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Chronique 52 - Vous êtes peut-être déjà ce que vous craignez d'être

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 7 avr.
  • 6 min de lecture

Histoire, philosophie et actualité d'une pensée qu'on a voulu faire taire.


Vous croyez que l'école devrait apprendre à penser, pas à obéir ?

Vous pensez que la coopération vaut mieux que la compétition, que l'entraide est une force et non une faiblesse, que la hiérarchie n'a rien d'inévitable ?

Vous défendez l'idée que la nature et la société sont liées, que détruire l'une c'est détruire l'autre ?

Ces convictions vous semblent raisonnables, modernes, même évidentes ?

Elles ont un nom.

Un mot que vous croyez connaître, qui vous fait peut-être peur, et qui pourtant désigne exactement ce que vous venez de lire.


Lucie Fourcade

LE MOT QU'ON CROIT CONNAÎTRE

Il y a des mots qui fonctionnent comme des repoussoirs.

Des mots qu’on entend et qui déclenchent un réflexe : recul, méfiance, rejet.

"Anarchie" est de ceux-là.

Dans le langage courant, il rime avec désordre, violence, chaos.

On dit "c’est l’anarchie" quand un bureau est en pagaille ou qu’une réunion déraille.

La langue a fait son travail : elle a transformé une philosophie en insulte.


Le terme d'anarchie a une connotation péjorative qui renvoie à la notion de chaos, de désordre.

Pourtant l'anarchisme en tant que doctrine politique et philosophique ne s'oppose pas à l'idée d'ordre.

Si on revient à l'étymologie, anarchie signifie "absence de pouvoir", et non absence d'organisation (source Politikon).

C'est précisément là que réside le malentendu fondateur.


La série documentaire de Tancrède Ramonet Ni dieu ni maître, une histoire de l'anarchisme (disponible sur Prime) révèle l'incroyable destin d'un mouvement qui continue de susciter le fantasme et de créer le malentendu.

Ce malentendu est entretenu, cultivé, parfois instrumentalisé : parce qu'une philosophie qui remet en cause toute autorité illégitime gêne ceux qui en bénéficient.


AUX ORIGINES D'UNE IDÉE

Le mot "anarchiste" apparaît pour la première fois dans un sens positif en 1840 sous la plume de Pierre-Joseph Proudhon dans le mémoire Qu’est-ce que la propriété ?, qu’on peut considérer comme l’acte de naissance de l’anarchisme en tant que philosophie sociale explicite (source Fédération Anarchiste).

Proudhon est une figure inclassable : premier théoricien de l'anarchisme, il navigue dans les eaux troubles d'une époque marquée par des camps idéologiques dans lesquels il ne se retrouve pas, ni avec le vieux libéralisme défenseur de la propriété, ni avec les démocrates gouvernementalistes pleins de foi dans l'omnipotence de l'État (source Cairn.info).


Après lui, c'est l'influence de Bakounine (1814-1876) qui est directe et décisive sur le mouvement libertaire.

Le mouvement commence à se structurer lors du Congrès de Saint-Imier en 1872, en rupture ouverte avec Marx : non pas sur le diagnostic du capitalisme, mais sur le remède.

Là où Marx postule qu'il faut conquérir l'État pour le transformer, Bakounine affirme qu'on ne détruit pas l'oppression avec les outils de l'oppresseur.


Puis vient Kropotkine.

Prince russe devenu révolutionnaire, géographe devenu théoricien de l'entraide.

En 1902, il publie L'Entraide, un facteur de l'évolution, ouvrage où il s'oppose au darwinisme social de son époque.

Kropotkine met en évidence l'importance de la coopération et de l'entraide dans le monde animal et humain, y voyant une loi naturelle aussi fondamentale que la compétition.

Cette coopération spontanée dans la nature sert de fondement scientifique à l'anarchisme : si l'entraide est un facteur d'évolution, alors les structures sociales libertaires fondées sur l'association volontaire sont non seulement morales, mais conformes à la nature profonde de l'humanité (source Revue Esprit).


Ce qui distingue profondément l'anarchisme des autres courants révolutionnaires, c'est son refus constitutif du chef et du dogme.

Pas de doctrine sacrée, pas de penseur tutélaire dont chaque mot ferait loi.

Une pensée qui ne se coupe jamais de la pratique, et qui appartient à ceux qui la vivent autant qu'à ceux qui la théorisent.


ILS ONT INVENTÉ L'ÉCOLE DONT ON RÊVE ENCORE

On croit souvent que l'anarchisme s'arrête aux barricades.

C'est ignorer l'une de ses dimensions les plus profondes et les plus durables : la pédagogie.

Car si le pouvoir se reproduit par la violence, il se perpétue surtout par l'éducation.

Les penseurs libertaires l'ont compris avant beaucoup d'autres.


Pour les pédagogues libertaires, une école émancipatrice, celle qui apprend à penser plutôt qu’à obéir, c’est une école ne répondant à aucun jeu de pouvoir, qu’il soit religieux ou politique.

Elle doit être pensée par le peuple, pour le peuple, avec l’unique objectif de servir le peuple.


Théorisée dès 1869 par Paul Robin, l'éducation intégrale propose un développement à la fois physique, intellectuel et affectif (source EHNE, Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l'Europe).


Francisco Ferrer pousse cette logique à son terme.

En 1901, il fonde l'École moderne à Barcelone, un projet éducatif rationaliste qui promeut la mixité, l'égalité sociale, la transmission d'un enseignement rationnel, l'autonomie et l'entraide.

Elle fut la première d'un réseau qui en comptait plus d'une centaine en Espagne en 1907.

Dans cette école, il n'y a ni examens ni classements, afin de privilégier la solidarité et l'entraide entre les élèves.

Punitions et récompenses en sont également exclues.

Pour Ferrer, l'école doit avant tout apprendre aux élèves à être des individus responsables, qui étudient et apprennent pour eux-mêmes et non pour une hypothétique récompense ou dans la peur de la sanction.


Ces principes (mixité, autonomie, coopération, refus de la compétition scolaire) ne vous semblent-ils pas familiers ?

Ils circulent aujourd'hui dans les débats sur les pédagogies alternatives, dans les classes Freinet, dans les réflexions sur le bien-être à l'école.

Leur généalogie libertaire est rarement mentionnée.

Elle mérite d'être restituée.


Ferrer est exécuté en 1909 par le gouvernement espagnol, après un procès militaire expéditif.

Salué par Freinet, évoqué par Illich et Freire, son ombre plane sur toute l'histoire de la pédagogie émancipatrice (source Fondation Besnard).

Un martyr dont on a effacé le nom sans effacer les idées.


UNE PENSÉE QUI NE MEURT PAS

Le mouvement libertaire n'est pas un fossile.

De la révolution espagnole de 1936 à mai 68, des ZAD au confédéralisme démocratique du Rojava : il n'a cessé de se réinventer.


Murray Bookchin, théoricien de l'écologie sociale et héritier de Kropotkine, en a tiré la thèse la plus radicale et la plus actuelle : on ne sauvera pas la planète sans démanteler les hiérarchies qui la détruisent.

Le Rojava, fondé sur la démocratie directe, le féminisme et l'écologie, en est l'expérimentation la plus aboutie.


La crise climatique, l'effondrement démocratique, la montée des autoritarismes, la concentration obscène des richesses : autant de phénomènes que la pensée anarchiste avait anticipés, non pas par prophétie, mais par méthode.

Parce que cette pensée a toujours refusé de séparer la question du pouvoir de la question de la vie.


UNE PENSÉE QUI S'ASSUME IMPARFAITE

La chronique honnête ne s'arrête pas aux louanges.

L'anarchisme a ses zones d'ombre, ses contradictions, ses défaites cuisantes.

La propagande par le fait, comme les attentats individualistes de la fin du XIXe siècle, a nourri l'image du terroriste en manteau noir et a fourni des décennies de munitions à ses adversaires.


Si certains libertaires purent se changer en criminels, jouant du revolver ou faisant parler la dynamite, on oublie qu'ils furent nombreux à proposer des alternatives et à initier les grandes révolutions du XXe siècle (source Wikipedia).


La pensée de Proudhon elle-même comporte des passages profondément problématiques (sa misogynie, ses formulations antisémites) que les anarchistes eux-mêmes dénoncent pour ce qu'elles sont, sans effacer l'apport théorique de l'ensemble de l'œuvre.

Cette capacité à critiquer ses propres figures tutélaires est, en soi, une marque de maturité intellectuelle que beaucoup d'autres traditions politiques feraient bien d'imiter.


L'anarchisme ne s'est jamais réalisé à l'échelle d'un État.

C'est à la fois sa limite historique et, pour certains de ses partisans, sa cohérence logique: un mouvement qui dénonce l'État ne peut pas le conquérir sans se trahir.

Mais cette limite n'invalide pas la puissance des idées qu'il a produites, sur l'éducation, sur l'écologie, sur la démocratie directe, sur l'entraide comme fondement d'une société.


CE QUE VOUS ÉTIEZ DÉJÀ

Vous avez lu jusqu'ici.

Alors vous savez déjà.


Ces idées que vous défendiez, l'école qui libère, l'entraide contre la compétition, la planète comme bien commun, le pouvoir rendu à ceux qui le subissent, elles ont un nom. Un nom qu'on vous a appris à craindre.

L'anarchisme.


Un mouvement aussi ancien que le désir de liberté. 

Une philosophie qui résonne en chacun de nous, anonymement.


Pas le chaos.

Pas la bombe.

Pas la violence pour elle-même.

Mais ces mêmes questions qui ne se démodent pas :

À qui profite l'autorité ?

Qui décide, et au nom de qui ?


On vous a appris à craindre ce que vous êtes déjà.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

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