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Chronique 161 - Artistes compromis : les boycotter, un devoir ?

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 25 juil.
  • 8 min de lecture

De la chanson au cinéma, du musée à la scène : ce qu'on adore sans y regarder, et ce qu'on choisit d'en faire.


Reprenez certains classiques que vous aimez.

Écoutez vraiment les paroles, cette fois.

Le malaise vient vite, et c'est là que commence cette chronique.

Que faire quand l'ignoble est artistiquement revendiqué ?


Lucie Fourcade

LE PATRIMOINE DE L'OBSCÈNE

Réécouter certains classiques avec une oreille attentive produit un effet précis : le sol se dérobe.

En 1963, Charles Aznavour enregistre "Donne tes seize ans".

Le narrateur s'adresse à une adolescente, évoque son corps d'enfant, lui demande de céder et parle de prendre ses 16 ans.

"Viens, donne tes seize ans

Au bonheur qui prend forme

Pour que ton corps d'enfant

Peu à peu se transforme"


La majorité sexuelle est alors fixée à 15 ans : le narrateur choisit sa proie sans sortir de la légalité.

Aznavour a 39 ans quand il crée le titre.

Et la jeune fille ne s'exprime jamais (source RTBF).


7 ans plus tard, Léo Ferré publie "Petite" sur l'album Amour Anarchie.

Un homme regarde une gamine sortir de l'école, la désire, se retient.

La chanson s'achève sur le Code pénal, désigné comme le seul obstacle.


Ces textes ne sortent pas de nulle part.

Ils accompagnent un climat.


En 1938, Balthus peint Thérèse rêvant.

Le modèle, Thérèse Blanchard, une voisine du peintre, a 12 ou 13 ans.

Elle apparaît dans onze toiles (source Le Journal des Arts).


Gabriel Matzneff, lui, ne recourt à aucun personnage : il tient un journal, y raconte ses actes, publie.

Il reçoit le prix Renaudot de l'essai en 2013, alors qu'il a déjà écrit ses rapports sexuels avec des garçons de 10 ans aux Philippines et son soutien à un pédocriminel (source Wikipédia).


Le 23 mai 1977, Le Monde publie un appel réclamant la révision du code pénal sur les relations entre adultes et mineurs.

80 signataires : Sartre, Beauvoir, Barthes, Foucault, Derrida, Deleuze, Althusser, Sollers, Robbe-Grillet, Jack Lang, Kouchner, Aragon, Françoise Dolto, et Matzneff lui-même.

Le texte place au centre le consentement de l'enfant (source Le Monde).


Voilà pourquoi personne ne s'étranglait.

L'élite intellectuelle du pays avait signé l'autorisation.

Le mécanisme Dolto a été détaillé dans la chronique 118.


Reste l'argument qui ferme habituellement le débat : c'était une autre époque.

Il ne tient pas.


En 1998, Maxime Le Forestier publie "La Poupée" sur l'album Saltimbanque.

Le narrateur adulte raconte avoir couché avec une fille de 15 ans, la compare à une poupée de porcelaine, précise qu'elle ignorait tout, et lui fait dire merci.


En 2000, Garou chante "Criminel" sur l'album Seul.

Le narrateur décrit une fille de 14 ans, qualifie la relation de consensuelle, met en garde contre la femme-enfant, puis se peint en futur condamné qu'on va jeter en prison.

Le texte est signé Luc Plamondon.

"On dirait qu'elle sort des jupes de sa maman

On croirait qu'elle n'a jamais eu d'amant

Mais méfiez-vous de la femme-enfant

Méfiez-vous de ses quatorze ans"

Une chanson où l'agresseur se présente comme la victime de la justice.

En 2000.


Et il n'y a pas que l'enfance.

En 1973, Michel Sardou publie "Les Villes de solitude".

Le narrateur, ivre, énumère ses pulsions, dont celle de violer des femmes et de les forcer à l'admirer.

Le Mouvement de libération des femmes manifestait régulièrement devant les salles où il devait chanter (source Wikipédia).


En 2018, Saez sort "P'tite pute", accusé de misogynie et de sexisme par une large partie de la presse (source Wikipédia).


Et il n'y a pas que la chanson.

Le cinéma porte les mêmes plis.

En 1974, Bertrand Blier tourne Les Valseuses, un titre qui est déjà, en argot, un mot cru pour les testicules.

Deux marginaux et une jeune femme présentée comme frigide : à sa sortie, le film choque la critique et réunit près de 6 millions de spectateurs (source franceinfo).

En janvier 2025, à la mort de Blier, plusieurs scènes et répliques reviennent en polémique.

Mais le cas résiste au tri simple : des critiques défendent le film comme féministe autant que misogyne, tendre autant que violent (source Terrafemina).

Certaines œuvres ne se laissent pas classer d'un mot, et ça aussi, il faut le dire.


Ce sujet dépasse le sexe.

Tintin au Congo paraît en 1930, en pleine colonisation belge.

Une plainte pour racisme déposée à Bruxelles est rejetée en 2012, la justice estimant l'album dépourvu d'intention discriminatoire au vu du contexte de l'époque (source Wikipédia).

Céline, lui, a publié trois pamphlets antisémites.

Antoine Gallimard a suspendu en 2018 le projet d'édition critique, jugeant que les conditions mémorielles n'étaient pas réunies (source AFP).


De 1930 à 2018.

Ce n'est pas un résidu.

C'est une ligne continue.


QUAND C'EST JUSTE L'HOMME

Un texte, on peut le lire.

Des actes, il faut qu'on les révèle.


Le 18 mars 2026, Mediapart publie une enquête dans laquelle huit femmes accusent Patrick Bruel de violences sexuelles commises entre 1992 et 2019.

D'autres plaignantes se font connaître ensuite en France, en Belgique et au Canada (source Mediapart).

Il est mis en examen en juin et placé sous contrôle judiciaire.

Ses tournées et ses festivals d'été sont annulés, et il ne fait plus partie des Enfoirés (source franceinfo).


Gérard Depardieu a été condamné en mai 2025 à 18 mois avec sursis pour agressions sexuelles sur deux femmes, et inscrit au fichier des délinquants sexuels (source AFP).

Il est depuis renvoyé devant la cour criminelle pour viols (source AFP).


Deux canaux, donc : la presse d'enquête et la justice.

L'une est lente et fragile, l'autre plus lente encore.


Quand quatre militantes de #NousToutes interrompent un spectacle d'Ary Abittan aux Folies Bergère, masquées à l'effigie de l'acteur avec la mention "violeur", l'épouse du chef de l'État les qualifie de "sales connes" (source France 24).

L'instruction ouverte contre l'humoriste avait abouti à un non-lieu, confirmé en appel (source France 24).

Un non-lieu n'est pas un acquittement, et ce n'est pas non plus une condamnation.

C'est un dossier que la justice n'a pas pu trancher.

Chacun décide de ce qu'il en fait, mais personne ne peut prétendre que l'information manque.


QUATRE GESTES POUR UN MOT

On appelle "boycott" quatre choses qui n'ont ni la même portée ni les mêmes conséquences.


Se retirer. 

Ne plus écouter, ne plus acheter, ne plus payer sa place. Le geste ne coûte qu'à celui qui le fait. Il ne prive personne d'autre de rien.


Appeler les autres à se retirer. 

Le geste s'adresse à des consciences libres de dire non. Il reste dans l'ordre du discours.


Empêcher. 

Bloquer une salle, interrompre un spectacle, faire annuler une date. Ici, quelque chose bascule : le geste ne vise plus l'artiste seul, il prive un public qui avait fait son propre choix.


Couper l'argent public. 

Retirer une subvention, déprogrammer, supprimer une salle. C'est le seul des quatre qui suppose de détenir un pouvoir. C'est aussi le seul qui mérite strictement le nom de censure.


Deux faits, pour que chacun tranche en connaissance de cause.

Le premier : écouter "Criminel" en streaming rémunère les ayants droit de Luc Plamondon et de Franck Langolff autant que Garou.

Un titre fait vivre une chaîne : auteur, compositeur, interprète, éditeur, plateforme.

Se retirer d'une œuvre, c'est se retirer de toute la chaîne.


Le second : Aznavour, Ferré, Balthus, Céline, Hergé et Blier sont morts. Saez est vivant et remplit des salles.

Le même geste ne produit pas le même effet selon que l'argent va à un homme ou à une succession.


LA SENTENCE SANS LA FAUTE

Le silence ne frappe pas que les auteurs de textes odieux.


Blanche Gardin a été écartée après un sketch où elle se déclarait antisémite depuis le 7 octobre : une formule destinée à dénoncer l'assimilation entre critique du gouvernement israélien et antisémitisme.

Elle y a perdu son agent et plusieurs projets (source Anadolu).

Sans travail, elle a fini par mettre ses anciens spectacles en location sur son site (source Anadolu).


Guillaume Meurice a été licencié pour faute grave par Radio France après avoir qualifié Benyamin Netanyahou de "sorte de nazi mais sans prépuce" (source Le Club des Juristes).

Le 9 février 2026, les conseillers prud'homaux n'ont pas réussi à s'accorder : l'affaire est renvoyée devant un juge départiteur, dans un délai de six mois à deux ans (source Le Monde).


Aucune loi n'est intervenue.

Aucun juge n'a interdit quoi que ce soit.

Un agent a cessé d'appeler, des producteurs ont cessé de proposer, un employeur a rompu un contrat.


Des artistes ont aussi été empêchés de jouer pour avoir pris parti dans l'autre sens.

Le procédé ne connaît pas de camp : c'est précisément ce qui devrait inquiéter.


LA CENSURE, LA VRAIE

Aux municipales de mars 2026, le Rassemblement national et ses alliés ont conquis 62 communes.

100 jours plus tard, près d'un tiers d'entre elles avaient déjà pris des mesures contre l'intérêt général (source Basta!).


À Castres, la pièce Passeport d'Alexis Michalik, qui raconte des parcours d'exil, a été annulée sur décision de la commune.

Le maire a expliqué qu'une œuvre faisant la promotion des clandestins ne correspondait pas à ce qu'il avait défendu en campagne (source Basta!).


À Bagnols-sur-Cèze, 9 spectacles sur 28 ont été supprimés, dont ceux de Muriel Robin et du chorégraphe Mourad Merzouki.


À Vauvert, l'exposition du photographe Sylvain Brino a été annulée au motif qu'il est militant LFI, et le festival Jazz à Vauvert a perdu son financement après 12 ans.


À Moissac, le maire a tranché en conseil municipal : on ne va pas financer des événements pour découvrir la culture des Papous (source La Dépêche du Midi).


Et dans le même temps, les mairies d'Hénin-Beaumont et de Billy-Montigny programment des concerts de Jean-Luc Lahaye, condamné en 2007 pour agression sexuelle sur une mineure de 15 ans, condamné en 2015 pour corruption de mineure, mis en examen depuis 2021 pour viol et agression sexuelle de mineures.

Marine Le Pen a commenté : "Moi, je suis pour la présomption d'innocence" (source Le Parisien).


Une pièce sur l'exil est retirée de l'affiche.

Un multicondamné pour agressions sexuelles sur mineures monte sur scène.

Ce ne sont plus là des lecteurs qui décident de ne plus écouter.

Ce sont des élus qui disposent de l'argent public et qui choisissent qui aura droit à une scène.


CE QUE CHACUN CHOISIT

Les faits sont là, et ils ne sont pas simples.

Une chanson de 1963 et une chanson de 2000 disent la même chose.

Un non-lieu ne dit ni innocent ni coupable.

Un titre écouté fait vivre cinq personnes.

Un artiste mort ne touche plus rien.

Et pendant qu'on débat de ce qu'il faut écouter, des municipalités décident à la place de tout le monde.


Pour ma part, la réponse est faite : quand une œuvre porte ça, je quitte toute la chaîne. L'interprète, l'auteur, le compositeur, le disque.

C'est mon choix, et je l'assume.

Mais c'est le mien.

Ce qui compte n'est pas que chacun arrive à la même conclusion.

C'est que personne ne décide sans savoir.


Informer et laisser trancher, ce n'est pas se dérober au combat : c'est le mener sur le seul terrain qui permette à tous de juger.



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Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

1 commentaire


didier.sirlin
29 juil.

Bonjour, pourquoi l'argument "C'était une autre époque" clôt il le débat et pourquoi ne tient il pas ?

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