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Chronique 97 - Viol, inceste, violences : à qui sert la justice ?

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 22 mai
  • 7 min de lecture

Inceste, viols, violences conjugales : l'impunité comme système.


Chaque année, des centaines de milliers de victimes font confiance à la justice.

La justice leur répond par le silence, le classement, l'oubli.

Cette chronique pose la question taboue, et refuse d'y répondre à moitié.


Lucie Fourcade

JUSTICE, MAIS POUR QUI ?

Il faut parfois répéter les chiffres jusqu'à ce qu'ils cessent d'être abstraits.

En 2023, 277 000 femmes ont été victimes de viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles en France.

Parmi elles, seulement 7 % ont porté plainte (source Arrêtons les violences / SSMSI).

Sept pour cent.

Cela signifie que 93 % des femmes violées en France n'ont même pas franchi le seuil d'un commissariat.

Et ce n'est pas par manque de courage.


Les rares qui osent déposer plainte n'ont pas été récompensées de leur démarche.

Selon une étude de l'Institut des politiques publiques portant sur la période 2012–2021, 94 % des affaires de viol sont classées sans suite (source IPP).

En 2020, seulement 0,6 % des viols déclarés par des majeurs ont fait l'objet d'une condamnation (source Assemblée nationale).

Moins d'un sur cent.

Le reste disparaît dans les archives.


Pour les violences conjugales, le tableau est tout aussi accablant.

Fin 2025, pour la première fois, le ministère de l'Intérieur et le ministère de la Justice ont croisé leurs données : près de 800 000 affaires analysées sur 5 ans.

Résultat : 42 % des plaintes sont classées sans suite (source France Info).

Seulement 15 % des femmes victimes de violences conjugales signalent les faits aux forces de l'ordre.

Les autres estiment qu'elles ne seraient pas crues, que cela n'aurait servi à rien, ou que leur affaire ne serait pas prise au sérieux (source Assemblée nationale).


L'inceste, lui, demeure le crime de l'impensé.

La Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) l'établit dans son rapport de novembre 2023 : seulement 1 % des affaires d'inceste aboutissent à une condamnation (source Fondation Jean-Jaurès).

Seulement 12 % des victimes portent plainte.

Une fois la plainte déposée, 1 sur 10 seulement aboutira à une condamnation (source CIIVISE).


Ces chiffres ne décrivent pas un dysfonctionnement.

Ils décrivent un système qui fonctionne, mais pas pour les victimes.


ILS HURLENT. LE SYSTÈME RESTE SOURD.

Ce qui est remarquable, c'est que le système n'a pas attendu les associations pour se mettre en accusation.

Ce sont ses propres acteurs qui ont tiré la sonnette d'alarme.


En juin 2021, de nombreux procureurs de la République ont dénoncé le manque de moyens alloués à la lutte contre les violences conjugales.

Un rapport de l'Inspection générale de la justice avait révélé que sur un panel de 21 plaintes, une seule avait donné lieu à une garde à vue de l'auteur (source Assemblée nationale).

Des magistrats ont signé des tribunes.

Des inspections ont rédigé des rapports.

Des parlementaires ont interpellé les gardes des Sceaux successifs, avec les mêmes questions et les mêmes non-réponses.

Un rapport du Haut Conseil à l'égalité publié en janvier 2024 révèle qu'une femme sur 2 victimes de violences ne se sent pas crue lorsqu'elle en parle (source Assemblée nationale).

Ne pas être crue.

Voilà le premier mur que les victimes affrontent, avant la police, avant le parquet, avant le tribunal.

Le mur du soupçon systématique.


En avril 2025, à l'Assemblée nationale, une députée a posé la question directement : "Qui peut sincèrement croire que notre système pénal défend efficacement les femmes victimes d'agressions sexuelles ?" (source Assemblée nationale).

La réponse était dans la question.


Le débat sur l'introduction du consentement dans la définition légale du viol, vieux de plusieurs décennies, n'a toujours pas abouti à une loi effective.


Des mères ont témoigné devant des parlementaires de scènes d'effroi : des enfants signalés, placés, puis rendus à leur agresseur présumé ; des mères poursuivies pour avoir voulu protéger leurs enfants ; des enfants qui préfèrent le suicide à leur bourreau (source Assemblée nationale).

Le système ne rate pas seulement les coupables.

Il sanctionne parfois ceux qui tentent de protéger.


SE FAIRE JUSTICE : TENTATION LÉGITIME, RÉSULTAT INDÉSIRABLE

C'est dans ce contexte que la question émerge : faut-il se faire justice soi-même ?

Non comme une provocation, mais comme une réalité vécue par des milliers de personnes.


L'histoire des victimes qui ont choisi de reprendre le contrôle, parfois violemment, parfois symboliquement, est aussi vieille que l'impunité.

Elle traverse des cultures, des époques, des formes.

Elle prend aujourd'hui une résonance particulière, au croisement de la libération de la parole post-#MeToo et de la désillusion croissante vis-à-vis des institutions.


L'affaire Jacqueline Sauvage en est l'illustration brutale.

Battue, violée, humiliée pendant près de 47 ans par son mari.

3 de ses enfants victimes d'inceste.

Le jour où elle a tiré, la justice l'a condamnée à 10 ans de réclusion.

Pas lui.

Elle.

Il a fallu deux grâces présidentielles et une mobilisation nationale pour qu'elle sorte de prison.

Le système avait eu des décennies pour intervenir.

Il ne l'avait pas fait.

Il a attendu qu'elle agisse pour se souvenir qu'il existait.


La tentation de la justice privée est donc compréhensible.

Elle naît d'un sentiment légitime d'abandon.

Mais elle porte ses propres dangers : pour la personne qui s'y engage, pour les possibilités d'action collective, pour les équilibres que nous voulons construire.

Une victime isolée qui prend des risques seule, c'est encore une victoire du système.

Car le système fonctionne précisément quand chacun pense qu'il n'y a pas d'autre choix que d'agir seul ou de se taire.


Jacqueline Sauvage a tiré.

Gisèle Pelicot a choisi une autre voie.

Elle a renoncé à son droit à l'anonymat, décidé d'un procès public, et transformé sa douleur en acte politique : pour que la honte change de camp.

Ce choix a ébranlé la France entière.

Il a montré ce que peut faire une victime qui refuse de disparaître.

Mais il a aussi montré les limites du système : même dans un cas documenté, filmé, prouvé, les débats sur la culpabilité des co-accusés ont duré des mois.


Alors la question se pose, brûlante : quand la loi échoue à protéger, quand la parole ne vaut rien, quand les preuves ne suffisent pas, que reste-t-il ?

La tentation de la justice privée est compréhensible.

Elle naît d'un sentiment légitime d'abandon.

Jacqueline Sauvage et Gisèle Pélicot en sont les deux visages : l'une a agi seule dans l'ombre, l'autre a tout exposé à la lumière.

Le système a condamné la première.

Il a résisté à la seconde.

Dans les deux cas, il a survécu.


L'INACTION : CETTE COMPLICITÉ MAL MESURÉE.

Le vide laissé par la justice n'est pas une fatalité.

C'est le résultat de choix politiques.


En 2024, le budget de la justice a été amputé de 327 millions d'euros.

Dans le même temps, un décret créait des pôles spécialisés dans les violences intrafamiliales au sein des tribunaux, sans financement supplémentaire (source Assemblée nationale).

La vitrine sans le contenu.

Le geste sans les moyens.


L'inceste n'est toujours pas reconnu comme un crime autonome dans le code pénal français.

Il n'existe qu'en tant que circonstance aggravante.

Des pays comme l'Allemagne, la Norvège, la Tunisie et l'Argentine l'ont fait.

La France, non (source Assemblée nationale).


En novembre 2025, une coalition transpartisane de 60 associations féministes a formulé 140 propositions pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles.

Une proposition de loi intégrale en 78 articles a été déposée à l'Assemblée par des parlementaires de tous bords.

Elle attend toujours d'être inscrite à l'ordre du jour (source LCP).


Pendant ce temps, en 2024, 118 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon.

En 2025, au moins 41 féminicides ont été recensés dans les seuls premiers mois de l'année (source Assemblée nationale).


L'inaction n'est pas neutre.

Elle choisit un camp.

Et ce camp n'est pas celui des victimes.


COLLECTIF : UNE DÉCLARATION DE GUERRE COMMUNE

Il existe une troisième voie entre le silence et la vengeance solitaire.

Elle s'appelle l'action collective.

Elle n'est pas spectaculaire.

Elle est difficile.

Mais elle est la seule qui peut changer durablement ce que le système refuse de changer seul.


Des femmes et des hommes l'ont déjà empruntée.

Ils accompagnent, documentent, témoignent.

Ils construisent des propositions de loi.

Ils forcent la société à regarder ce qu'elle préfère ne pas voir.

Ils protègent ceux qui veulent porter plainte sans être seuls face à la machine.

Ce n'est pas de la charité.

C'est de la résistance organisée.


Résister, ce n'est pas d'abord agir contre.

C'est agir ensemble pour.

Pour que la parole soit entendue.

Pour que les budgets soient alloués.

Pour que l'inceste devienne un crime autonome.

Pour que le consentement entre enfin dans la définition légale du viol.

Pour que les enfants rendus à leurs agresseurs deviennent une impossibilité juridique.


Ces objectifs ne sont pas utopiques.

Ils sont réalisables.

Ils l'ont été dans d'autres pays.

Ils nécessitent une chose : la pression politique continue.

Et la pression politique continue naît d'une seule chose : nous.


LA SEULE RÉPONSE QUI TIENNE.

Des centaines de milliers de victimes.

Des milliers de plaintes.

Quelques centaines de condamnations.

Les chiffres sont là.

Ils ne bougent pas.

Ils ne mentent pas.


Se faire justice soi-même n'est pas la solution.

Non pas parce que la rage des victimes serait illégitime, mais parce que l'action solitaire isole, fragilise et laisse le système intact.


La honte doit changer de camp.

Mais la honte seule ne change pas les lois.

C'est l'organisation qui le fait.

C'est la pression qui le fait.

C'est la résistance collective qui le fait.



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Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

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