Chronique 40 - Plus jamais ça. Et pourtant.
- Lucie Fourcade
- 27 mars
- 8 min de lecture
Quand les terres martyres votent pour le retour du bourreau...
En Alsace, à quelques kilomètres du Struthof (unique camp de concentration nazi du territoire français).
Dans les Pyrénées-Orientales, sur les plages où 450 000 républicains espagnols ont crevé de froid sous les barbelés.
Dans le bassin minier, là où cent mille mineurs ont bravé la mort pour ne pas alimenter la machine nazie.
Ces terres-là votent aujourd'hui pour le Rassemblement National.
Ce n'est pas un paradoxe.
C'est un avertissement.

LA PROMESSE BRISÉE DU DEVOIR DE MÉMOIRE
"Plus jamais ça"...
Trois mots.
Un serment collectif prononcé dans les ruines de l’Europe en 1945.
Une promesse adressée aux morts, aux déportés, aux incorporés de force, aux réfugiés parqués sur des plages en hiver.
Une promesse que nos sociétés se sont données à elles-mêmes.
80 ans plus tard, elle est en train d’être brisée.
Et les premières fractures apparaissent là où on les attendait le moins.
En France, le Rassemblement National ne progresse pas seulement dans les zones périurbaines désindustrialisées ou les territoires ruraux loin de tout.
Il s’enracine dans des régions dont le sol est littéralement saturé d’histoire.
Des régions où les noms des rues, les monuments aux morts, les musées-mémoriaux racontent encore ce que furent le nazisme, le franquisme, la collaboration.
Des régions qui ont tout vu.
Tout subi.
Et qui semblent avoir tout oublié.
Ce phénomène n’est pas une curiosité anecdotique.
C’est un signal d’alarme.
Il pose une question que notre époque refuse d’entendre : le devoir de mémoire suffit-il à protéger la démocratie ?
La réponse, aujourd’hui, est non.
Et comprendre pourquoi est peut-être la tâche la plus urgente de notre temps.
L’ALSACE ET LA MOSELLE : LE SILENCE QUI DÉVORE
L’Alsace sait ce que le nazisme signifie.
Pas comme abstraction historique.
Comme vécu familial, comme cicatrice transmise de génération en génération, ou plutôt, comme blessure enfouie, jamais ou peu nommée.
À partir d’août 1942, 130 000 Alsaciens et Mosellans sont incorporés de force dans la Wehrmacht et les Waffen-SS.
On les appelle les Malgré-nous.
Le 25 août 2017, toutes les églises d’Alsace sonnent le glas en mémoire de cet enrôlement forcé, soixante-quinze ans après les faits (source Wikipédia).
Le glas, soixante-quinze ans après.
Parce que pendant des décennies, on n’en avait pas parlé.
Ces événements éprouvants sont souvent passés sous silence, comme le rappelle la fameuse pièce de théâtre de 1949, Redde m’r nimm devun ("Enfin, n’en parlons plus" en alsacien (source BnU Strasbourg).
Ce titre est un programme.
Une injonction collective à l’oubli.
La douleur était trop grande, la honte trop ambiguë, la frontière entre victime et bourreau trop brouillée.
Alors on a choisi le silence.
Sur ce sol, l’ancien camp de concentration de Natzwiller-Struthof, le drame des Malgré-nous, les déportations et expulsions laissent des marques profondes sur plusieurs générations dans les sociétés alsacienne et mosellane (source Faculté des sciences historiques, Unistra).
Le Struthof est là.
Les stèles sont là.
La mémoire institutionnelle existe.
Mais la mémoire vécue, transmise à table, dans les familles, entre grands-parents et petits-enfants, elle s’est fragmentée.
Elle s’est tue.
Et dans ce silence, quelque chose a grandi.
Dans le Grand Est, la Moselle et la Meurthe-et-Moselle fournissent trois nouvelles communes au RN lors des municipales de 2026, dont Saint-Avold.
Le silence ne protège pas.
Il prépare le terrain.
PYRÉNÉES ORIENTALES : DES CAMPS DE LA RETIRADA AUX URNES DU RN
Février 1939.
La frontière franco-espagnole s’ouvre sous une pluie d’hiver.
De l’ouverture de la frontière aux soldats républicains le 5 février jusqu’à la prise de contrôle par les troupes franquistes le 11 février 1939, plus de 475 000 républicains franchissent la frontière franco-espagnole, dont plus de 264 000 dans les Pyrénées-Orientales , un département qui ne comptait alors que 240 000 habitants (source Wikipédia).
Ils fuient le franquisme.
Ils fuient les exécutions sommaires, les camps de Franco, la mort promise aux vaincus.
Débordées, les autorités françaises édifient à la hâte des camps sur les plages du Roussillon, à Argelès, au Barcarès, à Saint-Cyprien.
Des dizaines de milliers de réfugiés s’entassent dans des espaces sans baraques, sans latrines, à peine nourris (source Musée de l’histoire de l’immigration).
Ce n’est pas la fin.
C’est le début.
Le camp de Rivesaltes, initialement destiné à l’entraînement militaire, est utilisé pour interner des réfugiés espagnols, des Juifs étrangers, des Tsiganes et des opposants politiques durant la Seconde Guerre mondiale (source Mémorial du camp de Rivesaltes).
Les plages de la Retirada deviennent les camps de Vichy.
Les mêmes barbelés.
Les mêmes gardiens.
Les mêmes humiliations.
Une continuité de l’horreur.
La terre des Pyrénées-Orientales a absorbé tout cela.
Elle porte ces noms, Argelès, Rivesaltes, Saint-Cyprien, comme des noms de cicatrices.
Et Perpignan ?
Le RN conserve Perpignan lors du premier tour des municipales de 2026, avec un score de 50,61 %.
Rivesaltes.
La ville dont le camp porte le mémorial de la honte française.
Rivesaltes vote RN.
Ce n’est pas l’histoire qui a failli.
C’est nous qui avons failli à lui transmettre son sens.
NORD-PAS-DE-CALAIS : LES PETITS-ENFANTS DES RÉSISTANTS VOTENT RN
On peut dire que la Résistance française est née dans le Nord–Pas-de-Calais (source La Coupole, centre d’histoire).
Ce n’est pas une formule.
C’est un fait documenté.
C’est dans la commune de Montigny-en-Gohelle, à la fosse 7 de la Compagnie des mines de Dourges, que la grève patriotique des cent mille mineurs du Nord-Pas-de-Calais démarre en mai-juin 1941, privant les Allemands de 93 000 tonnes de charbon pendant près de deux semaines.
C’est l’un des premiers actes de résistance collective à l’occupation nazie en France et le plus important en nombre : 414 arrestations en trois vagues, 270 déportés, 130 mineurs fusillés (source Wikipédia).
La fosse 7 est devenue un nom.
Comme le Struthof.
Comme Rivesaltes.
Un de ces noms que l'histoire grave dans la pierre pour qu'on ne puisse pas faire semblant de ne pas savoir.
Cent mille mineurs.
Des hommes qui descendaient dans les galeries avec leur peur et qui remontaient avec leur dignité.
Ils savaient ce qui les attendait en cas d’arrestation.
Ils ont fait grève quand même.
Ces hommes avaient des fils.
Leurs fils ont eu des fils...
Hénin-Beaumont se trouve au cœur du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.
Pendant des siècles, les mines ont façonné l’identité locale, en fournissant des emplois et un sentiment de communauté (source Euronews).
Puis les mines ont fermé.
Les industries ont suivi.
Le chômage a explosé.
Et avec lui, la colère.
Un élu municipal communiste et professeur d’histoire témoigne : "Il y a d’abord eu la fermeture de plusieurs grandes usines dans la période 2008-2009, donc c’est beaucoup d’employés, d’ouvriers qui se sont retrouvés au chômage et qui se sont réfugiés dans l’abstention ou dans un vote de colère, protestataire" (source Euronews).
Et la gauche, dans tout ça ?
L’ex-maire Gérard Dalongeville, dont la gestion calamiteuse a entraîné une hausse de 85 % des impôts, est mis en examen pour détournement de fonds.
À Liévin, un autre élu socialiste est visé par une enquête pour utilisation frauduleuse d’une carte bleue, créant le sentiment que les affaires gangrènent les fédérations socialistes (source Wikipédia).
Le RN n’a pas gagné le bassin minier par la force des idées.
Il a gagné par défaut : par l’effondrement des contre-pouvoirs, par la trahison perçue de ceux qui prétendaient représenter les travailleurs.
Lors des municipales 2026, le Rassemblement national remporte 14 mairies dans le bassin minier du Pas-de-Calais, prises majoritairement au Parti communiste (source France 3 régions).
Quatorze villes.
Arrachées à la gauche ouvrière.
Dans le bassin où cent mille mineurs avaient risqué leur vie pour résister aux nazis.
Les petits-enfants des résistants votent pour les héritiers de ceux que leurs grands-parents combattaient.
Cette phrase devrait nous tenir éveillés la nuit.
Trois régions.
Trois histoires différentes.
Une même trajectoire.
Quelque chose s'est brisé.
Pas d'un coup, pas par hasard.
Par accumulation silencieuse, par abandon progressif, par douleur non transmise.
LE SILENCE, LA DOULEUR ET LE TERRAIN FERTILE
Comment en est-on arrivé là ?
La réponse facile serait de blâmer les électeurs.
Mais l’histoire ne se résume pas à la responsabilité individuelle.
Elle se construit dans des conditions collectives.
Et ces conditions ont été créées.
La première condition, c’est le silence familial.
Pour les générations suivantes, l’amnésie collective peut créer ce que la psychanalyste Maria Torok appelle des "cryptes psychiques transgénérationnelles" : la transmission inconsciente de traumatismes non résolus (source SocioLogique, 2025).
En Alsace, on n’a pas parlé des Malgré-nous.
Dans le Roussillon, les familles de réfugiés espagnols ont souvent tu leur exil.
Dans le bassin minier, la fierté de la résistance s’est étiolée à mesure que l’identité ouvrière elle-même disparaissait.
Le traumatisme ne s’est pas transformé en conscience politique.
Il s’est enkysté.
La deuxième condition, c’est l’illusion mémorielle institutionnelle.
Les musées existent.
Les commémorations ont lieu.
Les programmes scolaires mentionnent les faits.
Mais des études empiriques montrent que l’évocation du passé violent peut susciter l’indifférence des élèves au lieu de les sensibiliser.
L’enseignement de l’histoire mémorielle peut paradoxalement dépolitiser, voire naturaliser la violence à travers l’installation d’une conception de la violence inhérente à la société (source OpenEdition - Gensburger et Lefranc).
Autrement dit : savoir que les nazis ont existé ne suffit pas à reconnaître leurs héritiers.
La troisième condition, c’est la misère économique transformée en carburant politique.
Sur le pourtour méditerranéen et dans le nord, les couronnes périurbaines votent majoritairement à plus de 35 % pour l’extrême-droite (source Fondation Jean-Jaurès).
Ces territoires ne sont pas abstraits.
Ce sont Perpignan, le bassin minier, les villes moyennes alsaciennes.
Des territoires frappés par la désindustrialisation, abandonnés par les services publics, oubliés par les partis de gouvernement.
L’amnésie collective s’accompagne en général d’une hypermnésie collective des atrocités et souffrances dont la collectivité concernée a été victime (source Wikipédia).
On se remémore la douleur et la perte, mais on oublie le contexte.
Ce mécanisme est redoutable.
Il permet à l’extrême-droite de retourner la mémoire de la souffrance contre les boucs émissaires du moment (les immigrés, les "élites", les "mondialistes") en effaçant la continuité avec les bourreaux d’hier.
Le RN n’a pas détruit la mémoire.
Il a attendu qu’elle se vide de son sens.
Et puis il l’a remplie avec le sien.
LE DEVOIR DE MÉMOIRE N'EST PAS UN VACCIN. C'EST UN COMBAT.
Il faut nommer ce qui se passe.
Dans les Pyrénées-Orientales, là où 450 000 hommes, femmes et enfants fuyant le fascisme ont été parqués sur des plages sans eau ni toit, un maire du Rassemblement national est réélu au premier tour en 2026.
En Alsace, à quelques kilomètres du Struthof, des communes basculent au parti dont les racines plongent dans l’idéologie de ceux qui ont envoyé les Malgré-nous mourir sur le front de l’Est.
Dans le bassin minier, là où cent mille travailleurs ont bravé la mort pour ne pas alimenter la machine de guerre nazie, quatorze mairies tombent dans l’escarcelle de l’extrême-droite lors des municipales de 2026.
Ce n’est pas de l’ingratitude.
Ce n’est pas de la bêtise.
C’est le résultat d’un long processus : le silence qui étouffe les traumatismes, la trahison économique qui ferme les yeux sur l’histoire, la démagogie qui propose des réponses simples à des souffrances réelles.
Le devoir de mémoire ne se résume pas à commémorer.
Il consiste à relier le passé au présent.
À dire : voilà ce que c’était.
Voilà ce que ça donnait.
Voilà ce à quoi ça commence à ressembler.
Cette chronique ne s’adresse pas à ceux qui ont déjà choisi l’oubli.
Elle s’adresse à ceux qui hésitent, à ceux qui cherchent, à ceux qui sentent que quelque chose ne va pas mais ne trouvent pas les mots.
Les mots existent.
Ils s'appellent Struthof. Rivesaltes. Fosse 7.
Ils s'appellent Malgré-nous, Retirada, cent mille mineurs.
L’histoire les a écrits.
Il suffit de les lire, et de ne pas accepter qu’on nous les efface, qu'on nous les vole, qu'on nous les interdise.
Tant qu'on les prononce, ils ne peuvent pas gagner.
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Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.
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