Chronique 172 - Marine Le Pen séduit les vieux, sa doctrine n’a pourtant rien pour eux
- Lucie Fourcade
- il y a 6 heures
- 6 min de lecture
Courtisés le temps d’un bulletin, absents du projet : enquête sur ce que le Rassemblement national réserve vraiment à nos aînés.
Pour la première fois, un sondage la donne gagnante chez les retraités.
L’électorat qu’on croyait imprenable.
Reste à savoir ce que le Rassemblement national compte faire, une fois leurs voix empochées.
La réponse tient en un mot : rien.

UN VERROU VIENT DE SAUTER
Il faut mesurer ce qui vient de se produire. Un institut place Marine Le Pen en tête au premier tour avec 36 % des intentions de vote, et vainqueur dans chaque second tour testé : 54 % face à Édouard Philippe, 55 % face à Gabriel Attal, 70 % face à Jean-Luc Mélenchon (source Ifop).
Le chiffre qui compte n’est pourtant pas de ceux-là.
Le chiffre qui compte, c’est celui des retraités : pour la première fois dans ce type d’enquête, l’extrême-droite y passe en tête au second tour.
Le directeur de l’institut résume d’un mot : "C’est historique".
Il faut savoir pourquoi ce segment pèse.
L’Insee estime la part des 65 ans et plus à 22,2 % de la population en 2026, et comptait 17,2 millions de retraités en 2023.
Or les retraités votent davantage que la moyenne.
Dans un scrutin à deux tours, ils ne sont pas un appoint : ils sont le centre de gravité.
Longtemps, ce centre de gravité tenait bon face au Rassemblement national : en 2022, les plus de 70 ans votaient encore Macron à 71 %(source Ipsos).
C’est ce verrou qui vient de sauter.
Il faut aussi rappeler le décor.
Ce sondage tombe le jour même où la cour d’appel de Paris réduit l’inéligibilité de Marine Le Pen à une peine déjà purgée, la rendant à nouveau éligible pour 2027 (source Public Sénat).
Le même jour, elle annonce sa candidature au journal de 20 heures.
Le sondage n’enregistre donc pas une opinion : il enregistre une mise en scène, et lui donne aussitôt la forme d’une évidence.
QUI TIENT LE THERMOMÈTRE
Un sondage n’est pas un fait.
C’est un produit.
Il a un commanditaire, un propriétaire, un diffuseur, et ici, les trois sont intéressés au résultat.
L’enquête est commandée par LCI, chaîne du groupe Bouygues, et par Le Figaro, propriété de la famille Dassault.
J’ai déjà consacré une enquête entière à qui possède ces instituts, et le constat ne s’améliore pas : sur le marché français, la plupart gravitent dans l’orbite de quelques fortunes, à commencer par CSA, dans le giron de Vincent Bolloré (source Bon Pote).
L’Ifop reste, sur le plan du capital, l’un des moins dépendants du lot, mais l’indépendance capitalistique n’est pas la neutralité.
Un sondage s’oriente sans qu’aucun chiffre ne soit faux : par le choix des questions, la formulation des réponses, la composition du panel, les "redressements" statistiques, la date de publication.
Quand on annonce "+4 points en deux semaines" au lendemain d’une déclaration de candidature, on ne mesure pas une dynamique.
On la fabrique, puis on la commente comme si elle nous tombait dessus.
C’est pourquoi je pose ce chiffre avec des pincettes, et j’invite chacun d’entre nous à faire de même.
Non que le RN ne progresse pas : il progresse, les urnes de 2024 l’ont montré.
Mais entre une progression réelle et une victoire présentée comme acquise trois ans avant l’élection, il y a tout l’espace dont la propagande a besoin pour transformer un rapport de force en destin.
COMMENT ON RETOURNE UN ÉLECTORAT
Reste la vraie question : pourquoi des retraités, si longtemps rétifs, basculent-ils ?
La réponse n’est pas dans un coup de génie du RN.
Elle est dans un travail de fond, et dans un abandon.
Le travail de fond, c’est deux décennies de normalisation.
Un parti qu’on montrait du doigt occupe aujourd’hui les plateaux du matin au soir, dans un écosystème médiatique largement tenu par les mêmes intérêts industriels.
À force d’être partout, l’extrême-droite cesse d’être perçue comme un danger : elle devient un décor.
Le sondage lui-même le note froidement : Marine Le Pen et Jordan Bardella sont désormais "presque interchangeables" (source Ifop).
La dédiabolisation a fait son œuvre : il n’y a plus de seuil moral à franchir, il n’y a plus qu’un bulletin à glisser.
L’abandon, c’est l’autre moitié.
On a promis aux retraités qu’on protégerait leur pouvoir d’achat, puis on a gelé et désindexé les pensions au gré des budgets.
On leur a imposé une réforme des retraites par 49.3, contre l’avis d’une immense majorité.
Face à cette colère, une partie de la gauche s’est rendue moins audible auprès des plus âgés, et le macronisme a offert le vide.
Le RN n’a pas eu à convaincre : il a ramassé une protestation que personne d’autre ne portait.
Voilà le mécanisme.
Il n’a rien de mystérieux, et surtout, il n’a rien d’irréversible.
UN DISCOURS POUR LES ÉLECTIONS, L’INVERSE DANS LES COMMISSIONS
Pour juger le RN, il ne faut pas écouter ce qu’il dit.
Il faut regarder ce qu’il fait.
Et sur les retraites, ce qu’il fait est vide.
En octobre 2024, le Rassemblement national dépose sa propre loi, censée "restaurer un système de retraite plus juste".
En commission, ses députés laissent le texte se faire vider de son contenu.
Puis, dans l’hémicycle, la loi est rejetée : 119 voix pour, 197 contre (source LCP).
Mais le plus révélateur n’est pas là.
Il est dans le rapport écrit par le RN lui-même.
Ce rapport dit vouloir abroger la retraite à 64 ans.
Et dans le même temps, il propose de faire travailler davantage les personnes de 60 à 64 ans.
On promet une chose, on écrit son contraire.
En juin 2025, une résolution réclame encore l’abrogation, votée avec l’appui du RN : mais elle ne change rien à la loi.
C’est un texte pour la forme, sans aucun effet (source France 24).
Le reste ne vaut pas mieux.
Jordan Bardella a classé l’abrogation parmi les sujets "pas prioritaires".
Marine Le Pen promettait la retraite à 60 ans en 2017.
Elle en est revenue à 62 ans, avec 42 années de cotisation.
On ne défend pas les retraités en promettant, texte après texte, de faire travailler leurs enfants plus longtemps.
On fait semblant.
Un discours pour les élections.
L’inverse dans les commissions.
LE RN, LES RETRAITÉS ET L’OUBLI ORGANISÉ
Pour comprendre, il faut descendre à la racine du projet.
L’idéologie de l’extrême-droite repose sur une idée simple : faire des enfants pour la Nation.
Elle ne regarde pas l’être humain pour sa dignité ni pour ses droits.
Elle le regarde pour ce qu’il rapporte au pays : des naissances, du travail.
Le programme du RN l’écrit sans détour : "Faire le choix de la natalité, c’est s’engager à assurer la continuité de la Nation, et la perpétuation de notre civilisation".
Le slogan collé à ses amendements sur les retraites dit la même chose : "les bébés de 2023 sont les cotisants de 2043".
Et Sébastien Chenu résume tout d’une phrase : "je préfère qu’on fabrique des travailleurs français plutôt qu’on les importe" (source France Inter).
Alors posons la question simplement : dans cette logique, quelle est la place d’un retraité ?
Il ne fait plus d’enfants.
Il ne "repeuple" plus le pays.
Il ne travaille plus.
Autrement dit, il ne remplit aucune des fonctions que cette idéologie réclame.
Il n’est pas un ennemi.
Il est un oubli.
On vient chercher son vote parce qu’il compte, le jour de l’élection.
Et une fois le vote donné, on le range là où ce projet range tout ce qui ne produit ni n’enfante : nulle part.
Voilà la contradiction, et je la dis sans détour.
Le RN séduit les retraités le temps d’un bulletin, au nom d’une idéologie qui n’a rien prévu pour eux.
Rien, sinon faire travailler leurs enfants et leurs petits-enfants plus longtemps, pour financer un système qu’il prétend sauver à coups de berceaux.
Nos aînés ne sont pas invités à la table.
Ils sont seulement invités dans l’isoloir.
LEUR RENDRE LE FIL DE LEUR HISTOIRE
Le tableau, une fois assemblé, est net.
Un sondage fabrique une évidence.
Des actes parlementaires démontrent l’indifférence.
Une doctrine qui ne réserve aucune place à ceux qui ne produisent ni n’enfantent plus.
Voter RN quand on est retraité, c’est confier son avenir à un projet qui vous oublie le lendemain du scrutin.
Rien de tout cela n’est écrit d’avance.
Un électorat qu’on a retourné par l’abandon peut se reconquérir par la vérité.
Nos retraités ont vécu des combats sociaux que le RN n’a jamais menés : les congés, la Sécurité sociale, les pensions.
Il ne tient qu’à nous de le leur rappeler, non pour les sermonner, mais pour leur rendre ce que la propagande leur retire : le fil de leur propre histoire.
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