Chronique 170 - Eau et énergie : une cible dans notre dos
Nos infrastructures vitales sont à découvert. Par vulnérabilité technique, et par renoncement politique.
Quand on pense à la défense de la France, on pense aux militaires et aux armes.
Nos plus grandes vulnérabilités sont pourtant loin des frontières, au cœur du pays.
Et par choix politique, notre sécurité n'a jamais été aussi exposée.

LES ROBINETS PIRATABLES
Inutile d'imaginer un scénario catastrophe.
La semaine dernière le démontre.
Fin juillet, une trentaine de réseaux d'eau du Minnesota ont été piratés.
Sept autres États ont été touchés.
Dans la petite ville de Braham, l'eau a été coupée près de deux heures.
Les autorités américaines soupçonnent l'Iran, via un collectif de pirates lié aux Gardiens de la révolution (source AFP).
Arrêtons-nous une seconde sur ce que ça signifie.
Quelqu'un, à des milliers de kilomètres, a pu atteindre le robinet d'une famille.
Pas son ordinateur.
Son robinet.
Et la France ?
Elle n'est pas mieux protégée.
Elle l'est même moins.
C'est documenté.
DES MILLIERS DE MAILLONS FAIBLES
En France, la gestion de l'eau n'appartient pas à un grand opérateur unique.
Elle est éclatée entre des milliers d'acteurs.
De grands groupes privés (Veolia, Suez, Saur) desservent 60 % de la population.
Mais à côté, des milliers de petites communes gèrent leur eau presque à la main, souvent sans le moindre moyen informatique.
C'est là qu'est la faille.
Une chaîne ne vaut que par son maillon le plus faible.
Or nous en avons des milliers, de maillons faibles.
Les chiffres de l'agence de cybersécurité de l'État sont sans appel : entre 2021 et 2024, elle a recensé 46 incidents dans le seul secteur de l'eau.
Les trois quarts frappaient des collectivités (source ANSSI).
Aux États-Unis, les pirates ont visé des réseaux locaux mal défendus.
Chez nous, ces réseaux mal défendus se comptent par milliers.
QUAND LE NUMÉRIQUE EMPOISONNE LE RÉEL
Une cyberattaque, ça peut sembler abstrait.
Je vous assure que ça ne l'est pas.
En 2021, les stations d'assainissement d'Oloron-Sainte-Marie sont prises en otage par un rançongiciel, glissé par une faille de leur logiciel de supervision.
Une partie des données est détruite.
Les pirates ne prennent pas le contrôle des stations, cette fois (source ANSSI).
En avril 2024, une commune voit sa facturation et le pilotage de sa production d'eau paralysés du jour au lendemain.
Et l'eau n'est pas seule.
L'énergie est le secteur le plus visé : en 2025, 13 % des attaques détectées en France sur les automates industriels ciblaient des installations énergétiques (source L'Usine Nouvelle).
Ce qui rend tout cela possible, c'est une habitude : "tant que ça marche, on ne touche à rien".
Les correctifs de sécurité ne sont pas appliqués.
Les machines qui pilotent l'eau et l'électricité, autrefois isolées, sont aujourd'hui branchées sur internet.
Le danger est physique.
En Floride, un intrus a fait grimper la dose de soude d'une usine d'eau potable de cent à onze mille parts par million.
Un opérateur a rattrapé le geste.
De justesse.
LE BOUCLIER QU'ON NE NOUS ACCORDE PAS
L'État n'est pas resté les bras croisés.
Je veux être juste.
Il a identifié plus de 200 "opérateurs d'importance vitale" (énergie, eau, transports, santé) soumis à des règles durcies et au contrôle de l'agence de cybersécurité.
Il a débloqué 136 millions d'euros pour aider les collectivités à se défendre (source Société numérique).
Mais ce bouclier couvre les gros.
Les milliers de petites communes, elles, restent à découvert.
Il existe pourtant une loi faite pour ça.
Elle a un nom : NIS 2.
Elle imposerait des règles de sécurité minimales à tous ceux qui font tourner le pays : distributeurs d'eau, énergéticiens, hôpitaux, mairies.
Elle ferait passer le nombre d'organisations protégées d'environ 600 à près de 15 000.
Elle dort depuis 18 mois.
Par choix.
J'ai raconté ce blocage en détail : comment l'État sabote la loi censée nous protéger, pour garder le droit de lire nos messages chiffrés.
À lire ici : Comment l'État veut pouvoir lire tous vos messages.
Retenez seulement ceci : le bouclier existe.
On refuse de le lever.
LA MENACE, LE RENONCEMENT ET LA CIBLE
La menace, d'abord.
Elle vient du dehors.
Des États hostiles, des groupes criminels, des militants pirates qui regardent notre eau et notre électricité comme des cibles.
L'attaque américaine le rappelle : une infrastructure vitale est une arme, pour qui sait s'en emparer.
Contre cette menace, on peut se défendre.
On sait comment.
Il suffirait de vouloir.
Et c'est là qu'intervient le renoncement.
Car le danger ne vient pas que du dehors.
Il vient aussi de ce qu'on refuse de faire.
Le bouclier qu'on laisse baissé.
La loi qu'on retient.
La surveillance qu'on préfère à la protection.
La menace attaque.
Le renoncement laisse la porte ouverte.
Les deux se rejoignent au même endroit.
Et cet endroit, c'est nous.
La cible.
Car derrière les "automates" et les "réseaux", il y a l'eau de votre robinet.
L'électricité de l'hôpital où l'on vous soigne.
Le standard des pompiers que vous appelez.
Notre sécurité ne se joue pas qu'aux frontières.
Elle se joue dans une salle des machines, quelque part, dont personne ne s'occupe.
EXIGER NOTRE SÉCURITÉ
La vulnérabilité est réelle.
Chiffrée, cartographiée, connue.
Les outils pour la réduire existent.
L'agence, les lois, l'argent : presque tout est là.
Ce qui manque, c'est la volonté de faire passer notre protection avant l'envie de tout voir.
Une porte laissée ouverte pour la police est aussi ouverte pour le pirate.
Une faille creusée pour surveiller est une faille pour attaquer.
Il n'y a pas deux internets, un pour les gentils, un pour les méchants.
Il n'y en a qu'un.
Le nôtre.
Le protéger, c'est lever le bouclier.
Maintenant.
Le reste, c'est laisser la porte ouverte en espérant que personne n'entre.
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