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Chronique 87 - Immigration : les vraies causes que l'extrême-droite cache

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 12 mai
  • 7 min de lecture

Derrière chaque migrant, un pillage que l'extrême-droite refuse de nommer.


L'extrême-droite a une réponse à tout.

Les hôpitaux débordent ? L'immigration.

Les loyers flambent ? L'immigration.

Le chômage progresse ? L'immigration.

C'est commode.

C'est efficace.

Et c'est un mensonge.


Un mensonge qui a une fonction précise : éviter la seule question qui dérange vraiment.

Pourquoi ces gens fuient-ils ?

Pas d'où ils viennent.

Pas combien ils sont.

Pourquoi.


Parce que quand on répond à cette question-là, les vrais responsables apparaissent.

Et ce ne sont pas les migrants.


Cette chronique remonte la chaîne causale que l'extrême-droite s'acharne à masquer.

Elle nomme les pillards.

Les institutions.

Les conseils d'administration.

Ceux qui fabriquent la misère, et s'indignent ensuite qu'elle voyage.


Lucie Fourcade

LA POLITIQUE DU BOUC ÉMISSAIRE

Il y a une mécanique bien rodée dans le discours de l'extrême-droite.

Elle fonctionne sur un principe simple : désigner une cible visible, chargeable de tous les maux, et surtout éviter à tout prix de remonter aux causes.


Le discours populiste sur l'immigration repose sur une stratégie de "flou sémantique" : souligner certains éléments d'un domaine tout en en dissimulant d'autres.

La source du mal reste volontairement floue, décrite comme une bête tapie dans l'ombre, le thème du complot affleurant dans presque tous ces discours.

Ce que l'extrême-droite vend, c'est une explication simple à des réalités complexes.

Et pour que ça marche, il faut que la vraie explication reste invisible (source Cairn).


Les politiques investissent le thème facile du "migrant bouc-émissaire" sur lequel sont projetées les peurs de certains Français et qui est tenu pour responsable de toutes les difficultés que vit le pays sur le plan sécuritaire, économique et culturel.

La stratégie est efficace parce qu'elle répond à une détresse réelle avec une fausse solution.

C'est bien l'accroissement des inégalités entre catégories sociales qui alimente l'extrême-droite : en offrant une perspective raciste de changement radical, elle détourne des colères légitimes vers un bouc émissaire plutôt que vers le système qui les produit (source Middle East Eye).


Ce que l'extrême-droite ne dit jamais, c'est pourquoi ces gens partent.

Ce qu'elle tait soigneusement, c'est que la pauvreté qui pousse à l'exil n'est pas le fruit du hasard.

Elle a été fabriquée.

Méthodiquement.

Sur plusieurs siècles.


LE COLONIALISME : LE CRIME FONDATEUR

Pour comprendre les flux migratoires d'aujourd'hui, il faut remonter au crime fondateur.

Les grandes puissances coloniales (le Portugal, l'Espagne, la France, le Royaume-Uni, la Hollande et la Belgique) ont provoqué la mort d'une grande partie des populations autochtones des Amériques, d'Asie, puis d'Afrique afin d'en soustraire les ressources naturelles, de les exploiter et d'en tirer un maximum de profit (source CADTM).


L'historien guyanais Walter Rodney a documenté ce mécanisme avec précision.

Dans son ouvrage Comment l'Europe a sous-développé l'Afrique, il expose que l'Afrique a été pillée économiquement par l'Occident à travers l'exploitation de ses ressources et de ses populations.

À partir d'une analyse comparative, il en conclut que les structures actuelles de l'Afrique et de l'Europe peuvent être attribuées à la traite négrière atlantique et au colonialisme (source Wikipedia).


Le colonialisme n'a pas seulement volé des matières premières.

Il a détruit les structures politiques, économiques et sociales des pays colonisés.

Les traites ont largement aggravé les fragilités politiques, économiques, démographiques et culturelles des sociétés africaines : insécurité endémique, gestion du pouvoir fondée sur le prestige plutôt que sur la gestion équitable d'un territoire, déséquilibres démographiques, érosion des solidarités traditionnelles.

Elles ont enraciné une économie de rente fondée sur l'exploitation de ressources non durables (source Revue Conflits).


La colonisation a organisé le sous-développement.

Elle n'a pas seulement pillé : elle a construit une architecture de dépendance dont les effets perdurent jusqu'à aujourd'hui.

Quand l'extrême-droite regarde un migrant, elle refuse de voir cette architecture.

Elle refuse de voir la main qui a construit la misère d'où il vient.


L'INDÉPENDANCE EN TROMPE-L'ŒIL

Les drapeaux ont changé.

Les mécanismes, eux, sont restés.


Les pays dits "en voie de développement" d'aujourd'hui remplacent les colonies d'hier : les grandes entreprises multinationales occidentales se placent dans les anciennes colonies, y investissent et en extorquent les ressources pour accumuler de faramineux profits qui s'évadent dans des paradis fiscaux appropriés.

Tout cela se déroule sous le regard bienveillant des élites locales corrompues, avec l'appui des gouvernements du Nord et des institutions financières internationales qui exigent le remboursement de dettes odieuses héritées de la colonisation.

Par le levier de la dette et des politiques néocapitalistes imposées, les populations spoliées paient encore le crime colonial d'hier (source Politis).


Le franc CFA est l'un des instruments les plus éloquents de cette continuité.

Créé en 1945, le sigle CFA signifiait jusqu'aux indépendances "colonies françaises d'Afrique".

Moins au service du développement économique des pays qui l'utilisent que des capitalistes et de la diplomatie françaises, il a activement contribué à perpétuer la domination de la France sur 15 États pendant près de 75 ans.

10 des 15 États des zones franc font partie du groupe des "pays les moins avancés" (source Contretemps).


La domination monétaire se double d'une domination militaire.

Pour conserver son monopole en matière d'exploitation pétrolière, la compagnie Elf Total est grandement responsable de la destitution en 1997, au Congo Brazzaville, du président démocratiquement élu Pascal Lissouba.

Quand un président africain gêne les intérêts français, il tombe.

C'est de l'histoire documentée (source Contretemps).


L'Afrique subit un néocolonialisme axé sur l'accaparement des ressources énergétiques et minières par les grandes puissances mondiales, menaçant la souveraineté des pays africains et entravant leur développement, perpétuant des relations de dépendance économique.

Plus de 93 millions d'hectares de terres africaines ont été vendus ou loués à des puissances étrangères : une superficie supérieure à celle de l'Allemagne et de la France réunies (source RTS).


Les gens ne fuient pas par caprice.

Ils fuient parce qu'on leur a organisé la misère depuis des générations, et qu'on continue.


LES MULTINATIONALES, CES COLONS DU CAC40

Quand les armées coloniales sont rentrées, les multinationales ont pris le relais.

Avec des costumes-cravates à la place des uniformes.

Avec des contrats à la place des fusils.

Le résultat est le même.


TotalEnergies est étroitement associé à l'histoire de la "Françafrique".

Ce géant du pétrole et des industries extractives traîne derrière lui un lourd passif de relations étroites avec des régimes dictatoriaux, d'affaires de corruption de grande ampleur, d'évitement fiscal et de complicité au bénéfice de régimes kleptocratiques.

TotalEnergies s'est retrouvé accusé de violer ou de contribuer à la violation des droits humains, que ce soit à travers ses relations avec des régimes répressifs, la destruction ou l'accaparement de ressources naturelles ou les déplacements de populations pour faire place à ses activités pétrolières (source Observatoire des multinationales).

TotalEnergies doit l'accumulation de son capital à sa participation active à la colonisation de l'Afrique, sa corruption endémique, son tripatouillage d'urnes et ses guerres civiles. Elf fut, selon le chercheur Alain Deneault, le véhicule étatique du néocolonialisme africain conçu par De Gaulle.

Ces entreprises ne sont pas nées après la colonisation.

Elles en sont le prolongement direct (source Élucid).


Bon nombre des poids lourds du CAC 40 ont développé des activités florissantes et parfois quasi monopolistiques en Afrique : Bolloré, Lafarge, TotalEnergies, Vinci, Véolia, BNP Paribas, Michelin...

Liste non exhaustive à laquelle il faut ajouter les marchands d'armes.

La France qui dénonce l'immigration est la même France dont les entreprises organisent le sous-développement des pays d'où viennent les migrants.

Cette contradiction ne dérange personne au RN.

Elle est même utile (source Survie).


En France, 80 % de l'électricité provient d'uranium extrait au Niger par un groupe minier français.

En République démocratique du Congo, le coltan, essentiel pour nos téléphones portables, est extrait dans des conditions effroyables.

Les mines, parfois creusées par des enfants, profitent peu à la population ; elles remplissent surtout les poches d'une élite proche du pouvoir et des sociétés étrangères (source 1monde.net).


On éclaire nos villes avec leur uranium.

On téléphone avec leur coltan.

Et on leur reproche de vouloir vivre.


LE FMI : L'ABATTEUR FINAL

Le troisième mécanisme du pillage est plus discret.

Il porte un nom respectable : la conditionnalité financière.

Il parade en costume trois pièces et se réunit dans des salles climatisées à Washington.

Et c'est à distance qu'il tue.


Le principe est simple : tu veux un prêt, tu acceptes nos conditions.

Réduire les dépenses publiques.

Ouvrir tes marchés.

Privatiser tes services.

En langage technocratique, ça s'appelle un "programme d'ajustement structurel".

En langage humain, ça s'appelle démanteler ce qui reste d'un État déjà saigné par la colonisation.


Les résultats sont documentés.

Entre 1980 et 1989, le PIB par habitant en Afrique subsaharienne a reculé en moyenne de 0,8 % par an (source Major Prépa).

Pas de croissance nulle.

Une croissance négative.

Pendant 10 ans.

Pendant que le FMI applaudissait ses propres réformes.


La dette n'est pas un accident.

Elle est un instrument.

Ils leur ont volé leurs ressources pendant des siècles.

Ils les ont forcés à s'endetter pour reconstruire ce qu'ils avaient détruit.

Et ils exigent maintenant le remboursement, avec intérêts.

C'est ce qu'ils appellent l'aide au développement.


NOMMER LES VRAIS RESPONSABLES

Le discours anti-immigration n'est pas une erreur d'analyse.

C'est un service rendu.

Rendu aux actionnaires de TotalEnergies.

Aux gouvernements qui signent les accords d'exploitation.

Aux institutions financières qui imposent l'austérité aux plus pauvres de la planète.


La migration n'est pas une invasion.

C'est une conséquence.

La conséquence logique, prévisible et inévitable de siècles de pillage organisé, méthodique et rentable.

Que personne au CAC 40 n'a l'intention d'assumer.


Ceux qui fuient ne volent pas notre avenir.

Ils fuient les ruines d'un avenir qui leur a été volé.


Résister à la fascisation, c'est refuser ce mensonge.

C'est remonter la chaîne jusqu'aux vrais coupables.

C'est regarder en face ce que l'extrême-droite nous interdit de voir.


Le pillage d'hier et le pillage d'aujourd'hui portent les mêmes noms.

Ils siègent dans les mêmes conseils d'administration.

Ils votent les mêmes dividendes.

Et ils ont besoin que vous regardiez ailleurs.



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