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Chronique 83 - Ni brutes ni soumises : les femmes antifascistes

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 6 jours
  • 6 min de lecture

Alors que l'extrême-droite idéologise leurs corps et menace leurs droits, les femmes, cœur de la résistance originelle, doivent reprendre les armes.


Elles subissent les violences.

Elles portent la précarité.

Elles défendent leurs droits sous pression constante.

Elles résistent, chaque jour, sans que personne ne le nomme ainsi.

Et pourtant, les espaces antifascistes semblent les avoir perdues de vue.

Cette chronique est une tentative de réponse, et un appel.


Lucie Fourcade

OÙ SONT LES FEMMES ?

C'est en regardant les statistiques de notre page Facebook que cette chronique a commencé.

Les femmes représentent 41 % des abonnés.

Chez les 18-34 ans, elles ne représentent qu'une fraction marginale de l'audience. Un chiffre.

Une question qui ne me lâche plus.

Comment les premières cibles du fascisme peuvent-elles être aussi peu présentes dans les espaces organisés pour y résister ?


Ce n'est pas une question d'indifférence.

Ce n'est pas une question d'ignorance.

Les femmes savent.

Elles voient.

Elles subissent.

Mais quelque chose les maintient à l'écart des espaces de résistance formalisés. Comprendre ce mécanisme est la première étape pour le briser.


L'antifascisme, comme beaucoup de milieux militants, a longtemps été dominé culturellement par une représentation masculine : les corps en première ligne dans les manifestations, les porte-voix, les structures organisationnelles.

Ce n'est pas une fatalité.

C'est une construction, et ce qui est construit peut se réaménager.


TROP DE FRONTS POUR LES GUERRIÈRES

En 2024, en France, 277 000 femmes ont déclaré avoir été victimes de viols, tentatives de viol ou agressions sexuelles.

Parmi elles, seulement 7 % ont déposé plainte.

Une femme toutes les deux minutes, dans un silence quasi systémique.

Ce n'est pas une statistique.

C'est un état de guerre.


La même année, 118 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon.

Soit une tous les trois jours.

Toutes les 7 heures, une femme est tuée, tentée de tuer, ou poussée au suicide par son partenaire intime (source Arrêtons les violences / MIPROF).

Ce n'est pas de la violence conjugale.

C'est un carnage toléré.


Sur le plan économique, les femmes gagnent en moyenne 21,8 % de moins que les hommes dans le secteur privé.

À temps de travail identique, l'écart reste de 14 %.

Plus de 6 000 euros manquants chaque année.

Ce manque se traduit en retraites inférieures, en dépendance subie, en impossibilité de fuir quand il le faudrait (source INSEE).

La précarité économique est une cage.

Le fascisme en tient la clé.


Et l'IVG ?

En Europe, l'extrême-droite au pouvoir ronge méthodiquement ce droit.

En Pologne, l'avortement est quasi totalement interdit depuis janvier 2021 : seuls les cas de viol ou de danger vital pour la mère sont tolérés.

En Hongrie, depuis septembre 2022, les femmes qui souhaitent avorter sont obligées d'écouter le battement de cœur du fœtus avant de pouvoir le faire.

Et en France, le RN a déposé en 2024 une proposition de résolution sur la "relance de la natalité", citant la Hongrie et la Pologne en modèles.

Le message est clair, même dissimulé dans la novlangue familialiste.

Demain, si nous ne résistons pas, c'est ici (source Oxfam France).


LE FASCISME ET LES FEMMES

Ce n'est pas un hasard si le fascisme cible les corps féminins.

Dans les années 1920 et 1930, les mouvements fascistes italiens et nazis se sont construits explicitement contre la "confusion des sexes" et contre ce qu'ils appelaient la "féminisation" de la société.

Le corps des femmes y était objet de politique démographique : il fallait produire des soldats pour la patrie, pas des citoyennes libres.

Les féminismes européens face aux fascismes de l'entre-deux-guerres constituaient l'opposition la plus cohérente : elles avaient compris avant beaucoup d'autres que le projet fasciste était fondamentalement antiféministe.

Cette clarté de vision leur a coûté cher (source EHNE).


Aujourd'hui, le projet n'a pas changé de nature.

Il a changé de vocabulaire.

On ne dit plus "la femme au foyer", on dit "natalisme", "valeurs familiales", "protéger la famille".

Les droits reproductifs, l'accès à la contraception, l'autonomie économique des femmes : c'est exactement ce que l'extrême-droite au pouvoir démantèle, partout où elle gouverne.


Le fascisme ne déteste pas les femmes au sens banal du terme.

Il leur assigne un rôle.

Il leur offre une identité : mère de la nation, gardienne de la race, reproductrice du peuple.

Hors de ce rôle, elles sont une menace.

L'antifascisme est donc, structurellement, féministe.

Et le féminisme est, structurellement, antifasciste.


LA GLOIRE INVISIBLE

Clara Zetkin, militante communiste et pionnière du féminisme marxiste, est la première théoricienne de l'antifascisme au sein de l'Internationale communiste.

Celle qui est à l'origine du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, est aussi celle qui, dès 1922, analyse le fascisme comme phénomène politique nouveau et appelle à une riposte organisée.

Elle a 65 ans quand Mussolini prend le pouvoir.

Elle ne s'arrête pas (source Contretemps).


En France, les femmes ont représenté environ 15 % des effectifs de la Résistance intérieure, et leurs postes étaient, selon le survivant Arsène Tchakarian, "les plus dangereux, car si elles étaient prises, elles ne pouvaient pas se défendre".

Des milliers d'autres ne le sont pas (source Chemins de mémoire).


Après la Libération, les procédures de reconnaissance ont systématiquement écarté les femmes.

L'autocensure, la méconnaissance des démarches administratives, et un système conçu pour récompenser des formes d'engagement codifiées comme masculines ont effacé leur contribution des archives officielles.

En Yougoslavie, 2 millions de femmes ont formé l'AFŽ, le Front Antifasciste des Femmes, gérant écoles, hôpitaux et gouvernements locaux sous occupation.

100 000 ont combattu aux côtés de Tito.

Elles aussi ont été marginalisées dans les récits d'après-guerre (source Wikipedia).


Ce que l'Histoire a effacé, nous devons le restituer.

Pas comme anecdote, mais comme preuve : les femmes ont toujours été en résistance.

Les mémoires institutionnelles les ont invisibilisées.


SE RÉAPPROPRIER LE TERRAIN MILITANT

La sous-représentation des femmes dans les espaces antifascistes ne s'explique pas par leur manque de conscience politique.

Elle s'explique par les conditions concrètes de leur vie.

La charge mentale et domestique, toujours majoritairement portée par les femmes, laisse peu de place pour le militantisme structuré.

Le travail à temps partiel subi, la précarité, la gestion des enfants : autant de freins réels à l'engagement bénévole dans des collectifs qui se réunissent souvent le soir ou le week-end.


Il y a aussi la culture militante elle-même.

Plusieurs témoignages documentent des espaces antifascistes où les femmes se voient reprocher de "se comporter comme des hommes" lorsqu'elles prennent de la place, ou sont cantonnées à des rôles logistiques.

C'est le piège que le fascisme perfectionne et que certains espaces militants reproduisent sans le voir.

Trop combative, tu es une brute.

Trop discrète, tu es soumise.

Dans les deux cas, tu es hors cadre.

"Ni putes ni soumises" criait une génération il y a vingt ans.

"Ni brutes ni soumises" crions-nous maintenant.


Il y a aussi le fémonationalisme.

Pas un mot compliqué : une stratégie simple.

L'extrême-droite s'empare du vocabulaire féministe (les violences, l'insécurité, le corps des femmes) pour en faire un outil de stigmatisation raciste.

Elle prétend défendre les femmes.

Elle choisit soigneusement lesquelles.

Le Collectif Némésis en est l'exemple le plus documenté en France.

30 membres à peine.

Des liens avec des réseaux néofascistes établis.

Et le soutien affiché du ministre de l'Intérieur.

Le mouvement féministe les a repoussés de la rue le 8 mars 2025.

Ce jour-là, l'articulation des luttes n'était pas théorique : elle était opérationnelle (source Politis).


Derrière le voile de Némésis, la chronique complète.


Briser ce schéma passe par une seule chose : que les espaces de résistance deviennent des espaces où les femmes ne renoncent à rien pour militer.

Pas à leur sécurité.

Pas à leur voix.

Pas à leur analyse.


LA GUERRE UNIQUE

Féminisme et antifascisme ne sont pas deux luttes parallèles qu'on pourrait mener séparément.

Ce sont deux noms pour la même exigence : refuser qu'un système de domination décide à la place des individus ce qu'ils peuvent faire de leur corps, de leur vie et de leur avenir.


Le fascisme a besoin que les femmes restent à leur place : assignée, silencieuse, reproductive.

L'antifascisme a besoin de leur refus.

De leur analyse.

De leur présence.

De leur force.


Mesdames.

Vous êtes déjà en guerre.

Vous l'avez été dès le premier salaire amputé, la première plainte ignorée, la première fois qu'on vous a demandé de vous taire.

Vous l'avez été dès la première menace dans la rue, le premier droit remis en question.

Entrez officiellement dans la résistance, par la grande porte : celle des fondatrices.



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