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Chronique 99 - Violences intrafamiliales : la fabrique des agresseurs

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 24 mai
  • 8 min de lecture

Enfants battus, abusés, témoins : comment le foyer violent produit les agresseurs de demain.


En France, un adulte sur quatre a subi des maltraitances graves dans son enfance. Combien sont devenus des hommes qui frappent, qui violent ou qui tuent ?

On ne sait pas.

Personne n'a jugé utile de le mesurer.

Cette chronique est là pour montrer ce que les chiffres crient depuis 40 ans.


Lucie Fourcade

LES CHIFFRES QUE PERSONNE NE VEUT VOIR

La violence physique et sexuelle contre les enfants n'est pas un phénomène rare.

C'est un phénomène massif, systématique, et largement invisible parce que largement intrafamilial.


Chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles, et 77 % de ces violences se produisent au sein même de la famille, selon les estimations de la CIIVISE (source Ministère des Solidarités).

Par ailleurs, 24 % des Français de plus de 18 ans déclarent avoir été victimes de maltraitances graves dans leur enfance (source Solidarités.gouv.fr).

Un adulte sur quatre.

La maltraitance n'est pas l'exception : elle est le fond sonore de millions d'enfances françaises.


En 2022, 60 enfants ont été victimes de mort violente au sein de leur famille, soit au moins un enfant tué tous les cinq jours (source UNICEF France).

Ces chiffres sont sous-estimés : aucun recensement centralisé ne permet de capter la totalité des morts liées à la maltraitance.


Mais la violence intrafamiliale ne se limite pas aux coups portés directement sur l'enfant. Les enfants témoins de violences conjugales, qui voient leur mère frappée, humiliée, terrorisée, subissent un traumatisme équivalent.

Les études sont formelles sur ce point : la simple présence de la violence dans le foyer suffit à désorganiser le développement de l'enfant.


En 2024, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en France : une hausse de 11 % en un an (source France Bleu).

En 2022, près de 240 000 femmes ont été enregistrées comme victimes de violences commises par leur partenaire ou ex-partenaire (source Observatoire national des violences faites aux femmes).


Ces séries de chiffres sont terrifiantes.

Et elles le deviennent encore plus quand on réfléchit aux conséquences à long terme : que deviennent les enfants concernés par ces violences ?


VIOLENCES : CORPS MEURTRIS, PSYCHOLOGIES MARQUÉES ET CERVEAUX GRAVÉS

Pour répondre à cette question, il faut regarder ce qu'un traumatisme répété fait au cerveau d'un enfant.

Parce que la violence physique ou sexuelle subie dans l'enfance, ou le fait d'en être témoin, n'est pas seulement une blessure psychologique.

C'est une blessure neurologique.


Le cerveau humain possède deux grandes zones en tension permanente.

Le système limbique (le cerveau émotionnel) gère les réactions instinctives : la peur, la colère, l'envie de fuir ou d'attaquer.

C'est l'alarme.

Le cortex préfrontal, lui, est le chef de cabinet : il analyse, freine, régule.

C'est lui qui empêche de frapper quand on est en colère (source Cairn.info).


Chez un enfant exposé à des violences chroniques, cette architecture se dérègle. L'amygdale (le bouton d'alarme au cœur du système limbique) grossit et s'emballe : elle voit du danger partout, même là où il n'y en a pas.

Le cortex préfrontal, lui, s'affaiblit : le chef de cabinet ne contrôle plus rien (source Chaire UNESCO Maltraitance infantile).

La formule est brutale mais exacte : on a dopé le moteur de violence, et on a coupé les freins (source OVEO).


À cela s'ajoute le cortisol : l'hormone que le corps sécrète sous l'effet du stress.

Chez un adulte, le cortisol monte lors d'une situation difficile, puis redescend.

Chez un enfant soumis à des violences répétées, il reste élevé en permanence.

Et un cerveau en état d'alerte permanent se reconfigure : il sacrifie la réflexion au profit de la survie immédiate (source Cairn.info).


Des recherches menées conjointement par une équipe Inserm de l'université de Tours et l'université McGill de Montréal confirment que ces modifications sont visibles et mesurables dans le cerveau des victimes de maltraitance.

Ce ne sont pas des hypothèses.

Ce sont des cicatrices neurologiques (source Fondation pour la Recherche Médicale).


C'est de la neurobiologie.

L'enfant victime ou témoin de violences intrafamiliales n'est pas condamné, mais il porte dans son cerveau les traces physiques de ce qu'on lui a fait subir, ou de ce qu'il a été contraint de regarder.


VICTIMES D'HIER, AGRESSEURS DE DEMAIN : LA CORRÉLATION QUE PERSONNE N'A VOULU MESURER

C'est ici que l'angle de cette chronique se pose avec précision, et que la confusion doit être dissipée.

Non : tous les enfants victimes ou témoins de violences intrafamiliales ne deviennent pas des agresseurs.

La majorité des adultes ayant vécu de la violence dans leur enfance ne la perpétuent pas. Beaucoup brisent le cycle, souvent au prix d'un travail long et douloureux sur eux-mêmes.

Cette réalité doit être dite clairement, pour ne pas stigmatiser des millions de survivants.


Mais l'autre sens de la flèche, lui, est massivement documenté.

Le groupe de travail du procureur général américain sur les enfants exposés à la violence a conclu que 90 % des délinquants juvéniles aux États-Unis avaient vécu un événement traumatisant dans leur enfance (source FBI Law Enforcement Bulletin).

Une étude menée en prison à New York a établi que 68 % des détenus déclaraient avoir subi une forme de maltraitance dans l'enfance, et 23 % des formes multiples (abus physiques et sexuels combinés - source Office of Justice Programs).

Sur les auteurs de violences conjugales, des études publiées dans la revue Trauma, Violence, & Abuse établissent que ces hommes sont significativement plus susceptibles d'avoir des antécédents de violence dans leur enfance, et de considérer la violence comme un moyen acceptable de résoudre les conflits (source Didier Dubasque).

Les données sur les cas de violence mortelle à l'encontre des enfants montrent que la majorité des agresseurs avaient eux-mêmes été maltraités à maintes reprises dans le passé (source Justice Canada).


La flèche ne va pas dans les deux sens avec la même force.

Mais la plupart des auteurs de violences graves ont été, d'abord, des enfants meurtris. Ce n'est pas une excuse.

C'est un fait qui devrait changer radicalement notre façon de concevoir la prévention.


On pourrait s'attendre à ce que cette corrélation, massive, documentée en creux par des dizaines d'études sur les victimes, ait fait l'objet d'une recherche systématique et centralisée sur les auteurs.

Il n'en est rien.


En France, ce n'est qu'en 2023 que Santé publique France a réuni pour la première fois des équipes de recherche pour dresser un état des lieux des connaissances épidémiologiques sur la maltraitance infantile, et identifier les données manquantes (source Santé publique France).


Personne n'a jugé urgent, en 40 ans, de constituer une base de données nationale sur l'enfance des hommes qui frappent et qui violent.


LA VIOLENCE ET LES MÉCANISMES DE RÉPÉTITION

3 mécanismes principaux expliquent comment les violences intrafamiliales vécues ou vues dans l'enfance peuvent se convertir en violence exercée à l'âge adulte, sur des enfants, sur des femmes.


L'apprentissage social.

Un enfant qui grandit dans un foyer où frapper est la réponse ordinaire aux conflits, où le corps de l'autre peut être pris de force, où les cris de sa mère font partie du décor nocturne, apprend que c'est ainsi que fonctionne le monde des adultes.

Il intègre ce modèle.

Il le reproduit, non par choix conscient, mais par imprégnation profonde.

Les auteurs de violences conjugales qui ont grandi dans des environnements violents ont plus souvent appris à considérer la violence comme un mode normal de relation.


L'attachement désorganisé.

Lorsqu'un enfant subit ou observe des violences dans son foyer, son système d'attachement se fracture.

L'enfant soumis à des situations stressantes et adverses sans possibilité d'être sécurisé par une figure d'attachement adéquate n'est pas en mesure de réguler les systèmes activés lors de la présence de danger (source Cairn.info).

À l'âge adulte, cette incapacité à réguler les émotions peut se manifester par des explosions violentes contre un enfant, une compagne, un corps perçu comme une propriété.


Les distorsions cognitives.

Un enfant victime de violences sexuelles construit une représentation du monde dans laquelle son corps ne lui appartient pas entièrement (et ce qui est valable pour lui l'est aussi pour les autres).

Un enfant battu intègre que la douleur est une forme de communication.

Un enfant témoin de violences conjugales apprend que l'homme domine et que la femme subit.

Ces schémas, installés dans les premières années de vie, orientent les comportements relationnels pour des décennies.


À ces mécanismes individuels s'ajoutent des facteurs structurels aggravants.

La pauvreté, le chômage, l'absence de soutien familial et communautaire, les normes sociales qui tolèrent le recours à la violence : tout cela amplifie le risque (source Humanium).

Ce que la société produit dans ses inégalités, elle le retrouve ensuite dans ses tribunaux.


Pourquoi ce sont massivement des hommes qui passent à l'acte, alors que les femmes victimes d'enfance ne reproduisent pas la violence dans les mêmes proportions ?

Deux facteurs éclairent cette asymétrie.


La socialisation de genre, d'abord.

Les garçons victimes reçoivent un double conditionnement : le trauma, et l'injonction culturelle à ne pas pleurer, à dominer, à ne jamais montrer leur vulnérabilité.

Cette injonction convertit la douleur en agressivité vers l'extérieur.

Les filles, socialisées différemment, retournent plus souvent la violence vers elles-mêmes : dépression, relations subies, automutilation.


Le système ensuite.

Le trauma déclenche.

Le patriarcat autorise.

La violence des hommes sur les femmes et les enfants n'est pas seulement le produit d'un trauma individuel : c'est aussi le produit d'un système qui leur en donne la possibilité structurelle.


Comprendre ces mécanismes, c'est comprendre que la violence n'est pas une fatalité innée.

C'est une construction.

Et ce qui se construit peut se déconstruire.


BRISER LE CYCLE : UNE QUESTION POLITIQUE

La fatalité n'existe pas, mais briser le cycle ne se fait pas seul, et ne se fait pas sans ressources.


Une étude longitudinale menée à l'Université du Minnesota sur 47 mères ayant toutes subi des sévices dans l'enfance a identifié les caractéristiques communes à celles qui ont réussi à ne pas reproduire ces violences : la présence d'un soutien émotionnel stable à l'âge adulte, et l'existence dans leur enfance d'un tuteur de résilience, un adulte protecteur qui avait fourni un appui affectif (source Apprendre à éduquer).


Ce que cette recherche dit, en creux, est politique : la résilience n'est pas un attribut personnel.

Elle se construit, ou elle ne se construit pas, selon que les ressources sont disponibles ou non.

Des stratégies préventives (interventions précoces, programmes de parentalité, thérapies adaptées) sont essentielles pour briser le cycle et favoriser un développement plus sain pour les générations suivantes.

Or la France coupe précisément dans ces ressources.

Les services de protection de l'enfance sont chroniquement sous-financés.

Les psychologues sont inégalement répartis sur le territoire.

Les dispositifs d'accueil, de prise en charge et de suivi sont insuffisants, pour les enfants comme pour les femmes victimes de violences.


14 % seulement des victimes de violences conjugales déposent plainte.

Et 6 % des victimes de violences sexuelles au sein du couple (source INSEE).

Ces chiffres ne témoignent pas d'un manque de courage des victimes.

Ils témoignent d'un manque de moyens, de structures, de confiance dans un système qui n'a jamais vraiment décidé de regarder.


Ce n'est pas un oubli.

C'est un choix.

Et ce choix a un coût : celui des générations suivantes.


PROTÉGER L'ENFANCE, C'EST VISER LA VIOLENCE AU CŒUR

Comprendre que la grande majorité des auteurs de violences physiques et sexuelles, contre des enfants, contre des femmes, ont eux-mêmes été victimes ou témoins de violences intrafamiliales dans leur enfance, ce n'est pas absoudre leurs crimes.

C'est refuser de traiter les symptômes en ignorant les causes.


Tant que la société française choisira de fermer les yeux sur les 160 000 enfants violentés sexuellement chaque année, sur les dizaines de milliers de corps d'enfants frappés dans le silence des foyers, sur les centaines de milliers d'enfants qui grandissent en regardant leur père frapper leur mère, elle continuera à fabriquer, à intervalles réguliers, les hommes qui frapperont leurs compagnes, qui abuseront de leurs enfants, qui perpétueront ce que personne n'a voulu voir à temps.


La protection de l'enfance n'est pas une politique sociale parmi d'autres.

C'est la condition de toute politique de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.

Ceux qui coupent dans les budgets de l'enfance en danger tout en se déclarant contre les féminicides ne font pas de politique.

Ils font semblant.


Protéger l'enfance, c'est viser la violence au cœur.

Tout le reste n'est que gestion des dégâts.



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