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Chronique 76 - Robert Boulin : un ministre assassiné par son propre camp

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 1 mai
  • 6 min de lecture

47 ans de mensonge d’État, 3 autopsies, une CIA qui classe ses archives, et un pôle cold cases qui rouvre enfin le dossier.


Robert Boulin, ministre du Travail de Giscard, gaulliste historique, résistant depuis l’âge de 20 ans, est retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet.

Version officielle : suicide par noyade.

Sauf que rien, dans les faits, ne tient la route.


Lucie Fourcade

L’HOMME QU’IL FALLAIT RÉDUIRE AU SILENCE

Robert Boulin n’est pas un homme ordinaire.

Né en 1920 dans une famille modeste de Gironde, il entre dans la Résistance à 20 ans, traverse 4 présidences, occupe des fonctions ministérielles pendant près de 15 ans (un record sous la Ve République) et devient l’une des figures les plus respectées du gaullisme.

En 1979, son nom circule pour Matignon (source Wikipédia).


Mais en 1979, la droite française est en guerre.

D’un côté, Giscard d’Estaing et les centristes.

De l’autre, Chirac et le RPR, avec en première ligne un homme : Charles Pasqua, ancien du SAC (le Service d’Action Civique, la milice gaulliste) devenu le bras droit de Chirac.

À l’été 1979, Boulin fait annuler des élections internes au RPR après avoir découvert qu’elles ont été truquées par Pasqua lui-même.

Dans ses courriers, il écrit : "Il y a rue de Lille des hommes qui ont juré d’avoir ma peau. À leur tête se trouve Charles Pasqua" (source Off Investigation).


Ce qu’il détient va bien au-delà d’une querelle interne.

Selon la fille d’Alexandre Sanguinetti, cofondateur du SAC, son père lui a déclaré 15 jours après la mort de Boulin que les dossiers que détenait le ministre "concernaient une série de facturations diverses et variées de grosses sociétés, françaises ou étrangères, qui servaient au financement occulte des partis, et notamment du RPR".

En septembre 1979, son fils le voit sortir des dossiers de son coffre-fort concernant Elf, Dassault, la Sécurité sociale et l’Arabie saoudite (source Wikipédia).

Les signaux d’alerte s’accumulent.

Un représentant du SAC glisse à un ami restaurateur de Boulin que le ministre devrait "se calmer".

Un responsable des écoutes téléphoniques en Gironde prévient son beau-frère qu’un "contrat" risque de mettre fin à la vie du ministre.


Le 29 octobre au début d’après-midi, Boulin change brusquement de programme.

Il retire des dossiers du coffre-fort de son ministère et prend seul la direction de Montfort-l’Amaury pour un rendez-vous mystérieux.

Le lendemain matin, il est mort (source Off Investigation).


AUTOPSIE SABOTÉE, PREUVES ÉGARÉES

Le corps est retrouvé à 8h40 dans l’étang Rompu, dans cinquante centimètres d’eau.

Visage tuméfié.

Bourré de somnifères.

Aucune trace de boue sur ses chaussures.

Corps retrouvé sur le ventre, mais les lividités cadavériques prouvent qu’il est mort sur le dos, ce qui suppose que quelqu’un a déplacé le cadavre après la mort (source Wikipédia).


La première autopsie est déjà un scandale.

Un substitut se déplace personnellement en cours d’examen pour demander au médecin légiste de ne pas analyser le crâne.

Selon un inspecteur de police présent : "Qu’un premier substitut se déplace lui-même pour demander à un médecin de ne pas faire tel ou tel acte, je ne l’avais jamais vu. Il a simplement déclaré : ‘Non, pas la tête, la famille s’y oppose.’"

Les poumons, seul organe permettant de prouver ou d’infirmer la noyade, ne sont pas examinés (source Public Sénat).


En 1983, la famille obtient une deuxième autopsie.

Les trois médecins légistes bordelais estiment que la première a été "bâclée" et "incomplète".

Ils constatent un embaumement "illégal et clandestin" du corps, et concluent à "un traumatisme appuyé du massif facial, du vivant de Robert Boulin".

Entre-temps, les échantillons de sang et les poumons ont disparu.


En 2020, une troisième expertise invalide formellement la thèse de la noyade (source Franceinfo).


Trois autopsies.

Une sabotée et deux autres qui convergent vers la même conclusion : Robert Boulin n’est pas mort noyé.


LE SAC, PASQUA ET LA NUIT DU CRIME

Elio Darmon est un ancien proche du grand banditisme.

À l’automne 1979, il se trouve dans un bar libertin des Yvelines.

À la table voisine, des hommes liés au SAC.

Ce qu’il entend restera secret pendant 40 ans.


En 2023, depuis son lit de malade, il dépose devant un juge d’instruction : "Ils ont séquestré le ministre Boulin dans une villa près de Montfort-l’Amaury. C’est là qu’ils l’ont tabassé. L’un d’eux a dit : ‘Le patron nous avait demandé de ne pas le tuer’, et l’autre a répondu : ‘Oui on l’a tabassé mais il est mort dans nos bras.’".

Il identifie le commanditaire : Charles Pasqua (source Franceinfo).


Elio Darmon meurt en avril 2026, quelques semaines avant que le pôle cold cases de Nanterre ne soit saisi du dossier.

Les juges ne pourront pas l’entendre.

Mais d’autres ont parlé.

En 2015, Jean Mauriac, fils de François Mauriac, rapporte avoir entendu Olivier Guichard, baron du gaullisme, dire : "Bien sûr qu’il a été tué !"

Maurice Robert, ancien membre du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), déclarait : "La version du suicide ne tient pas la route. Boulin a été tué, assassiné" (source Wikipédia).


8 jours après la mort de Boulin, Charles Pasqua, dénoncé comme "truqueur d’élections" par le ministre, est réintégré aux instances dirigeantes du RPR (source Off Investigation).


FAMILLE INTIMIDÉE, TÉMOINS DÉCÉDÉS

La mort de Robert Boulin n’est pas seulement couverte.

Elle est activement protégée.

Colette Boulin, sa veuve, se voit proposer par Achille Peretti, alors membre du Conseil constitutionnel, "un milliard, deux milliards" pour qu’elle "se remarie" et "ne porte pas plainte".

Elle refuse.

Son chien est retrouvé tué d’une balle dans la tête (source Off Investigation).


Depuis 1979, une dizaine de témoins qui soupçonnaient la direction du RPR ont été mis sous pression ou ont connu des morts violentes, dont l’ancien ministre Joseph Fontanet (victime d'une assassinat non-élucidé), le conseiller Afrique de Giscard René Journiac (mort dans un accident d'avion), et l’attaché parlementaire Bernard Fonfrède (source Off Investigation).

Les registres de présence du commissariat de Neuilly, qui auraient permis d’identifier les personnes présentes au domicile de Boulin le soir de sa mort, ont disparu (source Wikipédia).

Le procureur général Laurent Lemesle, ancien conseiller judiciaire de Chirac à l’Élysée, refuse en 2007 de rouvrir le dossier (source France Inter).


POURQUOI LA CIA GARDERAIT LE SILENCE SUR UN SUICIDE ?

En 2009, le journaliste Benoît Collombat contacte la CIA.

La réponse de l’agence est stuppéfiante : elle confirme détenir un dossier classifié sur la mort du ministre, qu’elle refuse de communiquer pour des raisons de "défense nationale ou de politique étrangère" (source France Inter).


La question que pose Collombat est implacable : "Si c’est un suicide, pourquoi ce dossier pourrait-il nuire aux relations diplomatiques entre la France et les États-Unis ?"

Une semaine avant sa mort, la CIA avait prévenu la famille.

Un proche des Boulin vivant aux États-Unis s’effondre en larmes en déclarant à Colette : "La CIA m’a prévenu" (source France Bleu). 


Macron n’a pas déclassifié les archives françaises sur cette affaire.

Pas plus que ses prédécesseurs.


PÔLE COLD CASES : LA COURSE CONTRE LA MORT

En avril 2026, le parquet de Versailles requiert le transfert du dossier au pôle national des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre.

Pour l’avocat de la famille, Didier Seban : "Le pôle cold cases ne s’occupe que de crimes purs, et non d’hypothèses d’accident ou de suicide" (source Franceinfo).


C’est une course contre la montre.

Les témoins meurent.

Elio Darmon vient de disparaître.

D’autres survivants sont encore en vie, mais pour combien de temps ?


La famille demande 4 choses : une nouvelle autopsie, la déclassification des archives françaises, l’accès aux documents CIA, et l’audition des derniers témoins.

Elle veut la vérité avant le cinquantième anniversaire du meurtre, le 30 octobre 2029 (source Franceinfo).

47 ans après la mort de Robert Boulin, c’est encore trop demander.


LE DANGER DE L’INTÉGRITÉ DANS UNE RÉPUBLIQUE CORROMPUE

Robert Boulin n’est pas mort parce qu’il était un ennemi de la République.

Il est mort parce qu’il en était l’un des serviteurs les plus intègres, et que cette intégrité était devenue dangereuse pour ceux qui avaient transformé la République en machine à financer leur propre pouvoir.


Le SAC, Pasqua, Chirac : ces noms ne sont pas de l’histoire ancienne.

Ils sont le fil généalogique direct des réseaux qui ont continué à structurer la droite française jusqu’à aujourd’hui.

Les partis changent de nom.

Les mécanismes restent.


Et pendant que les témoins meurent un à un, les archives restent classifiées, et la justice française met 47 ans à oser transférer un dossier dans un tribunal compétent.


La prochaine chronique de la série s’appellera : Ben Barka, l’État français comme complice.



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