Chronique 55 - Derrière le voile de Némésis
- Lucie Fourcade
- 10 avr.
- 7 min de lecture
Du fémonationalisme à la défiscalisation du néofascisme : enquête sur un groupuscule qui se prend pour une cause d'intérêt général.
Trente membres. Peut-être quarante.
Un collectif qui tiendrait dans un couloir.
Et pourtant : CNews, BFMTV, Franceinfo, Le Monde Magazine, la poignée de main du ministre de l'Intérieur, et 66 % de réduction fiscale sur les dons des sympathisants.
Le Collectif Némésis se présente comme féministe.
Il est identitaire, lié à des réseaux néofascistes documentés, et désormais subventionné par l'impôt public.
Ce n'est pas un dérapage.
C'est un plan.

FAUX FÉMINISME ET RECRUTEMENT
Octobre 2019.
Quelques jeunes femmes issues de la droite identitaire se retrouvent sur des chats en ligne.
Elles partagent un rejet du féminisme contemporain, qu'elles qualifient "d'idéologie gauchiste".
Elles fondent Némésis.
Premier test public : la marche #NousToutes, en novembre 2019.
Cinq militantes, visages couverts, avec des pancartes sur les "violeurs étrangers". Elles sont immédiatement expulsées du cortège par la foule, qui scande "Féministes pas fachos !" (source StreetPress).
Némésis ne croit pas au patriarcat.
Elle juge l'avortement "trop fréquent".
Elle exclut les femmes trans, s'oppose à la PMA et à la GPA.
Ce qu'elle défend, c'est la femme blanche, européenne, chrétienne, qui serait menacée par l'immigration et l'islam.
Ce n'est pas un féminisme de droite.
C'est du racisme avec un vocabulaire emprunté.
Sa cible de recrutement : les femmes jeunes, déçues, non encore politisées.
Son offre : un ennemi simple et une identité.
Sa méthode : un media training dispensé par les organismes de formation de la droite identitaire.
Léane Alestra, chercheuse en études de genre et autrice de Les Vigilantes, les dit "incubées" : formées pour apprendre à se vendre médiatiquement.
Le collectif ne s'est pas formé spontanément : il a été conçu, formé, orienté (source Bon Pote).
DU SERVICE D'ORDRE AUX NÉONAZIS
Ce qui distingue Némésis d'un simple groupuscule en ligne, c'est son insertion dans un réseau organisé de l'extrême-droite radicale française et européenne.
Ce réseau est documenté, précis, et particulièrement préoccupant.
Jusqu'en 2022, le service d'ordre de Némésis lors de ses actions publiques était assuré par les Zouaves Paris, groupuscule néonazi violent aujourd'hui dissous.
Ses membres affichaient ouvertement des symboles nazis (croix gammées, "Sieg Heil") et étaient impliqués dans de multiples violences physiques contre des militants antifascistes et des lieux de la gauche parisienne.
Alice Cordier elle-même entretenait une relation personnelle avec un membre des Zouaves.
Depuis la dissolution de ce groupe, c'est la Cocarde étudiante qui assure la protection physique de Némésis lors de ses manifestations (source Wikipédia).
Le réseau ne s'arrête pas là.
Plusieurs militantes parisiennes de Némésis, dont Alice Cordier, entretiennent des liens documentés avec les royalistes de l'Action française, les militants de Génération identitaire (dissoute en 2021), et le GUD (Groupe Union Défense).
À l'international, le collectif cite parmi ses "sources d'inspiration directes" le mouvement néofasciste italien CasaPound, dont le fondateur se revendique "fasciste du troisième millénaire", et le groupe féminin d'extrême droite allemand Lukreta (source Basta!).
Les événements du 12 février 2026 à Lyon ont révélé la nature concrète de ces liens.
Ce jour-là, Némésis organise une manifestation contre la venue de l'eurodéputée LFI Rima Hassan à Sciences Po Lyon.
Quentin Deranque, 23 ans, présenté par le collectif comme membre de son service d'ordre, est mortellement frappé en marge des affrontements.
L'enquête révèle qu'il avait milité à l'Action française et fondé un groupuscule local, les Allobroges Bourgoin.
Des investigations journalistiques montrent que des néofascistes, dont certains en lien avec le chef d'Audace Lyon (dont le domicile abritait 13 couteaux, une hachette, des bombes lacrymogènes et une matraque télescopique) avaient organisé avec des responsables de Némésis des actions coordonnées contre des militants antifascistes (source Contre Attaque).
Léane Alestra est explicite : "Némésis profite de notre sororité de façade un peu bête pour s'immiscer dans nos espaces et y faire rentrer des néonazis. Elles se voient comme des chevaux de Troie pour le fascisme" (source Bon Pote).
LE FÉMONATIONALISME : FAUX FÉMINISME, VRAI RACISME
Pour comprendre Némésis, il faut comprendre le concept de fémonationalisme, théorisé dès 2012 par Sara R. Farris, professeure de sociologie à la Goldsmiths University de Londres.
Le fémonationalisme désigne la manière dont les partis nationalistes instrumentalisent les idées féministes, non pour défendre les femmes, mais pour stigmatiser les musulmans, l'islam et les migrants (source Basta!).
La France, note Farris, est "le plus important exemple de fémonationalisme", notamment parce que la stratégie de normalisation de Marine Le Pen a reposé dès le départ sur un soutien affiché aux droits des femmes, utilisé exclusivement pour cibler une minorité religieuse.
Némésis représente, dans cette lignée, un exemple de fémonationalisme poussé à l'extrême : le féminisme n'y est plus un habillage, c'est le vecteur principal du discours raciste.
Le mécanisme est précis : le collectif s'empare de thématiques féministes réelles (les violences sexuelles, le harcèlement de rue, l'insécurité des femmes dans l'espace public) pour en attribuer la responsabilité exclusive aux hommes "d'origine extra-européenne" et à l'islam.
Ce faisant, il efface les violences commises par des hommes blancs, invalide l'analyse structurelle du patriarcat, et transforme la lutte féministe en outil de persécution d'une minorité.
Le journaliste Paul Conge résume : "Il s'agit bien de thèses identitaires teintées de féminisme, plus que de féminisme teinté de thèses identitaires" (source Slate).
Plusieurs syndicats et associations, dont Attac, le Planning familial et la CGT, l'ont dit clairement dans une lettre ouverte au ministère de l'Intérieur : Némésis "ne partage absolument pas les revendications du mouvement féministe, notamment en matière de droit à l'avortement".
Les féministes ne s'y trompent pas, et l'ont toujours su (source Grève féministe).
BANALISATION ORGANISÉE : MÉDIATISATION ET FINANCEMENT
Némésis ne compte que 30 à 40 membres réellement actifs sur l'ensemble du territoire. Pourtant, Alice Cordier est une habituée des plateaux de CNews, Europe 1, C8 : tous médias du groupe Bolloré.
Elle est passée à TPMP, aux Grandes Gueules sur RMC, et depuis fin 2024, à Franceinfo et BFMTV.
Un portrait publié par Le Monde Magazine en novembre 2024 a accéléré cette normalisation.
La chercheuse Magali Della Sudda observe que les militantes identitaires "parviennent à se faire relayer par divers journalistes de l'entreprise médiatique Bolloré", ce qui leur donne "une existence dans un espace virtuel inversement proportionnel à leur importance dans la vie réelle" (source Bon Pote).
Le 21 janvier 2025, lors d'une conférence, le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau adresse ces mots à Alice Cordier : "Bravo pour votre combat. Vous savez que j'en suis très proche".
Plus grave encore : Retailleau a mis en place un dispositif policier dans les manifestations parisiennes pour forcer la présence de Némésis dans les marches féministes, contre l'avis des organisateurs.
La légitimation ne vient plus seulement des médias : elle vient de l'État (source Franceinfo).
Derrière la médiatisation, il y a le financement.
Pierre-Édouard Stérin, milliardaire catholique, libertarien et exilé fiscal en Belgique, figure parmi les grands donateurs du collectif.
Ce même Stérin finance via ses "Nuits du Bien Commun" un réseau d'associations ultra-conservatrices, et son Institut de Formation Politique a coaché Alice Cordier, aux côtés d'autres figures de l'extrême-droite.
Son projet Périclès vise explicitement à placer des personnalités d'extrême-droite dans les ministères et administrations en cas de victoire en 2027.
Némésis n'est pas un collectif spontané de femmes en colère : c'est un maillon d'une stratégie de conquête du pouvoir (source Contre Attaque).
VOS IMPÔTS AU SERVICE DU NÉOFASCISME
Le dernier acte de cette normalisation est aussi le plus concret : Némésis a déclaré son association mère, sobrement intitulée "Féminines & féministes", "d'intérêt général".
Ce statut, prévu par l'article 200 du Code général des impôts, permet à ses donateurs de déduire 66 % de leurs dons de leur impôt sur le revenu.
En d'autres termes : quand un sympathisant verse de l'argent à Némésis, l'État français (c'est-à-dire l'ensemble des contribuables) prend en charge les deux tiers de ce don (source Les Nouvelles News).
Le statut d'intérêt général n'est pas accordé par une autorité : il est autodéclaré. L'association affirme elle-même remplir les critères légaux, sans contrôle préalable.
Alice Cordier a lancé en décembre 2024 une campagne de dons appuyée sur un argument cynique : "Vous en avez assez que l'argent de vos impôts finance l'arrivée massive de migrants, les transitions de genre et la construction de mosquées ?".
Ce même argent public finance désormais, indirectement, un groupuscule identitaire dont le propre ministre de l'Intérieur reconnaît qu'il appartient "à la mouvance identitaire" (source Actu Niort).
C'est la contradiction que le député Éric Coquerel a portée devant l'administration fiscale début avril 2026, après une enquête de Libération.
Il a saisi le ministre des Comptes publics David Amiel pour demander l'ouverture d'une enquête : un organisme qualifié de "groupuscule identitaire" par le gouvernement lui-même peut-il légalement bénéficier du statut d'intérêt général ?
La réponse semble évidente.
Elle ne l'est apparemment pas pour l'administration fiscale, qui n'a toujours pas contesté ce statut (source Les Nouvelles News).
Ce scandale fiscal révèle un phénomène plus large.
Libération avait déjà établi en 2021 que les organisations d'extrême-droite autodéclarées "d'intérêt général" captaient au moins 12 à 15 millions d'euros via ce dispositif.
Le Forum parlementaire européen sur les droits sexuels et reproductifs évalue à 165,7 millions de dollars les financements anti-genre en France : deuxième montant d'Europe, juste derrière la Hongrie.
Pendant ce temps, les associations féministes réelles voient leurs budgets sabotés par les politiques d'austérité (source Les Nouvelles News).
LE FASCISME QUI APPREND À SOURIRE
Stérin finance.
Retailleau valide.
L'administration fiscale regarde ailleurs.
Et 2027 approche.
Némésis n'est pas une anecdote militante.
C'est un test grandeur nature : jusqu'où peut aller la normalisation avant que quelqu'un tire le signal d'alarme ?
Le fascisme a appris à sourire.
Il est sorti de l'ombre, marche fièrement sur le tapis rouge qu'on lui a déroulé, et avance voilé.
Un comble, pour des radicaux identitaires qui condamnent le voile, lorsqu'il est porté par des musulmanes.
Retrouvez la Chronique 27 Travail, Famille, Soumission pour explorer plus en détails les liens entre l'extrême-droite et la fémonationalisme.
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