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Chronique 179 - Chaînes d’infos : liberté d’expression ou liberté de mentir ?

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
12 août
5 min de lecture

Un édito recadré, une chaîne qui crie à la censure, et une confusion qu’il faut enfin dissiper.


Une chaîne d’information peut tout dire, sauf n’importe quoi.

La liberté d’expression protège l’opinion, jamais l’invention.

Alors quand l’invention devient la ligne, le mot "information" sur le bandeau devient un mensonge à lui tout seul.


Lucie Fourcade

LIBERTÉ D’EXPRESSION : UN CADRE LÉGAL AVANT TOUT

En France, la liberté d’expression n’est pas un espace sans règle : c’est une liberté encadrée par la loi.


Pour les médias audiovisuels, ce cadre a un nom précis.

La loi du 30 septembre 1986 impose à toute chaîne d’assurer l’honnêteté, le pluralisme et l’indépendance de l’information, et confie à l’Arcom la mission de veiller à ce respect (source Conseil d’État).

Une délibération de 2018 précise l’exigence : un éditeur doit garantir ses sources et présenter au conditionnel toute information dont l’exactitude n’est pas établie (source Puremédias).


Autrement dit, la liberté protège le droit de commenter, d’analyser, de prendre position.

Elle ne couvre ni le mensonge, ni la diffamation, ni l’affirmation présentée comme un fait quand elle n’en est pas un.

Le conditionnel n’est pas une coquetterie de style : c’est une obligation déontologique inscrite dans le droit.

Une chaîne qui s’en affranchit ne fait pas preuve d’audace éditoriale.

Elle sort du cadre.


JUGER UN FAIT, PAS L’INVENTER

Un éditorial n’est pas un journal télévisé.

C’est un genre assumé : l’analyse personnelle d’un fait, avec une liberté de ton plus large.

Personne ne le conteste, et l’Arcom elle-même le reconnaît.

Mais cette liberté a une frontière nette : elle porte sur le jugement, pas sur les faits.

On peut critiquer durement une position politique.

On ne peut pas l’inventer pour mieux l’attaquer.


C’est exactement là que l’Arcom a tranché au début du mois d’août 2026.

Saisie au sujet d’un "Édito politique" diffusé sur BFM Première en janvier, elle a jugé que plusieurs affirmations de l’éditorialiste sur La France insoumise ne reposaient sur aucun élément établi, certaines ayant même été démenties publiquement par le parti visé (source Puremédias).

L’autorité a rappelé le principe qui fonde sa décision : la liberté de ton propre à l’éditorial n’affranchit jamais une chaîne de son obligation de vérifier les faits présentés au public, ou à défaut de les exposer avec prudence (source The Media Leader).

La sanction, elle, reste symbolique : pas d’amende, seulement une demande de vigilance accrue pour l’avenir.

Un rappel à l’ordre, pas une punition.

Mais le constat est sans ambiguïté : sur ce sujet, l’antenne a présenté au public des affirmations que rien ne soutenait.


La réaction ne s’est pas fait attendre : sur l’antenne, on a défendu le chroniqueur au nom de la liberté d’expression, comme si l’Arcom s’en prenait à une opinion (source Puremédias).

C’est le tour de passe-passe qu’il faut démonter.

Le régulateur n’a rien reproché à un jugement.

Il a constaté des affirmations sans base.

Brandir la liberté d’expression pour couvrir une allégation inventée, c’est confondre, volontairement, le droit de penser et le droit de tromper.


BFMTV : LA CHAÎNE QUI POSE QUESTION

BFMTV n’est pas une chaîne neutre, et il serait naïf de le prétendre.


Depuis 2024, elle appartient à l’armateur Rodolphe Saadé, patron de CMA CGM, qui a bâti en quelques années un véritable empire médiatique : La Tribune, le groupe La Provence, une participation dans M6, et désormais BFMTV et RMC (source Mediavivant).


Quand un géant du transport maritime, en négociation permanente avec l’État, met la main sur la première chaîne d’information du pays, la question de l’indépendance des rédactions se pose d’elle-même.

L’Arcom l’a posée en validant le rachat sous conditions, en exigeant des garanties d’indépendance vis-à-vis des intérêts de l’actionnaire (source Mediavivant).


Mais poser question n’est pas poser problème.

Le rappel à l’ordre d’août 2026 sanctionne un dérapage identifié, ponctuel, sur une séquence précise.

La chaîne conserve un journal, des directs, une pratique de l’information brute qui, malgré ses biais, reste majoritairement dans le cadre.

BFMTV peut corriger le tir.


Une chaîne qui se fait rappeler ses obligations et qui a les moyens de s’y conformer reste récupérable pour l’information.

Elle est une chaîne sous surveillance, ce qui est très différent d’une cause perdue.


CNEWS : LA CHAÎNE QUI POSE PROBLÈME

CNews relève d’une autre logique.

La chaîne appartient au groupe Canal+, filiale de Vivendi, contrôlé par la famille Bolloré (source Mediavivant).

Et là, le problème ne tient pas à une séquence isolée : il tient à la ligne elle-même.


Le tournant est venu du Conseil d’État.

Le 13 février 2024, saisi par Reporters sans frontières, il a jugé que l’Arcom devait contrôler le pluralisme au-delà du seul temps de parole des politiques, en tenant compte de la diversité réelle des courants de pensée et d’opinion exprimés à l’antenne (source Conseil d’État).

Sur cette base, l’Arcom a mis CNews en demeure de se conformer au pluralisme, après avoir visionné des dizaines d’heures de programmes et constaté un déséquilibre manifeste et durable dans l’expression des opinions : un traitement de l’actualité univoque, convergeant très majoritairement dans un seul sens (source Arcom).


Ce n’est plus un accident.

C’est un système.

Quand une chaîne oriente non pas un éditorial, mais l’ensemble de son antenne, elle ne fait plus de l’information avec des biais : elle fait de l’opinion sous un bandeau "information".

Le titre est usurpé.

Et l’usurpation est documentée, mesurée, actée par le régulateur, validée par la plus haute juridiction administrative.


DE LA LIBERTÉ À LA TROMPERIE

Reste la question de fond : qu’est-ce qu’informer ?


L’objectivité totale est un mythe.

Tout choix de sujet, tout angle, tout mot est déjà une forme de subjectivité, et aucun journaliste sérieux ne prétend le contraire.

Mais reconnaître cette limite n’autorise pas à y renoncer.

Le métier commence précisément là : donner des faits vérifiés, distinguer ce qu’on sait de ce qu’on croit, formuler l’incertain au conditionnel, signaler l’opinion comme une opinion.


La ligne de partage est simple.

Une chaîne d’information peut avoir une sensibilité, inviter des éditorialistes, assumer des débats.

Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est présenter une allégation comme un fait, marteler une conviction en la faisant passer pour une information, ou construire une antenne entière autour d’un seul point de vue.

Le premier cas relève de la liberté éditoriale.

Le second relève de la tromperie du public.


Avoir une opinion est un droit.

La revendiquer est une honnêteté.

La déguiser en information est une faute.


LE SEUL MENSONGE, C’EST L’ÉTIQUETTE

Une chaîne a le droit d’avoir une ligne, une sensibilité, des éditorialistes qui tranchent.

Ce droit est entier, dans les limites de la loi.

Mais il s’accompagne d’une exigence : dire la vérité sur ce que l’on fait.

Une chaîne qui oriente en permanence, qui bâtit son antenne autour d’un seul récit et présente ses convictions comme des faits, exerce un métier parfaitement légitime : celui de l’opinion.

Le mensonge n’est pas dans l’opinion : il est dans le nom qu’on lui donne.


BFMTV pose question, et peut y répondre : elle a un cadre, un régulateur qui la surveille, les moyens de s’y tenir.

CNews pose problème, et la réponse est déjà écrite dans les décisions du régulateur et du Conseil d’État : une antenne au déséquilibre manifeste et durable n’est pas une chaîne d’information contrariée, c’est une chaîne d’opinion qui refuse son nom.


Rendre aux mots leur sens est la première défense contre la confusion organisée.

Tant qu’une chaîne d’opinion pourra se présenter comme une chaîne d’information, le public sera trompé sur la marchandise.

Et un public trompé sur ce qu’il regarde est un public qu’on prépare, lentement, à ne plus faire la différence.



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