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Chronique 49 - TotalEnergies : l’impunité made in France

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 4 avr.
  • 7 min de lecture

Impôt zéro, mensonge climatique, lobbying souterrain et sang sur les mains : le portrait d’un système.


"Champion national" : voilà comment est qualifié publiquement TotalEnergies.

Un groupe qui ne paie pas ses impôts en France, condamné pour mensonge climatique, lobbyiste contre les droits humains, et mis en cause pour des crimes de guerre. Champion de quoi, exactement ?


Ce n’est pas un scandale.

Un scandale, ça se règle, ça se condamne, ça se corrige.

Ce dont il s’agit ici, c’est d’un système.

Et le système fonctionne exactement comme prévu.


Il y a ce que TotalEnergies dit.

Et il y a ce que TotalEnergies fait.

Cette chronique fait le tri.


Lucie Fourcade

CHANGER LE COSTUME. GARDER LE PLAN.

En mai 2021, Total SE devient TotalEnergies.

Nouvelle identité visuelle, nouveau discours : "multi-énergies", "neutralité carbone en 2050", "acteur majeur de la transition".

Des millions investis dans la communication.

Des panneaux solaires en vitrine.

Le gaz et le pétrole dans les tuyaux.


Le 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris a rendu son verdict : ces promesses étaient des pratiques commerciales trompeuses.

Première condamnation mondiale d’une firme pétrolière pour mensonge climatique. TotalEnergies n’a pas fait appel.


La réalité derrière le nom : avec plus de 97 % de sa production d’énergie issue des hydrocarbures et près de 80 % de ses investissements orientés vers les énergies fossiles, le groupe continue d’aggraver la crise climatique tout en prétendant contribuer à sa résolution (source Greenpeace France).

En septembre 2025, sa nouvelle stratégie annoncée aux investisseurs est sans ambiguïté: plan d’économies de 7,5 milliards de dollars, concentré en priorité sur les investissements bas carbone, et augmentation de la production pétrolière de 4 % par an jusqu’en 2030 (source Bon Pote).

Le changement de nom était une opération de communication.

La justice l’a dit.

Passons au reste.


0 EURO D’IMPÔTS, 11 MILLIARDS DE BÉNÉFICES

TotalEnergies est le troisième groupe français par le chiffre d’affaires.

En 2024, son bénéfice mondial atteignait 14,6 milliards d’euros (sa troisième meilleure année dans l’histoire du groupe).

En 2025, 11 milliards d’euros supplémentaires.

Son PDG Patrick Pouyanné perçoit une rémunération annuelle totale d’environ dix millions d’euros.


La contribution en France ?

Zéro impôt sur les sociétés en 2019, 2020, 2021, 2023, 2024 et 2025.

Le groupe exploite pourtant 3 500 stations-service sur le territoire national et y réalise près d’un quart de son chiffre d’affaires mondial.

Il possède 300 filiales dans le monde, dont de nombreuses dans des paradis fiscaux.


Le mécanisme est connu : TotalEnergies recourt à des pratiques d’optimisation fiscale pour ne déclarer chaque année que des bénéfices négatifs, nuls ou faibles en France. Pouyanné lui-même le reconnaissait dès 2015 : son groupe n’avait payé aucun impôt entre 2012 et 2015


Quand la presse ou les parlementaires l’interrogent, le PDG pratique le tour de passe-passe : il additionne cotisations patronales, retenues à la source sur dividendes et taxes diverses, et annonce une "contribution de plus de 2 milliards" aux finances publiques françaises.

Une enquête de L’Obs a démontré que cette somme ne contient pour l’essentiel ni impôt sur les sociétés, ni impôt payé par le groupe lui-même (source L'Obs, cité par l'Observatoire des multinationales).


Face à toute tentative de le contraindre à payer, Pouyanné brandit l’épouvantail de la délocalisation : "Si je paye 25 % dans d’autres pays et que j’en paye 35 % en France, où est-ce que je vais aller mettre mes investissements ?" (source Boursorama).

L’État français, qui lui délivre des permis d’exploiter, le protège diplomatiquement et accueille son siège social, encaisse le discours sans répondre.


LVMH paie 700 millions d’euros de contribution exceptionnelle sur ses bénéfices en 2025.

Vinci, 400 millions.

Safran, Hermès, Airbus : 300 millions chacun.

TotalEnergies : zéro.

Avec 11 milliards de bénéfices.

C'est incompréhensible.

À se demander pourquoi les autres groupes que j'ai cité ne disent rien...


CONDAMNÉ POUR MENSONGE CLIMATIQUE

Le changement de nom de 2021 n’était pas qu’une question d’image.

Il s’accompagnait d’une campagne de communication systématique sur le site du groupe : neutralité carbone en 2050, transition énergétique, gaz "moins émetteur", agrocarburants comme solution pour les transports.


Trois ONG (Greenpeace France, Les Amis de la Terre et Notre Affaire à Tous) ont saisi la justice en mars 2022.

Le 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris leur a donné raison.

Ces allégations étaient, selon les termes du jugement, "de nature à induire en erreur le consommateur sur la portée des engagements environnementaux du Groupe" (source Notre Affaire à Tous).

Le tribunal a ordonné à TotalEnergies de retirer les messages incriminés de son site internet dans un délai d’un mois, sous peine de 10 000 euros d’astreinte par jour de retard, et de publier le jugement en page d’accueil pendant 180 jours.

Des dommages et intérêts sont versés aux trois ONG (source Actu-Environnement).


C’est la première condamnation mondiale d’une major pétrogazière pour mensonge climatique.

TotalEnergies n’a pas fait appel.

Elle a simplement annoncé "prendre acte" du jugement, en rappelant tout ce qu’elle "fait pour la transition".


Ce qu’elle fait réellement : augmenter sa production de pétrole et de gaz, redéployer ses investissements vers les projets à forte marge fossile, et continuer à émettre autant de gaz à effet de serre que l’ensemble de la population française.


QUAND L’ACCUSÉ CONTRÔLE L’ACCUSATION

TotalEnergies ne se contente pas d’esquiver les règles.

Il travaille activement à les détruire.


En octobre 2025, Patrick Pouyanné co-signait avec le PDG de Siemens une lettre, au total signée par 46 entreprises européennes, adressée à Emmanuel Macron et Friedrich Merz, pour les convaincre d’abolir purement et simplement la directive européenne sur le devoir de vigilance (CSDDD), celle qui oblige les grandes multinationales à rendre des comptes sur leurs impacts climatiques et humains (source RSE Data News).


Mais le lobbying ne s’arrête pas là.

Une enquête de l’ONG néerlandaise SOMO, publiée en janvier 2026, a dévoilé l’existence d’un "Competitiveness Roundtable" secret : une coalition d’entreprises américaines et européennes (ExxonMobil, Chevron, Koch Inc., TotalEnergies) coordonnée par la firme de communication Teneo, travaillant en coulisse pour faire échouer la CSDDD. TotalEnergies s’était vu confier la mission de cibler les gouvernements français, belge et danois (source SOMO).


Pendant ce temps, Macron accréditait cinq émissaires de TotalEnergies, dont Pouyanné lui-même, dans la délégation officielle française à la COP30, à Belém, en novembre 2025. Avec des badges leur donnant accès aux espaces réservés aux négociateurs et aux chefs d’État : espaces dont la société civile et les peuples autochtones étaient majoritairement exclus (sources Mediapart - Reporterre).

Trois semaines après sa condamnation pour mensonge climatique, TotalEnergies était assis à la table des négociations climatiques mondiales, en tant qu’invité officiel de la France.


CE QUE LE ROUGE DE TOTAL DISSIMULE

C’est le volet le moins évoqué dans les médias grand public.

C’est pourtant le plus grave.

Au Mozambique, TotalEnergies porte un mégaprojet gazier dans la province de Cabo Delgado, une région ravagée par une insurrection djihadiste depuis 2017.

Pour sécuriser le site, le groupe a conclu un accord avec l’armée mozambicaine, lui fournissant logement, nourriture, équipements et primes individuelles.

Ces soldats, regroupés dans une Joint Task Force (JTF), étaient chargés de protéger les activités de TotalEnergies (source Les Amis de la Terre France).


En novembre 2024, Le Monde et le média d’investigation SourceMaterial ont révélé que TotalEnergies savait que ces troupes étaient accusées d’avoir violé, enlevé et tué des civils.

La société a continué de les financer.

Les victimes : entre 180 et 250 hommes enfermés dans des conteneurs depuis la guérite du site TotalEnergies, battus, affamés, torturés, et plusieurs exécutés (source Connaissance des énergies / ECCHR).


En novembre 2025, le European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) a déposé une plainte auprès du parquet national antiterroriste français pour "complicité de crimes de guerre, torture et disparitions forcées".

TotalEnergies "rejette fermement".

Une enquête est ouverte au Mozambique.

Les communautés affectées, elles, manifestent encore devant les grilles du site pour réclamer les compensations promises depuis des années pour l’expropriation de leurs terres (source Les Amis de la Terre France).


En Ouganda et en Tanzanie, TotalEnergies porte l’EACOP : un oléoduc chauffé de 1 443 kilomètres, qualifié de "bombe climatique" par les ONG.

Le Parlement européen l’a condamné pour ses conséquences sur les droits humains et l’environnement.

Onze banques(dont BNP Paribas, JPMorgan Chase et Crédit Suisse) ont refusé de le financer (source Novethic).


En Afrique, TotalEnergies extrait les ressources naturelles pour enrichir ses actionnaires, en se rendant complice de régimes autoritaires, en aggravant les conflits armés et les schémas de corruption.

Ce n’est pas une série d’accidents.

C’est une méthode.


À QUI APPARTIENT L’ÉTAT ?

TotalEnergies n’est pas une anomalie dans le paysage économique français.

C’est un modèle.


Évasion fiscale : le groupe ne paie pas l’impôt qu’il devrait à la France, tout en bénéficiant de sa protection diplomatique, de ses infrastructures et de ses permis d’exploitation.


Greenwashing condamné : la justice a dit ce que tout le monde savait.

TotalEnergies a menti sur son engagement climatique, et continue d’investir dans le pétrole et le gaz.


Capture de l’État : ses lobbyistes travaillent à détruire les réglementations européennes qui les gênent, pendant que l’Élysée leur ouvre les portes des négociations climatiques.


Violations des droits humains : des civils ont été torturés et tués par des soldats que le groupe finançait.

TotalEnergies le savait.

TotalEnergies a continué.


Ce système fonctionne parce qu’il est protégé.

Par des États qui choisissent les champions industriels plutôt que leurs citoyens.

Par des réglementations que les lobbies évident avant qu’elles n’entrent en vigueur.

Par une justice qui condamne, mais pour des astreintes que des multinationales à onze milliards de bénéfices paient sans sourciller.


Ce que révèle TotalEnergies, c’est la question centrale : à qui appartient l’État ?

À qui servent les institutions ?

Et combien de temps allons-nous nommer "champion national" un groupe qui ne paie pas ses impôts, qui ment sur le climat, qui lobbying contre les droits humains, et qui finance des soldats accusés de crimes de guerre ?


Il n’y a pas de mauvaise pomme dans ce système.

Il n’y a que le système.




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