont rattrapés par leurs propos racistes.
Jordan Bardella invoque près de 600 investitures bouclées en 48 heures et parle "d'erreurs de casting" et de "brebis galeuses" à écarter (source : LCP).
Il promet alors d'exclure systématiquement les candidats au passé toxique (source : Al Jazeera).
Appliquez la règle Bardella à Bardella, et vous obtenez la sortie.
Autour de lui, le cercle se resserre.
Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, tranche : "Il ment éhontément" (source : i24NEWS).
Olivier Faure estime qu'il ne peut plus prétendre à Matignon (source : DH).
Emmanuel Macron juge les propos "extrêmement graves et inacceptables" (source : Euronews).
Marine Le Pen, qui affichait d'abord une confiance totale, s'est montrée nettement moins empressée après la deuxième salve de Mediapart (source : La Télé).
Il faut dire qu'elle a déjà repris sa place de candidate en juillet, renvoyant son dauphin au rang de simple aspirant Premier ministre (source : Le Temps).
Reste la justice.
Sa plainte en diffamation devrait mettre environ 18 mois à arriver devant le tribunal, et une relaxe de Mediapart validerait de fait l'attribution des messages.
Pire, un juge pourrait interroger Meta sur l'identité réelle du titulaire du compte (source : Le Club des juristes).
Jordan Bardella a lui-même fourni la pelle pour son inhumation.
THE SHOW MUST GO ON
Alors, Jordan est-il mort ?
Nous entendons ses derniers râles.
Car retenez bien le scénario qui se dessine.
Si l'acteur devient trop encombrant, le parti n'aura qu'à lui appliquer sa propre formule : erreur de casting.
Exclusion du rôle, remplacement, rideau.
Et la dédiabolisation continuera, comme si le problème tenait à un comédien mal choisi.
Le problème est là : le RN ne disparaitra pas en même temps que son président.
Ce parti où un adolescent capable d'écrire ces horreurs a pu grimper jusqu'au sommet.
Ce parti dont le premier réflexe, face aux preuves, est de traiter la presse de fanatiques. Ce parti qui exhibe ses amitiés étrangères comme un certificat d'innocence.
Jordan est peut-être mort.
Le casting change.
Le scénario, jamais.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
✊ Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.
🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !
👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.
.png)



Commentaires