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Chronique 86 - Ben Barka : la complicité de l'État français dans un crime politique

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 3 jours
  • 6 min de lecture

La République des cadavres #2

L'affaire Ben Barka : ce que la France savait, ce qu'elle a fait, et ce qu'elle cache encore.


Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka disparaît devant la brasserie Lipp.

Il ne réapparaîtra jamais.

Son corps n'a jamais été retrouvé.

Ses assassins n'ont jamais été jugés.

Et la France sait exactement ce qui s'est passé.


Lucie Fourcade

L'HOMME QUI DÉRANGEAIT TROIS CONTINENTS

Mehdi Ben Barka n'est pas un opposant comme les autres.

Ancien professeur de mathématiques au Collège royal de Rabat (il a Hassan II parmi ses élèves), il devient la figure centrale de la gauche marocaine, président de l'Assemblée consultative après l'indépendance, puis fondateur de l'UNFP, le parti d'opposition qui refuse les compromis avec le trône.


En novembre 1963, Hassan II le condamne à mort par contumace.

Ben Barka s'exile.

Et depuis l'exil, il devient quelque chose de bien plus dangereux qu'un opposant marocain : il devient l'organisateur de la Conférence Tricontinentale de La Havane, prévue pour janvier 1966.


Cette conférence doit réunir pour la première fois les mouvements de libération d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine.

Ben Barka en est le président de la commission préparatoire.

Il a rencontré Che Guevara à Alger, Malcolm X, Amilcar Cabral, Ho Chi Minh.


Il coordonne, fédère, structure.

Pour la CIA, c'est une menace existentielle.

Pour Hassan II, c'est un homme qui construit, depuis l'extérieur, une alternative crédible à son régime.

Pour les services secrets israéliens, il est un acteur central d'un réseau tiers-mondiste qui soutient les causes arabes.


3 services.

3 raisons d'éliminer un seul homme.

La France, elle, a fourni le terrain et le personnel.


LE PIÈGE DE LA BRASSERIE LIPP

Le 29 octobre 1965, à 12h15, Ben Barka se rend à un rendez-vous qu'il croit être une réunion de travail.

On lui a fait croire qu'un film sur les luttes anticoloniales est en préparation : scénario de Marguerite Duras, réalisation de Georges Franju, avec Fidel Castro, Che Guevara et Mao en têtes d'affiche.

Un projet qui aurait tout pour plaire à Ben Barka.

Le rendez-vous est devant la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain.

Il n'y entre jamais.


Sur le trottoir, deux hommes exhibent leur carte : ce sont des policiers de la brigade mondaine, Louis Souchon et Roger Voitot.

Ils l'invitent à monter dans une voiture.

Déjà installé à l'intérieur : Antoine Lopez, agent du SDECE, le service de contre-espionnage français.


La voiture prend la direction de Fontenay-le-Vicomte, en banlieue parisienne, vers la villa d'un truand nommé Georges Boucheseiche, collaborateur de la Gestapo pendant la guerre, barbouze ensuite, proxénète en permanence, et ami intime du général Oufkir, ministre de l'Intérieur du Maroc.


Ce n'est pas un hasard.

Ce n'est pas une improvisation.


Le juge d'instruction établira que le SDECE était informé depuis le mois de mai 1965 d'un projet de "récupération de Ben Barka par des procédés non orthodoxes".

La note interne du 17 mai 1965 utilise ces mots exacts.

Le colonel Beaumont, qui la reçoit, choisit de ne pas agir (source Ritimo).

Les Français savaient.

Les Français ont participé.

Les Français ont ouvert la porte.


L'AGENT, LA VILLA, LE MINISTRE, ET LE CORPS QUI DISPARAÎT

Ben Barka arrive vivant à Fontenay-le-Vicomte.

Il n'en sortira pas.

Le soir même, le général Mohamed Oufkir, ministre marocain de l'Intérieur, atterrit à Orly.

L'agent du SDECE Lopez l'accueille et le conduit directement à la villa.

Oufkir n'est pas venu pour négocier.


Ce qui s'est passé à l'intérieur reste disputé dans ses détails, mais pas dans son issue.

Georges Figon, l'un des truands présents, affirme avoir vu Oufkir poignarder Ben Barka.

D'autres témoins évoquent une surdose de somnifères, ou des coups.

Boucheseiche déclare plus tard que le cadavre a été rapatrié au Maroc et dissous dans une baignoire emplie d'acide.

Le corps de Mehdi Ben Barka n'a jamais été retrouvé.

Jamais.

60 ans après, sa sépulture est inconnue de sa famille.


Figon, lui, se montrait trop bavard.

Il vendait son témoignage à la presse, cherchait à monnayer son silence.

Le 17 janvier 1966, cerné par la police qui a ordre de le retrouver, il est retrouvé mort dans son appartement.

Verdict officiel : suicide.


Les quatre truands qui s'étaient réfugiés au Maroc meurent dans les années suivantes : trois d'entre eux éliminés par les services marocains eux-mêmes.

Le quatrième d'un cancer.

Les témoins gênants ne vieillissent pas.


UN PROCÈS, UNE FAÇADE

Le procès s'ouvre le 5 septembre 1966.

167 témoins défilent.

Le verdict tombe le 5 juin 1967.

Condamnés : Antoine Lopez, l'agent du SDECE, à 6 ans.

Louis Souchon, le policier, à 8 ans.

Des peines qu'ils n'effectueront pas intégralement.

Condamnés par contumace, depuis le Maroc : le général Oufkir et Georges Boucheseiche, à la réclusion à perpétuité.

Le roi Hassan II refuse leur extradition.

Oufkir reste ministre de l'Intérieur du Maroc jusqu'en 1972, date à laquelle Hassan II le fait abattre après un coup d'État manqué.

Ahmed Dlimi, le patron de la sûreté marocaine, s'est présenté au procès.

Il est acquitté.

Les agents de l'État français qui ont couvert l'opération, qui ont reçu les notes de renseignement, qui ont ordonné l'inaction : aucune poursuite.

Et de Gaulle, en conférence de presse le 22 février 1966, délivre sa conclusion : "Du côté français, rien que de vulgaire et de subalterne".

Cette phrase est un mensonge d'État.


Les archives déclassifiées démontrent que le colonel Le Roy-Finville du SDECE couvrait l'opération.

Le policier Souchon lui-même déclare au juge que Lopez lui a indiqué que "Jacques Foccart est pour le moins au parfum" : Foccart, le conseiller personnel de de Gaulle pour les affaires africaines, architecte de la Françafrique (source Wikipedia).

Vulgaire et subalterne.

C'est ainsi que la République enterre ses crimes.


DE HOLLANDE À MACRON, LA MASCARADE CONTINUE

L'instruction judiciaire est ouverte en 1975.

C'est la plus ancienne affaire encore en cours devant le tribunal judiciaire de Paris.


En 2017, François Hollande annonce en grande pompe la déclassification de 89 documents du SDECE.

Bachir Ben Barka, le fils, découvre que ces pièces étaient déjà au dossier.

Une opération de façade, qu'il qualifie de "mascarade" (source Maroc Hebdo).


La CIA reconnaît depuis 1976 détenir 1 800 documents (plus de 3 000 pages) sur l'affaire Ben Barka.

Ils restent classifiés.


Israël a refusé d'ouvrir ses archives aux juges français concernant le soutien logistique apporté par le Mossad aux services marocains.


Les commissions rogatoires internationales envoyées au Maroc restent sans réponse.


En 2007, 5 mandats d'arrêt sont émis par le juge Patrick Ramaël.

Interpol les bloque en attendant des "précisions" que le juge refuse de fournir.


En octobre 2024, Emmanuel Macron se rend en visite d'État au Maroc, les 28, 29 et 30 octobre, soit exactement autour du 59e anniversaire de l'enlèvement.

Il n'évoque pas l'affaire Ben Barka.

Pas un mot.

Pas une pression.

Les relations diplomatiques passent avant la vérité.


En juillet 2025, Bachir Ben Barka est entendu pendant deux heures par une nouvelle juge d'instruction à Paris.

Il dit percevoir un changement.

Il attend depuis 60 ans (source Maroc Hebdo).


2 suspects sont encore visés par des mandats actifs : le général Hosni Benslimane, ancien chef de la gendarmerie royale marocaine, et Miloud Tounsi, alias Larbi Chtouki.

Le Maroc ne les livrera pas.

La France ne demandera pas.


UN ÉTAT QUI PROTÈGE SES COMPLICES N'EST PLUS UN ÉTAT DE DROIT

L'affaire Ben Barka n'est pas une anomalie de la Ve République.

Elle en révèle la matrice.


Ce que cette affaire montre, c'est la structure profonde d'un régime qui distingue 2 catégories de morts : ceux qu'on juge, et ceux dont la mort arrange suffisamment de monde puissant pour qu'on préfère ne pas regarder trop près.


La France n'a pas été surprise par l'opération.

Elle a fourni les policiers.

Elle a fourni l'agent du SDECE.

Elle a fourni la couverture.

Elle a ensuite protégé ses fonctionnaires, étouffé les témoignages, classifié les archives, et laissé vieillir les suspects au Maroc.

Ce n'est pas une complicité passive.

C'est une politique active de protection des auteurs d'un crime d'État.


60 ans après, rien n'oblige la France à changer.

Les mêmes institutions existent.

La même culture des services perdure.

La même logique diplomatique prévaut sur la même logique judiciaire.

Un État qui protège des complices de meurtre au nom de la raison d'État n'est pas un État de droit.

C'est un État qui a décidé que certaines vies comptent moins que certaines alliances.

Et qui continue, chaque année, de le décider.



La prochaine chronique de la série

Henri Curiel, Pierre Goldman et les services secrets recyclés de l'OAS.



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