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Chronique 211 - Adèle Haenel, France 5 et la carte blanche qui devient écran noir

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
14 sept.
3 min de lecture

Quand effacer une parole revient à la confirmer.


On efface une voix pour avoir la paix.

On obtient l'inverse : la preuve qu'elle disait vrai.


Lucie Fourcade

UNE TRIBUNE LIBRE

Mercredi 9 septembre, La Grande Librairie passe en direct sur France 5.

Adèle Haenel est là pour son premier livre.

À la fin de l'émission vient "Droit dans les yeux", le segment où l'on confie à l'invité une tribune.

Le présentateur cadre la chose lui-même : c'est une parole totalement libre (source Actualitté).


Retenons ce mot.

Libre.

Ce n'est pas un détail de présentation, c'est une promesse faite à l'antenne, en direct, devant les téléspectateurs.


Haenel commence par les violences sexistes et sexuelles.

Elle parle du moment où la parole s'ouvre, du courage qu'il faut aux victimes pour dénoncer.

Elle connaît le sujet de l'intérieur : elle a révélé les abus subis entre ses 12 et 15 ans, et obtenu la condamnation pénale de leur auteur.

Puis elle nomme "le silence télévisuel qui englue le pays" (source franceinfo).

De là, elle passe à Gaza.

Elle parle de "génocide en Palestine", met en cause l'État d'Israël, et conclut : "Sanctionnez Israël et libérez la Palestine" (source Le Monde).


Voilà ce qui a été dit.

Dans un espace conçu pour ça.

Offert pour ça.


UNE MESURE CONSERVATOIRE AU GOÛT DE CENSURE

Le lendemain, la séquence a disparu de france.tv.

Pas seulement la séquence : l'émission entière.

"La page est introuvable", affiche la plateforme (source Actualitté).

Pour un programme qui s'appelle La Grande Librairie, la page introuvable a quelque chose du symbole.


France Télévisions récuse le mot "censure".

Le groupe parle de "mesure conservatoire".

Et il avance un motif : les propos d'Adèle Haenel "n'ont pas pu être contrebalancés par plusieurs points de vue", ce que le cahier des charges imposerait (source franceinfo).


Lisons cet argument lentement.

On reproche à une carte blanche de ne pas être équilibrée.

On exige le pluralisme d'une tribune personnelle.

On demande la contradiction dans un format qui, par définition, donne la parole à une seule voix.

Une carte blanche contradictoire n'est plus une carte blanche.

C'est un débat.

Le service public a inventé une règle qui rend le format impossible, puis l'a appliquée à une seule invitée.


Le pluralisme, j'y ai déjà consacré une chronique (Chaînes d'infos : liberté d'expression ou liberté de mentir ?) : censé garantir une information honnête, le voilà retourné en prétexte pour faire taire.


Et la question monte toute seule : cette règle, la sort-on pour tout le monde ?

Les éditos tranchés, les chroniqueurs à ligne assumée, les invités qui martèlent sans contradicteur, on efface aussi ?

La France insoumise et plusieurs voix à gauche ont, elles, tranché sur le mot : une censure (source RFI).


LA PREUVE PAR LA CONFIRMATION

C'est là que l'affaire devient vertigineuse.

Le lendemain, Adèle Haenel a expliqué elle-même son propos.

Elle avait fait, dit-elle, un lien entre la silenciation et le déni autour des violences sexuelles, et la silenciation et le déni autour du génocide en Palestine.

Autrement dit : le même réflexe fait taire la victime qui parle et le témoin qui montre.

La même main se pose sur la même bouche.

Et qu'a fait le service public ?

Il a posé la main sur la bouche.

Il n'a pas contesté le parallèle, il l'a exécuté.

On ne pouvait pas rêver meilleure démonstration : pour prouver qu'un déni existe, il fallait un déni.

France Télévisions a fourni la pièce.


Alors je le dis simplement, une fois, sans me cacher derrière l'analyse.

Adèle Haenel a raison.

Quand une femme se lève pour nommer ce qu'on préfère ne pas voir, violences sexuelles ou massacre, et qu'on la débranche, on ne protège pas le public : on protège le silence. Je suis de son côté.


VICTOIRE PAR IRONIE

Une carte blanche, c'était la promesse d'une parole.

France 5 l'a tenue une soirée, puis l'a reprise.


Reste l'ironie que la direction n'avait pas prévue : en effaçant la séquence, elle l'a rendue virale, vue bien plus qu'à la diffusion.

L'effet Streisand, cette vieille loi : ce qu'on veut cacher, on l'éclaire.


La page est devenue introuvable.

La parole, elle, ne l'est plus.

Elle est partout.

Et c'est le service public qui l'y a mise, sans le faire exprès.



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