Chronique 177 - Macron et l'alibi du plein-emploi
211 milliards aux entreprises sans contrepartie, un chômage record : anatomie d'une promesse qui n'en était pas une.
Macron avait fait du plein-emploi sa promesse de campagne.
Une promesse vide.
Payée cash par ceux d'en bas.

LA PROMESSE ENRUBANNÉE
Voici la promesse, qu'il a formulée clairement.
Le plein-emploi, un chômage ramené à 5 %, pour 2027.
Ce n'était pas une phrase lâchée dans un meeting, vite oubliée.
C'était le marqueur de son second mandat, réaffirmé année après année, gravé dans une loi : la loi "pour le plein emploi" du 18 décembre 2023 (source Légifrance).
Une promesse chiffrée, datée, assumée.
Un contrat, en somme.
Et un contrat, ça se vérifie.
Alors vérifions.
LA PROMESSE ÉCLATÉE
Le 7 août dernier, l'Insee a rendu son verdict.
Le chômage atteint 8,3 % de la population active, soit 2,7 millions de personnes, en hausse de 62 000 sur le seul deuxième trimestre (source Insee).
C'est le plus haut niveau depuis l'automne 2020.
Et surtout : c'est la sixième hausse trimestrielle consécutive.
Pas un accident.
Une trajectoire.
Chez les 15-24 ans, on grimpe à 21,6 %.
Un jeune actif sur cinq.
Et les carnets de commandes ne laissent rien espérer : les intentions d'embauche reculent de 6,5 %.
Le plus révélateur n'est pas dans les chiffres, il est dans les bouches.
En mai, c'est son propre ministre de l'Économie, Roland Lescure, qui a lâché le mot sur France 3 : l'objectif n'est "pas atteignable" (source franceinfo).
Quand le camp d'un président enterre lui-même sa promesse phare, le débat est clos.
Reste à comprendre ce que cette promesse recouvrait.
Car pendant qu'il nous vendait le plein-emploi, il conduisait une tout autre politique.
Une politique dont il n'a jamais fait la promesse à personne.
PAS DE BOULOT, MAIS DES CADEAUX
Spoiler : pas pour les travailleurs.
Cette politique-là ne figurait sur aucune affiche.
Pas de slogan, pas de meeting.
Juste un chiffre, énorme, que personne au gouvernement ne tenait à prononcer : 211 milliards d'euros.
Par an.
C'est le montant des aides publiques aux entreprises établi par la commission d'enquête du Sénat, un rapport adopté à l'unanimité, rendu en juillet 2025 (source Public Sénat).
Un chiffre que les sénateurs eux-mêmes qualifient de plancher : la réalité est au-dessus.
Et un chiffre que le ministre de l'Économie de l'époque était incapable de citer : il parlait encore de 150 milliards.
211 milliards ni transparents, ni conditionnés, ni évalués.
Personne ne sait si cet argent sert à quoi que ce soit, parce que personne n'a jamais organisé le moindre contrôle.
On donne, et on regarde ailleurs.
Pendant ce temps, les entreprises du CAC 40 ont reversé 107,6 milliards d'euros à leurs actionnaires en 2025, un record, alors même que leurs profits reculaient de 12 % sur l'année (source La Lettre Vernimmen).
Bénéfices en baisse, cadeaux aux actionnaires au plus haut : l'argent public entre par une porte, ressort par l'autre, et atterrit dans les poches de ceux qui n'en avaient nul besoin.
C'est ça, la "politique de l'offre" : arroser le capital et attendre que quelque chose ruisselle.
Neuf ans plus tard, on peut mesurer le ruissellement.
Il coule vers le haut.
AIDÉS POUR LICENCIER
Le plus obscène, c'est que les entreprises les mieux servies sont souvent celles qui licencient.
Michelin a versé 1,4 milliard d'euros à ses actionnaires en 2024.
La même année, l'entreprise touchait des dizaines de millions d'aides publiques.
Et elle annonçait la fermeture de ses usines de Cholet et Vannes : 1 254 emplois rayés de la carte (source Assemblée nationale).
Auchan, 33 milliards de chiffre d'affaires, 500 millions de crédit d'impôt encaissés, une famille propriétaire (les Mulliez) qui a multiplié sa fortune par quatre en 25 ans, supprime 2 389 postes.
Et l'État ?
Il a annoncé qu'il ne réclamerait pas un centime.
Aucun remboursement.
Ce n'était pas "le contrat de départ", a expliqué la porte-parole du gouvernement.
Ces deux noms ne sont que la partie émergée.
Entre septembre 2023 et septembre 2024, la CGT a recensé l'annonce de fermeture de 182 sites industriels.
La commission d'enquête de l'Assemblée nationale, en juillet 2025, a pointé "l'attentisme" de l'État et démonté ce qu'elle appelle le "mythe du plein-emploi".
Ces aides, l'État les justifie au nom de l'emploi et de la compétitivité.
Dans les faits, elles accompagnent les licenciements et engraissent l'actionnaire.
CEUX QUI PAIENT VRAIMENT
De l'autre côté du miroir, il y a ceux qui encaissent le choc.
Le taux de pauvreté a atteint 15,4 % en 2023 : 9,8 millions de personnes vivant avec moins de 1 288 euros par mois.
En un an, 650 000 personnes ont basculé.
Il faut remonter à 1996 pour trouver un tel niveau (source Insee).
Les familles monoparentales trinquent les premières.
Face à cela, un État protecteur conditionnerait ses cadeaux et protégerait ses citoyens.
Celui-ci fait l'inverse, méthodiquement.
Depuis le 1er janvier 2025, le RSA (cette allocation de survie) est conditionné à 15 heures d'activité par semaine, sous peine de suspension puis de radiation.
1,8 million d'allocataires ont été inscrits d'office à France Travail, dont le budget, lui, a baissé.
Et 44 milliards d'économies sont réclamés sur le budget 2026, à prendre là où il n'y a déjà plus rien.
La Commission nationale consultative des droits de l'homme a recommandé l'abrogation pure et simple de l'obligation des 15 heures, qu'elle juge attentatoire aux droits humains, et dénoncé le discours qui rend les pauvres responsables de leur pauvreté (source Légifrance).
Retenez la mécanique : zéro condition pour les 211 milliards versés au capital, 15 heures de contrainte hebdomadaire pour toucher de quoi manger.
L'ALIBI, PAS L'OBJECTIF
On présente tout cela comme un échec.
L'échec du plein-emploi, l'échec d'une politique qui n'aurait pas porté ses fruits.
C'est l'inverse qu'il faut regarder en face : rien n'a échoué.
Tout a fonctionné comme prévu.
Les 211 milliards n'ont pas raté leur cible : ils n'ont jamais visé l'emploi.
Le plein-emploi, c'était la façade.
Le discours.
Derrière, la vraie politique, celle qu'on n'affiche pas, a parfaitement fonctionné : arroser le capital, sans la moindre condition, pendant qu'on rognait sur ceux d'en bas.
La preuve tient dans une symétrie que rien ne peut justifier : aucune contrepartie exigée pour 211 milliards, 15 heures exigées pour une allocation de survie.
Ce n'est pas de l'économie.
C'est un choix de camp.
Nommer ce choix, refuser d'appeler "fatalité" ce qui est une décision : voilà par où commence la résistance.
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