Chronique 41 - Wittelsheim, ma honte et ma colère
- Lucie Fourcade
- 27 mars
- 7 min de lecture
Quand la ville de mes grands-parents vote pour ceux qui les ont trahis...
Cette chronique, elle ne sera pas comme les autres.
Je tâche pour chacune d'analyser sans juger, de comprendre sans me laisser emporter par la colère.
Pour comprendre le phénomène des territoires martyres qui basculent, la Chronique 40 fait son travail.
Cette chronique est différente.
Cette chronique, c'est une tribune personnelle pour vous confier mon désarroi.
Depuis 1910, le sous-sol de Wittelsheim a enrichi une France qui l'a ensuite oubliée.
Le 22 mars 2026, cette ancienne cité minière du Haut-Rhin est devenue la première commune d'Alsace à élire un maire Rassemblement National.
Je suis née dans cette ville.
Mes deux grands-pères et mon père ont travaillé au fond de la mine Amélie 2.
L'un d'eux a été honoré par la CGT à son enterrement.
Ce texte, c'est ma honte, ma colère, et mon refus de me taire.

UNE VILLE QUI S'EST CONSTRUITE DANS LE NOIR
Wittelsheim n'existait presque pas avant 1910.
C'est la potasse qui l'a faite.
Les puits Amélie 1 et Amélie 2 ont percé le sol alsacien, et avec eux sont nées les cités ouvrières, les familles, les solidarités, les luttes.
Les Mines domaniales de potasse d'Alsace (les MDPA) ont fait vivre à leur apogée près de 14 000 salariés dans tout le bassin.
À Wittelsheim, la mine n'était pas une industrie parmi d'autres : elle était l'identité du lieu.
Mes grands-pères y sont descendus.
Mon père aussi.
Des hommes qui troquaient la lumière du jour contre un salaire, une dignité, et un droit à exister dans la classe ouvrière.
Des hommes qui connaissaient le danger physique du fond, la poussière dans les poumons, les galeries qui grondent.
Et qui savaient, collectivement, que leur force venait de leur nombre et de leur organisation.
Ces hommes ne quittaient jamais leur terre minière.
Wittelsheim était leur monde, leur ancrage, leur tout.
Et pourtant, quand il fallait défiler, ils montaient sur Paris.
Sans hésiter.
Parce qu'ils savaient que la lutte ne s'arrêtait pas aux puits d'Amélie.
Parce qu'ils comprenaient que leur combat était celui de tous les travailleurs, pas seulement le leur.
Pendant les grèves, la solidarité entre mineurs n'était pas un mot creux.
C'était une règle de survie collective : tous mangeaient, ou aucun.
Les familles se nourrissaient ensemble, se soutenaient ensemble, tenaient ensemble.
Ce n'était pas de l'idéologie abstraite.
C'était du quotidien vécu, du concret partagé, de la fraternité qui s'exerce.
En mai 1936, avant même l'arrivée du Front populaire, les mineurs du bassin ont fait grève.
Pas pour un caprice : pour leurs conditions de travail et de vie.
Ils savaient ce qu'ils voulaient.
Ils savaient contre quoi se battre.
Je suis de cette lignée-là.
Et quand je dis que Wittelsheim a basculé, je ne parle pas d'une statistique.
Je parle d'une trahison qui me traverse.
LA FERMETURE, LE SILENCE, L'ABANDON
La mine Amélie a fermé le 10 septembre 2002, précipitée par un incendie dans le site de stockage souterrain de StocaMine.
Ce n'est pas une date parmi d'autres pour Wittelsheim : c'est la date à laquelle une communauté entière a perdu son axe.
Après un siècle d'extraction, après 567 millions de tonnes remontées du sol alsacien, la France a éteint les lumières et tourné la page.
Ce que l'État et les gouvernements successifs ont laissé derrière eux, c'est un territoire sans perspective, des travailleurs sans reconversion digne, et une fierté collective blessée.
On a réhabilité les carreaux de mine en zones commerciales.
On a planté des ronds-points là où il y avait des puits.
Et on a attendu que les gens s'y fassent.
Wittelsheim est aujourd'hui une ville de 11 000 habitants, avec un revenu médian de 22 910 euros annuels, soit nettement en dessous de la moyenne nationale.
Ce n'est pas une ville qui a mal tourné.
C'est une ville qu'on a laissé tomber.
Il y a une nuance.
Elle est immense.
Quand on abandonne des gens, ils ne restent pas silencieux indéfiniment.
Ils cherchent une réponse à leur colère.
Et si la gauche n'est plus là pour la canaliser, si les syndicats se sont effilochés, si les partis qui auraient dû défendre ces territoires ont déserté ou trahi, alors quelqu'un d'autre récupère cette colère.
Et il en fait autre chose.
LES CHIFFRES QUI NE MENTENT PAS
Je n'invente rien.
Les urnes parlent depuis des années, et personne ne voulait vraiment entendre.
En 2017, Marine Le Pen obtenait déjà 56,4 % des voix à Wittelsheim au second tour de la présidentielle.
En 2022, elle en récoltait 61 %.
Aux européennes de 2024, Jordan Bardella franchissait les 49,3 %.
Aux législatives de la même année, la candidate RN réunissait 56,88 % des suffrages exprimés au second tour.
Et pourtant : aucun barrage.
Pas de désistement républicain entre les deux tours des municipales de mars 2026.
Trois listes de droite et de centre se sont maintenues face au RN dans une quadrangulaire, par calcul, par ego, par incapacité à regarder en face ce qui se jouait.
Le RN a gagné avec 34,6 % des voix et 17 bulletins d'avance.
Dix-sept.
Raphaële Schober est désormais la première maire RN d'Alsace.
Ancienne gendarme.
Novice en politique.
Portée par un parti qui a organisé ses réunions publiques dans le secret, communiquant le lieu aux inscrits seulement : méthode rodée, méthode de parti qui se sait porteur d'une idéologie qu'il préfère ne pas exposer trop franchement à la lumière.
Dix-sept voix.
Et une ville ouvrière qui entre dans l'histoire de l'extrême-droite alsacienne.
CE QU'ON A LAISSÉ FAIRE
Je ne cherche pas à absoudre.
Ni les électeurs, ni moi-même.
Il est temps d'affronter la réalité.
Voter RN dans une ancienne cité minière, c'est voter pour le parti qui s'est historiquement opposé aux droits syndicaux, au droit de grève, à la protection sociale des travailleurs.
C'est voter pour des gens qui parlent d'identité nationale à des ouvriers dont les grands-pères venaient de Pologne, d'Italie, du Maroc, d'Espagne, recrutés par les MDPA parce qu'on manquait de bras.
C'est voter contre sa propre histoire.
Mais je ne peux pas non plus faire comme si cette histoire avait été trahie uniquement par ceux qui votent.
Elle l'a été aussi par ceux qui auraient dû se battre pour ces territoires et qui ont préféré les métropoles, les grandes causes lointaines, les programmes technocratiques sans chair.
La gauche a abandonné Wittelsheim bien avant que Wittelsheim abandonne la gauche. Ce n'est pas une excuse.
C'est un diagnostic.
Et si on refuse de le poser clairement, on condamne d'autres Wittelsheim à venir.
Il y a aussi le quartier de la Thur.
Je vais en parler franchement, parce que ne pas en parler serait une autre forme de lâcheté.
Oui, il y a eu des tensions.
Des dégradations.
Des violences.
Un maire dépassé.
Et oui, ces faits ont pesé dans les urnes : personne n'est dupe, et certainement pas moi.
Mais voilà ce que je veux dire à ceux qui ont voté RN pour ça : vous avez confié votre ville à un parti dont le programme ne contient aucune réponse concrète aux problèmes de cohabitation sociale, de délabrement urbain, de services publics absents.
Le RN excelle à désigner les coupables.
Il est notoirement incapable de réparer ce qu'on lui confie.
Ce n'est pas moi qui le dis.
Ce sont les habitants de Hayange, de Fréjus, de Perpignan, qui attendent toujours que la magie opère.
Wittelsheim mérite mieux qu'un bouc émissaire et une caméra de campagne.
Elle mérite des réponses.
Le RN ne les apportera pas.
Il reviendra filmer dans cinq ans.
Ce qui me met hors de moi, c'est l'amnésie.
C'est que des enfants et petits-enfants de mineurs puissent regarder le RN sans voir ce qu'il est : le parti de l'autoritarisme et du repli sur soi identitaire.
L'exact opposé de ce que leurs aïeux ont défendu au fond de la mine, dans les grèves, dans les assemblées syndicales.
La mémoire n'est pas un luxe.
Elle est une arme.
Et quelqu'un leur a volé.
MA HONTE, ET CE QUE J'EN FAIS
J'ai honte.
Je l'écris sans détour.
Pas honte de ma ville : jamais.
Honte de ce qu'on lui a fait.
Honte de ce qu'on ne lui a pas donné.
Honte que la mémoire de mon grand-père honoré par la CGT, la mémoire de ces hommes qui sont descendus dans le noir pour que la France soit plus forte, se retrouve aujourd'hui recouverte par des bulletins de vote au nom d'un parti qui n'a rien à voir avec leur héritage.
Ma colère, elle, ne me quitte pas.
Colère contre l'abandon institutionnel qui a préparé le terrain.
Colère contre les droites qui se sont maintenues au second tour par calcul d'appareil, rendant le barrage impossible.
Colère contre une certaine gauche qui a cessé de parler aux gens qui travaillent avec leurs mains.
Colère contre le RN, qui exploite la détresse sans jamais rien proposer qui puisse réellement changer la vie d'un ouvrier du Haut-Rhin.
Le RN a gagné Wittelsheim avec 34,6 % des voix et 17 bulletins d'avance.
17 bulletins.
Moins que les gens assis à une table de fête de famille.
Mes grands-parents montaient sur Paris pour défiler.
Pour des gens qu'ils ne connaissaient pas, dans des luttes qui les dépassaient.
Ils savaient que leur force venait du nombre, et que le nombre venait de la solidarité.
17 bulletins auraient suffi à inverser ça.
Je ne désespère pas.
Mais je n'oublierai pas non plus.
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