Chronique 19 - Sondages : qui tient le thermomètre ?
- Lucie Fourcade
- 7 mars
- 9 min de lecture
Il est rare de traverser une période électorale sans être submergé de chiffres.
"Le RN à 33 %. Macron en baisse. La gauche fragmentée"... Les sondages rythment la vie politique française comme un métronome.
On les commente, on les partage, on les redoute.
Certains les consultent le matin avant même leur café. Ce qui est, convenons-en, une façon assez masochiste de commencer la journée.
Mais a-t-on vraiment pris le temps de se demander ce qu'ils sont, ce qu'ils font, et surtout, à qui ils profitent ?
Parce que derrière les pourcentages soigneusement arrondis se cache une industrie, des intérêts économiques, des réseaux de pouvoir, et une fonction politique qui n'a rien d'innocente.
Un thermomètre, ça mesure la température. Sauf si celui qui le tient a aussi allumé le chauffage.

QU'EST-CE QU'UN INSTITUT DE SONDAGE ?
Pour bien comprendre de quoi nous parlons, il faut passer par la case "définition".
Un institut de sondage, c'est une entreprise privée dont le travail consiste à interroger un échantillon de personnes pour en tirer des conclusions généralisables à une population plus large.
On parle d'études quantitatives : on pose des questions standardisées à un groupe censé représenter statistiquement la société, et on extrapole les résultats.
La méthode repose sur des concepts mathématiques : la théorie des probabilités, l'échantillonnage aléatoire, les marges d'erreur.
Dans leur domaine d'origine (les études de marché, la satisfaction client, les tendances de consommation), ces outils sont légitimes et utiles.
Une grande chaîne de distribution qui veut savoir si ses clients apprécient un nouveau produit, ou une collectivité locale qui évalue la satisfaction des usagers d'un service public : dans ces cas, le sondage a une valeur opérationnelle réelle.
En France, les principaux instituts sont l'IFOP (fondé en 1938, c'est le plus ancien), Ipsos, BVA, Harris Interactive, OpinionWay et Elabe.
Tous produisent des sondages commerciaux, mais aussi, et c'est là que tout se complique, des sondages politiques et électoraux qui, eux, ont une tout autre portée.
LES SONDAGES POLITIQUES, EN THÉORIE
Dans une démocratie, l'opinion publique est censée orienter les décisions des gouvernants.
C'est le principe même de la représentation : élire des gens qui nous ressemblent, qui portent nos valeurs et nos préoccupations.
Les sondages seraient alors un outil de mesure de cette opinion, un baromètre permettant à la fois aux citoyens de se situer dans le corps social et aux élus de prendre le pouls de la population.
En théorie, les sondages électoraux remplissent plusieurs fonctions :
Informer les citoyens
Savoir où en sont les rapports de force permet à chacun de calibrer ses choix. Un électeur qui hésite entre deux candidats peut être influencé par leur position respective dans les intentions de vote, pour le meilleur ou pour le pire.
Alimenter le débat public
Un sondage sur les priorités des Français en matière de santé, d'éducation ou de pouvoir d'achat peut orienter les débats médiatiques et politiques vers des sujets jugés importants par la population.
Challenger les partis politiques
En révélant les préoccupations et les positions de l'électorat, les sondages obligent théoriquement les formations politiques à répondre aux attentes exprimées plutôt qu'à imposer unilatéralement leurs idées.
C'est le discours officiel, celui que les instituts répètent inlassablement.
Dans la réalité, les sondages ne se contentent pas de mesurer : ils construisent, orientent, et parfois fabriquent la réalité politique.
LES SONDAGES POLITIQUES, EN PRATIQUE
C'est ici que les choses deviennent vraiment intéressantes (évidemment).
Les chercheurs en sciences politiques ont identifié depuis les années 1940 plusieurs mécanismes par lesquels les sondages agissent sur le comportement électoral.
L'effet « bandwagon » : le ralliement au vainqueur présumé
L'effet le plus documenté est ce qu'on appelle en anglais le bandwagon effect (traductible par : l'effet du char de fanfare que tout le monde veut rejoindre). En français, nous appelons ça "effet de mode", tout simplement (mais comme la littérature à ce sujet est majoritairement anglophone, rendons à César ce qui appartient à César).
Quand un sondage annonce qu'un candidat est largement en tête, une partie des électeurs indécis a tendance à se rallier à lui, non pas par conviction mais par désir d'être du côté des gagnants, ou simplement par mimétisme social.
C'est un réflexe humain profond : nous cherchons instinctivement à faire partie du groupe majoritaire.
Le vote utile : contraindre par les chiffres
Le vote utile est peut-être l'effet le plus visible en France.
Quand les sondages montrent qu'un candidat de gauche est à 12 % et qu'un autre est à 22 %, une pression s'exerce sur l'électorat du candidat le plus faible pour qu'il se "reporte" sur le plus fort, au nom du pragmatisme.
En 2017 et en 2022, cette logique a structuré toute la dynamique du premier tour de la présidentielle : les sondages présentant un duel Macron-Le Pen quasi inévitable ont littéralement aspiré les voix des autres candidats.
Autrement dit, les sondages ne mesurent pas seulement ce que les gens pensent voter, ils influencent ce qu'ils vont effectivement voter.
L'occupation de l'espace médiatique
Un candidat dont le nom revient chaque semaine dans les baromètres existe médiatiquement, même sans programme sérieux ni organisation au sol.
À l'inverse, un candidat ignoré des sondages peine à obtenir des invitations dans les médias, ce qui renforce son invisibilité, ce qui déprime ses scores dans les sondages suivants...
Le sondage comme prophétie qui s'accomplit
On parle en sciences sociales de "prophétie autoréalisatrice" : une prédiction qui, par le simple fait d'être énoncée, contribue à sa propre réalisation.
Les sondages électoraux en sont un exemple parfait.
En annonçant mois après mois qu'un parti atteindra tel score, ils normalisent cette idée dans l'esprit du public, familiarisent les électeurs avec cette perspective, et lèvent progressivement les inhibitions qui auraient pu freiner ce vote.
MÉDIAS, SONDAGES : MÊME COMBAT
À qui appartiennent les instituts de sondage ?
C'est la question que les médias grand public ne posent presque jamais.
Pourtant, elle est fondamentale.
Parce qu'un sondage n'est pas un phénomène naturel qui surgit spontanément du corps social : c'est une commande, passée par quelqu'un, auprès d'une entreprise, financée par des intérêts particuliers.
Voici ce que l'on sait des principaux instituts français :
CSA → Groupe Bolloré, puis Havas
L'Institut CSA a été intégralement racheté par le groupe Bolloré en 2008 (Vincent Bolloré en détenait 40 % depuis 2006 avant d'acquérir les 60 % restants).
En 2015, le CSA a été cédé à Havas, qui est elle-même une filiale à 100 % de Vivendi... dont le premier actionnaire est à nouveau Bolloré. On tourne en rond.
Vivendi, c'est aussi CNews, Canal+, le Journal du Dimanche.
La cohérence idéologique de cet empire médiatique n'est plus à démontrer.
IFOP → Famille Dentressangle, puis LFPI-Meeschaert
Longtemps tenu par Laurence Parisot (ex-présidente du MEDEF, patronne des patrons) l'IFOP a changé de mains en 2016 quand Parisot a cédé ses parts à la famille Dentressangle (grands industriels du transport).
En 2022, c'est le groupe LFPI-Meeschaert, acteur de la gestion de fortune, qui a pris le contrôle majoritaire.
Des milieux financiers et patronaux, de bout en bout.
Ipsos → Fonds d'investissement internationaux
Ipsos est coté en Bourse, ce qui le rend structurellement dépendant des marchés financiers.
Parmi ses principaux actionnaires historiques, on trouve notamment LT Participations (lié à son fondateur Didier Truchot), la FFP (holding de la famille Peugeot) et des fonds institutionnels américains comme Fidelity.
Son conseil d'administration a compté des personnalités aussi variées qu'Hubert Védrine (ex-ministre PS des Affaires étrangères) ou Nicolas Bazire (conseiller personnel de Nicolas Sarkozy).
Rien que des gens du peuple...
BVA → Racheté et revendu, dans le giron des grandes fortunes
Fondé en 1970, BVA a navigué dans les eaux troubles du capital privé, avec des actionnaires issus des milieux financiers proches des grandes fortunes françaises.
OpinionWay → Fiducial, groupe de Michel Gillet
Moins connu du grand public, OpinionWay appartient depuis 2013 au groupe Fiducial, dirigé par Michel Gillet (homme d'affaires classé dans les plus grandes fortunes françaises, connu pour ses convictions clairement situées à droite).
La conclusion s'impose d'elle-même : les instituts qui "mesurent" l'opinion politique française appartiennent sans exception à des milliardaires, des groupes industriels, des fonds d'investissement ou des organisations patronales.
Il n'existe pas en France d'institut de sondage appartenant à un syndicat, une coopérative, une fondation indépendante ou à des intérêts de gauche. Pas un seul.
Les structures proches de la gauche (comme la Fondation Jean-Jaurès) commandent leurs sondages aux mêmes instituts privés que les autres.
Ce n'est pas un complot.
C'est la structure ordinaire du capitalisme médiatique : ceux qui ont de l'argent achètent les outils qui fabriquent l'information.
Et les sondages, c'est de l'information.
CES SONDAGES QUI FABRIQUENT L'EXTRÊME-DROITE
Venons maintenant à la question la plus brûlante...
Depuis une quinzaine d'années, les instituts de sondage ont joué un rôle central, et probablement décisif, dans ce qu'on appelle la "dédiabolisation" du Rassemblement national (voir la Chronique n°8, qui aborde la diabolisation de la gauche et la dédiabolisation de l'extrême-droite).
Ce phénomène de dédiabolisation est multifactoriel et complexe, mais abordons-le ici par le biais des sondages (biaisés ou non...).
La normalisation par les chiffres
Quand un sondage annonce semaine après semaine que le RN est à 28 %, 30 %, 33 % des intentions de vote, il ne fait pas que mesurer une réalité : il la construit socialement.
La répétition des chiffres habitue le cerveau à cette présence, la banalise, la rend acceptable.
Ce qui était autrefois impensable (voter pour un parti fondé par des nostalgiques de la collaboration avec les nazis) devient progressivement une option "normale" parce que chiffrée, graphiquée, commentée froidement par des experts sur des plateaux télé.
La dédiabolisation du RN n'est pas seulement le fruit d'une stratégie de communication de Marine Le Pen (changer de nom, exclure les profils les plus embarrassants, faire porter la cravate aux députés).
Elle est aussi le produit d'une mise en scène permanente de la respectabilité par les sondages.
Un parti qu'on sonde, c'est un parti qu'on prend au sérieux.
Un parti qu'on sonde à 30 %, c'est un parti avec lequel il faut "compter".
Le verrouillage du débat autour de leurs thèmes
Les sondages électoraux ne portent pas seulement sur les intentions de vote.
Ils portent aussi sur les "« préoccupations des Français".
Et depuis des années, ces baromètres répètent en boucle que l'immigration, l'insécurité et le "sentiment d'insécurité" (notion remarquablement floue) sont les premières préoccupations des Français, souvent au détriment des sujets de fond comme les inégalités, le service public, le changement climatique ou les droits sociaux.
Ce faisant, les sondages contribuent à imposer les idées politiques de l'extrême-droite comme questionnement central du débat national.
Les autres partis, qu'ils le veuillent ou non, se retrouvent contraints de répondre à cet possible préoccupation, et perdent ainsi le terrain sur lequel ils seraient en mesure de mener le combat.
L'effet de légitimation circulaire
Le mécanisme est redoutable dans sa circularité : un sondage annonce que le RN est à 30 % → les médias en parlent davantage → le RN bénéficie d'une visibilité accrue → ses thèmes pénètrent l'opinion → un sondage annonce que le RN est à 33 %... Et ainsi de suite.
Les sondages ne sont pas neutres dans cette spirale : ils en sont le moteur.
La fabrication du "vote de protestation"
L'un des récits les plus efficacement propagés par les sondages est celui du "vote de protestation" : les gens ne voteraient pas RN par adhésion à son programme, mais pour "sanctionner" les partis de gouvernement.
Ce cadrage dépossède les électeurs de toute agentivité (capacité des individus à être agents de leur existence) politique tout en dédouanant le parti de toute responsabilité idéologique.
Mais le problème commence dans la formulation même des questions.
Quand un institut demande "Voteriez-vous RN pour sanctionner le gouvernement ?", il ne mesure pas une réalité : il la suggère.
La question contient déjà sa réponse, proposant au répondant un cadre interprétatif prêt à l'emploi, une façon "acceptable" de se représenter son propre vote.
C'est ce que les chercheurs en sciences cognitives appellent le "framing effect" : la manière dont une question est posée oriente massivement la réponse obtenue.
Les travaux de chercheurs comme Nonna Mayer ou Gilles Ivaldi montrent qu'une part significative des électeurs RN adhère effectivement aux positions du parti sur l'immigration ou l'identité nationale, de façon stable dans le temps.
Le "vote de protestation" existe, mais il ne rend pas compte de la majorité du phénomène.
Ce que ce récit produit, c'est un parti dont le programme prévoit des expulsions massives et une remise en cause de l'État de droit, présenté comme le simple réceptacle d'une "colère" diffuse et sans lendemain politique.
L'un des tours de passe-passe les plus efficaces (et néfastes) de notre époque médiatique.
DÉCRYPTER LES SONDAGES : LE RÉFLEXE DE LA RÉSISTANCE
Je ne dis pas qu'il faut ignorer les sondages.
Je dis qu'il faut les lire autrement : avec la même vigilance critique qu'on apporterait à une publicité ou à un éditorial d'un journal appartenant à un milliardaire.
Un sondage, c'est une commande passée par quelqu'un, selon une méthodologie choisie, portant sur des questions rédigées d'une certaine façon, interprétées par des analystes, relayées par des médias qui appartiennent, pour beaucoup, aux mêmes réseaux que les instituts qui les produisent.
La prochaine fois qu'un titre d'actualité commence par "Selon un sondage...", posez-vous ces trois questions : Qui a commandé ce sondage ? À qui appartient l'institut qui l'a réalisé ? Quelles questions n'a-t-on pas posées ?
La démocratie ne se réduit pas à des pourcentages.
Elle se joue dans les luttes, les mobilisations, les rapports de force réels.
Pas dans les simulacres chiffrés d'une opinion publique mise en scène par les puissants pour les puissants.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
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