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Chronique 158 - Trois pompiers morts : des hommages à la place des Canadairs

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
22 juil.
6 min de lecture

Ce que l'État a retiré aux pompiers avant de leur rendre hommage.


L'État leur a retiré des Canadairs.

Il leur a envoyé des gendarmes.

Il leur envoie aujourd'hui des couronnes mortuaires.


Lucie Fourcade

TROIS POMPIERS MORTS EN UN MOIS

Deux sapeurs-pompiers professionnels de Gironde sont morts hier après-midi.

Le feu était parti vers 14 heures d'une zone jouxtant les parkings de l'aéroport de Bordeaux-Mérignac.

À l'arrivée des secours, les flammes montaient à 20 ou 30 mètres et se propageaient en cime, avec des vents tournants.

Leur camion a été piégé.

Leur décès est intervenu dans les premières minutes de la phase d'attaque, a précisé Marc Vermeulen, directeur du service départemental d'incendie et de secours, lors d'un point presse (source ICI).

Le département avait été placé en vigilance rouge feux de forêt le matin même, à minuit (source Gendarmerie nationale).

Une enquête judiciaire a été ouverte par le parquet de Bordeaux.

C'est le ministre de l'Intérieur qui a annoncé les deux décès, en direct, pendant les questions au gouvernement.


13 jours plus tôt, un sapeur-pompier volontaire de 22 ans mourait au Planay, en Savoie, emporté par la chute d'un bloc rocheux alors qu'il luttait contre un feu de végétation déclaré à la suite d'un orage, sur un terrain difficile d'accès (source Gendarmerie nationale).

L'incendie courait déjà depuis deux semaines.

Il avait parcouru une trentaine d'hectares.


Trois morts.

Un seul mois.


Il faut ajouter le décor.

Plus de 32 000 hectares avaient déjà brûlé au 13 juillet selon le décompte du ministère de l'Intérieur, soit davantage que sur toute la saison 2025 (source franceinfo).

La saison n'était pas à la moitié.


Les hommages ont été immédiats.

Le président de la République, le ministre, les préfectures.

Tous ont salué le courage.

Aucun n'a rappelé ce qui avait été décidé deux ans plus tôt.


LES CANADAIRS DES PROMESSES EN L'AIR

Le 21 février 2024, Gabriel Attal, alors Premier ministre, signe un décret d'annulation de crédits.

Objectif affiché : 10 milliards d'euros d'économies sur la dépense publique.

Dans le lot, 52,8 millions d'euros disparaissent du programme 161, celui de la sécurité civile.

Ces crédits étaient destinés à l'acquisition de deux Canadairs supplémentaires.


Cette décision figure dans un rapport parlementaire corédigé par le député Damien Maudet et la députée Sophie Pantel, remis à l'Assemblée nationale le 2 juillet 2025, et il a été vérifié par la cellule Vrai ou faux de la radio publique (source franceinfo).

La direction générale de la sécurité civile a renoncé à ces deux appareils à la suite du décret (source Les Surligneurs).

La droite parlementaire a établi le même constat.

Dans un rapport budgétaire déposé en novembre 2024, la sénatrice Françoise Dumont relève que le calendrier initial prévoyait quatre Canadairs pour l'année 2024, et que deux appareils seulement ont fait l'objet d'une contractualisation.


L'administration a plaidé le report plutôt que l'annulation.

Les rapporteurs spéciaux de l'Assemblée n'ont pas retenu cette lecture : ils y voient un signal envoyé aux acteurs de la sécurité civile, qui affaiblit la crédibilité du projet et fait craindre pour son calendrier.

Livraison annoncée pour 2028.

Livraison réellement attendue entre 2029 et 2030 (source Assemblée nationale).


Rappelons ce que ces appareils représentent dans la doctrine française.

L'attaque des feux naissants repose sur les bombardiers d'eau.

Un Canadair largue 6 000 litres.

Il intervient dans les premières minutes : exactement la fenêtre où deux hommes sont morts hier à Mérignac.


Après les mégafeux de Gironde de 2022, le chef de l'État avait promis d'investir massivement et de porter la flotte à 16 appareils. 18 mois plus tard, son Premier ministre signait la coupe.


NOS POMPIERS ONT ALERTÉ : LE GOUVERNEMENT LES A GAZÉS

Les pompiers avaient prévenu.

Ils l'ont fait dans la rue, et ils ont été traités comme des émeutiers.


Le 15 octobre 2019, plusieurs milliers de sapeurs-pompiers professionnels défilent à Paris pour dénoncer le manque d'effectifs et de reconnaissance.

La journée s'achève sous le canon à eau, les charges et les gaz lacrymogènes, place de la Nation et devant le Palais-Bourbon.

Une photographie devient le symbole de la journée : un gendarme mobile aspergeant un pompier de gaz à bout portant (source franceinfo).

La préfecture de police annonce six interpellations.


Le 28 janvier 2020, rebelote.

Canons à eau, grenades de désencerclement, matraques.

Un pompier monté sur un véhicule de police est touché par un tir de LBD.

Les manifestants sont poursuivis jusque dans un square voisin d'écoles maternelles et primaires du 12ᵉ arrondissement, où le gaz se répand à l'heure de la sortie des classes.

Interpellée par des parents d'élèves et des élus parisiens, la préfecture évoque un incident collatéral et renvoie la responsabilité sur les manifestants (source Révolution Permanente).


Voilà la séquence complète.

En 2019 et 2020, l'État envoie ses gendarmes gazer des pompiers qui réclament des moyens.

En 2024, il supprime les crédits de deux avions.

En 2026, il leur rend hommage sur les réseaux sociaux.

La cohérence est parfaite.

Elle est simplement inavouable.


FORÊTS : LA POLITIQUE DE L'ABANDON VOLONTAIRE

La sécurité civile intervient sur des feux.

Elle n'agit pas sur ce qui les rend ingérables.


Ce travail-là relève de la forêt elle-même, de son entretien, de sa surveillance, de sa régénération.

Or l'Office national des forêts a perdu la moitié de ses agents en 30 ans, passant d'environ 15 000 à 8 000 employés.

La Cour des comptes a alerté en septembre 2024 sur la nécessité de mettre fin à cette érosion continue des effectifs, jugés désormais insuffisants (source Le JDD).

Le projet de budget suivant prévoyait tout de même 95 suppressions de postes supplémentaires, finalement abandonnées sous la pression des élus et des syndicats.


Pendant ce temps, l'état sanitaire des massifs se dégrade.

L'inventaire forestier national établit que la mortalité des arbres a doublé en une décennie, que leur croissance a ralenti et que leur capacité d'absorption du carbone diminue.

Un massif affaibli brûle plus vite.

Une végétation desséchée porte le feu plus loin.

Météo-France l'a écrit sans détour : le changement climatique aggrave le risque de feux de forêt et allonge la saison des incendies.


Chaque loi de protection du climat repoussée, chaque norme environnementale détricotée, chaque objectif de réduction reporté produit ses effets ici, sur ce terrain-là, dans ces minutes où un équipage attend un largage qui ne viendra pas.


DÉSIGNER L'ALLUMETTE POUR CACHER LA POLITIQUE

Face aux morts, une partie de la classe politique a choisi son sujet : les incendiaires.


Le président du Rassemblement national a souhaité sur X que les responsables soient rapidement appréhendés et lourdement sanctionnés, si la piste criminelle se confirmait.

Le député Sébastien Chenu a expliqué sur CNews qu'il ne fallait pas avoir "la main qui tremble" face aux auteurs des feux de Fontainebleau (source franceinfo).

Les enquêtes n'étaient pas terminées.


Regardons les proportions.

Un tiers des incendies relève d'un acte de malveillance, une catégorie très large dans laquelle les gestes proprement pyromanes représentaient 3,5 % des cas en 2017.

Ce qui transforme un départ de feu en catastrophe relève du vent, de la sécheresse et de la température.


Le déplacement est méthodique.

On désigne un coupable individuel pour ne pas financer un moyen collectif.

On promet un durcissement pénal qui ne coûte rien au budget.

On occupe l'espace médiatique pendant que la question des Canadairs, des effectifs et du climat s'éteint d'elle-même.


Ceux qui exigent aujourd'hui la sévérité maximale sont les mêmes qui ont voté contre les mesures écologiques débattues à l'Assemblée nationale et au Parlement européen.

Ils réclament des juges implacables pour l'allumette et refusent toute contrainte sur la chaleur.


BUDGET RABOTÉ, POMPIERS SACRIFIÉS

Trois familles enterrent un fils, un mari, un camarade.

Les discours parlent de courage et de dévouement, et ils ont raison.

Ces hommes sont morts en protégeant des gens qu'ils ne connaissaient pas.

Mais le courage des pompiers ne remplace pas un budget.

Il comble ce que les décisions ont retiré.


Un décret a supprimé 52 millions d'euros.

Des gendarmes ont gazé ceux qui protestaient.

Une administration forestière a perdu la moitié de ses agents.

Rien de tout cela n'est un accident : chacune de ces décisions a été prise, signée et assumée.


Nous leur demanderons où ils étaient le 21 février 2024, le jour où 52 millions destinés à deux bombardiers d'eau ont disparu d'un décret.

Nous leur rappellerons que sur les mesures d'adaptation au changement climatique, leur groupe a voté contre dans près de trois cas sur quatre.

Et nous garderons en mémoire que les pompiers, eux, avaient prévenu, et qu'on leur avait répondu au canon à eau.



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