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Chronique 107 - Le ruissellement : autopsie d’un alibi devenu théorie

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 1 juin
  • 5 min de lecture

La fausse promesse faite au peuple pour un vrai cadeau aux ultra-riches.


On nous avait promis une mécanique imparable : alléger le fardeau des plus fortunés, et la richesse finirait par redescendre jusqu’à nous.

8 ans plus tard, le verdict des chiffres est tombé.

Reste à comprendre ce qu’ils dissimulent vraiment.


Lucie Fourcade

LE BEL EMBALLAGE

Le raisonnement tient en une phrase, et c’est sa force : libérez les sommets, et la prospérité redescendra par gravité jusqu’à la base.

Allégez l’impôt des détenteurs de capital, et ceux-ci investiront, embaucheront, augmenteront les salaires.

Tout le monde y gagnerait, à commencer par les plus modestes.


En 2017, cette théorie a trouvé son champion.

Emmanuel Macron, ses "premiers de cordée" et son budget inaugural en font le cœur du projet.

3 mesures structurent la promesse : la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), remplacé par un impôt recentré sur le seul immobilier (IFI) ; l’instauration d’une "flat tax" de 30 % sur les revenus du capital ; et la baisse programmée de l’impôt sur les sociétés.


L’objectif était affiché noir sur blanc.

Devant l’Assemblée, le gouvernement assurait que la réforme allait "libérer plus de 3 milliards d’euros qui iront vers l’économie productive" (source Assemblée nationale).

La richesse devait ruisseler.

L’argument était élégant.

Il restait à le confronter au réel.


LE CADEAU À 4 MILLIARDS

Le réel, on le connaît désormais avec précision.

Et il vient de l’institution la moins suspecte de gauchisme : France Stratégie, l’organisme d’évaluation rattaché à Matignon, chargé par le gouvernement lui-même de mesurer les effets de sa réforme.


4 rapports successifs, jusqu’au rapport final d’octobre 2023, aboutissent au même constat.

Sur l’investissement des entreprises, le cœur de la promesse, le comité mesure "un impact nul, précisément estimé" (source France Stratégie).

Aucun effet identifié non plus sur les salaires, ni sur l’emploi.

Les 3 milliards censés irriguer l’économie productive ne se sont jamais matérialisés.


Le coût, lui, est bien réel.

Le remplacement de l’ISF par l’IFI représentait, en 2022, un manque à gagner supérieur à 4 milliards d’euros par an pour les finances publiques (source France Stratégie).

4 milliards offerts chaque année, en échange d’un effet économique mesuré comme nul.

Voilà le bilan, établi par les évaluateurs mêmes du pouvoir.


LE RUISSELLEMENT VERS LE HAUT

Car l’argent n’a pas disparu.

Il a circulé, et dans une seule direction.

La flat tax a déclenché un bond spectaculaire des dividendes versés aux ménages.

Mais cette manne s’est concentrée à un degré vertigineux : en 2019, 62 % des dividendes ont été captés par 0,1 % des foyers fiscaux.

Et les foyers dont les dividendes ont grimpé de plus de 100 000 euros représentaient à eux seuls 45 % de la hausse totale (source France Stratégie).


Vient alors la donnée qui démonte la théorie de l’intérieur.

Ces mêmes foyers, dont les dividendes explosaient, ont vu leurs salaires baisser dans le même temps : jusqu’à 12 000 euros de moins par an (source France Stratégie).

La richesse n’a pas été créée.

Elle a été reclassée : ce qui était versé en salaire, lourdement imposé, a été transformé en dividendes, faiblement taxés.

Un jeu d’écritures comptables.


On nous avait promis un ruissellement.

Il a bien eu lieu, mais vers le haut.

Et un ruissellement qui monte porte un autre nom : l’évaporation.

L’argent monte, se concentre, et ne redescend jamais.


LE RICHE PARTICIPE, L’ULTRA-RICHE PROFITE

Ici, une distinction s’impose, car elle est le cœur de tout.


Être riche n’est pas une faute.

Dans une société où chacun vit décemment, la réussite, le confort, le patrimoine bâti par le travail ou le talent peuvent être pleinement légitimes.

Le riche reste dans le contrat social : il paie un impôt progressif, il contribue à proportion de ce qu’il a.


L’ultra-riche, lui, en est sorti.

Et ce n’est pas une question de degré, c’est une question de nature.

La preuve est fiscale, et elle est implacable.

L’impôt français est progressif… jusqu’à un certain point.

Les 0,1 % les plus aisés acquittent un taux réel d’environ 46 %.

Mais au-delà, la courbe s’inverse : pour les 0,0002 % les plus fortunés, les milliardaires, ce taux retombe à 26 % (source Previssima).

Plus on monte, moins on paie.


Tous prélèvements confondus, l’ensemble des Français consacrent près de 50 % de leurs revenus à l’impôt et aux cotisations.

Les milliardaires ?

Environ 26 % : presque deux fois moins (source RCF).

Rapporté à leur fortune totale, l’impôt réel des centimillionnaires et milliardaires tombe à 0,3 %.

Holdings patrimoniales, niches fiscales, prélèvement forfaitaire : l’ultra-riche a construit une machinerie pour échapper à la règle commune.


Le riche vit dans la cité.

L’ultra-riche a fait sécession.


LE SACRE DE L’INDÉCENCE

Le résultat de cette sécession, on peut le chiffrer.

En France, 53 milliardaires sont désormais plus riches que 32 millions de personnes réunies (près de la moitié du pays).


Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron en 2017, leur fortune a tout simplement doublé, soit un gain de plus de 220 milliards d’euros (source Oxfam).

Il faut à un milliardaire 24 minutes pour empocher ce qu’un Français moyen gagne en une année entière.


Pendant ce temps, la pauvreté a atteint 15,4 % de la population en 2023, son plus haut niveau depuis trente ans (source Oxfam).

Voilà la décence dont on parle : pendant que les sommets doublaient leur mise, la base s’enfonçait.


Et cette concentration ne reste pas économique.

Elle devient politique.

Dans le seul gouvernement Bayrou, 22 ministres sur 36 étaient millionnaires (source Oxfam).

Ceux qui détiennent déjà le capital écrivent aussi les lois qui le protègent.

L’ultra-riche n’est pas seulement le bénéficiaire du système : il en est devenu l’architecte.

C’est là, précisément, l’indécence : non pas la richesse, mais le capital arraché au contrat collectif et retourné contre lui.


NOUS QUI REGARDONS LA PLUIE MONTER

Alors disons-le nettement : le ruissellement n’est pas une théorie qui a échoué.

C’est une théorie qui a parfaitement réussi, pour ceux qu’elle était conçue à servir.

Elle n’a jamais été un projet économique.

Elle a été un alibi : la justification présentable, vendue sur papier glacé, des cadeaux fiscaux et législatifs consentis aux plus fortunés.


Quand une mesure coûte 4 milliards par an, ne produit aucun effet mesurable sur l’économie, mais fait doubler la fortune des milliardaires, ce n’est pas un échec.

C’est un succès dont on a simplement déguisé le destinataire.


Une société peut accueillir des riches, tant que chacun y vit dignement.

Elle ne peut pas survivre aux ultra-riches, qui prospèrent précisément de ce que les autres n’ont plus.


Le ruissellement nous demandait d’attendre, les yeux levés vers le sommet, qu’il pleuve enfin.

Mais la pluie ne tombe pas : elle monte.

Il est temps d’ouvrir les yeux sur la dystopie qui s’installe : non pour la subir, mais pour la nommer.

Rien ne ruisselle.

Tout monte.

Et c’est exactement ce qui était prévu.



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