Chronique 189 - Terrorisme : le mot qui choisit ses coupables
Ce que la France appelle terrorisme, et ce qu'elle refuse d'appeler ainsi.
Il y a des morts qu'on nomme, et des morts qu'on explique.
Les premiers font des terroristes, les seconds des déséquilibrés.
Toute la différence tient dans le choix du mot, et ce choix, en France, n'a jamais rien d'innocent.

LE PROJECTEUR ET L'ANGLE MORT
On me présentera l'objection comme une évidence : chiffres à l'appui, le djihadisme reste la première menace terroriste du pays.
Le dernier rapport européen le redit encore cette année, la France demeurant le pays le plus ciblé du continent (source Wikipédia).
Je ne vais pas contester ces chiffres.
Je vais demander ce qu'ils comptent.
Ils comptent des actes déjà triés par un mot : "terroriste".
Et dire que le djihadisme est la première menace terroriste, c'est parfois dire seulement qu'il est la violence qu'on accepte de nommer ainsi.
Le classement ne mesure pas la menace.
Il mesure nos qualifications.
Le mot "terrorisme" fonctionne comme un projecteur.
Il éclaire une scène très précise : l'attentat spectaculaire, concentré, hypermeurtrier, celui qui fait la une et le deuil national.
Et il laisse tout le reste dans le noir.
La violence lente, dispersée, répétée jour après jour échappe au mot.
Ce qui échappe au mot échappe au compte.
Ce qui échappe au compte n'accède jamais au rang de menace nationale.
Le djihadisme épouse la forme que le projecteur sait voir.
L'extrême-droite, elle, frappe dans l'angle mort, et c'est précisément pour cela qu'on ne la voit pas.
L'UNITÉ QUI MENT
Alors comptons.
Et vous verrez que le résultat dépend entièrement de ce qu'on accepte de compter.
Si l'on compte les morts, l'islamisme l'emporte, et je le dis sans détour.
Mais regardez de près : sur plus de 270 morts depuis 2012, l'écrasante majorité se concentre sur deux années et une poignée d'attaques (2015 et 2016, le Bataclan, Nice).
Des événements rares, d'une violence extrême.
La suite est tout autre : 2024 s'est achevée sans aucun attentat mortel (source AEF info). En face, les homicides liés à l'extrême-droite se comptent en dizaines.
Le journaliste Paul Conge en recense une douzaine sur la seule période récente dans son enquête Les tueurs d'extrême droite.
Moins de morts d'un coup, mais des faits bien plus nombreux, disséminés, continus.
Maintenant, changez l'unité.
Cessez de compter les morts d'un massacre, comptez les personnes agressées à raison de ce qu'elles sont.
En 2024, les services ont enregistré plus de 16 000 infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux, en hausse continue : un phénomène que le ministère reconnaît lui-même très largement sous-déclaré, l'immense majorité des victimes ne portant jamais plainte (source ministère de l'Intérieur).
Face à ce chiffre, la violence islamiste hors attentat est statistiquement introuvable.
Je pose ici une limite, parce qu'elle me rend inattaquable : tous ces actes ne sont pas l'œuvre de militants encartés.
Le lien n'est pas d'organisation, il est d'idéologie.
Ces gestes procèdent d'un même logiciel (la haine de l'autre, la désignation de l'étranger) que l'extrême-droite diffuse et légitime sans relâche.
Le mot "terrorisme" ne mesure pas cette haine.
Il mesure les morts d'un seul coup.
Il sait compter les bombes ; il ne sait pas compter les coups.
LA FOLIE DES UNS, L'IDÉOLOGIE DES AUTRES
Reste le troisième filtre, le plus retors, parce qu'il ne trie plus les faits mais les hommes.
Quand l'auteur est blanc, on lui tend un mot : "déséquilibré".
"Loup solitaire".
"Profil fragile".
Et ce mot fait disparaître le politique.
L'historien Nicolas Lebourg, l'une de nos meilleures références sur ces mouvances, a écrit la formule qui démonte le procédé : le loup solitaire n'est jamais loin de la meute (source Slate).
Isoler l'auteur, le déclarer fou, le couper de son idéologie et de ceux qui la diffusent, ce n'est pas un diagnostic médical.
C'est une opération politique.
On individualise l'acte pour innocenter l'écosystème.
Bayonne, octobre 2019, en est le cas d'école.
Un ancien candidat du Front national aux régionales ouvre le feu sur deux fidèles devant une mosquée qu'il vient de tenter d'incendier.
Le Parquet national antiterroriste ne s'est jamais saisi.
Le qualificatif terroriste n'a pas été retenu, officiellement en raison du profil psychologique du suspect (source franceinfo).
"Tendance paranoïaque", a-t-on dit.
La folie invoquée a servi, très concrètement, à ne pas prononcer le mot.
Je veux être précise, car c'est ce qui fait tenir mon propos.
Je ne prétends pas qu'on psychiatriserait les blancs et jamais les autres.
Le procédé existe dans les deux sens.
Mais sa fonction s'inverse selon le visage de l'auteur.
Quand il est blanc et d'extrême-droite, la folie l'individualise et dédouane le collectif : les chaînes, les partis, les "constats" sur l'immigration en ressortent indemnes.
Quand il est musulman ou perçu comme tel, l'idéologie le collectivise et charge tout un groupe.
Le même geste produit deux récits inverses.
Ici la folie dilue la faute, là l'appartenance la démultiplie.
La sociologue Rachida Brahim l'a montré dès avant ces affaires, dans La race tue deux fois : quand le mobile raciste est pourtant évident, la justice préfère le coup de sang, la légitime défense, la jalousie, l'alcool.
Tout, plutôt que de nommer.
LE MORT QU'ON N'A PAS PU TAIRE
Et puis il y a eu Puget-sur-Argens.
Le 31 mai 2025, Hichem Miraoui, coiffeur tunisien de 46 ans, est abattu de cinq balles devant son salon par son voisin.
Un second homme, turc, est blessé.
C'est la première fois que le Parquet national antiterroriste se saisit d'un homicide lié à l'extrême-droite (source franceinfo).
Cette fois, quelque chose s'est brisé dans la mécanique habituelle.
L'enquête ne s'est pas arrêtée à la folie d'un homme seul.
Elle a cherché l'idéologie, et elle l'a trouvée.
Le tueur se disait proche des idées de Marine Le Pen, reprenait à son compte le "constat d'une France en voie de mexicanisation", se nourrissait des chaînes d'information en continu et des fausses nouvelles qui saturent les réseaux (source Assemblée nationale).
Le Parquet national antiterroriste a qualifié les faits d'assassinat terroriste à motivation raciste : une première pour un acte lié à l'ultradroite.
Regardez ce que Puget défait.
Le premier filtre voulait en faire un fait divers : le mort l'a rendu impossible à taire.
Le deuxième voulait le noyer dans le volume : un homme abattu chez lui pour sa peau ne se dilue pas dans une statistique.
Le troisième voulait le ranger sous la folie d'un voisin : on a préféré, pour une fois, remonter jusqu'à ce qui l'avait armé.
Puget est la preuve par l'absurde de tout ce qui précède.
Quand on cherche le politique, on le trouve.
Quand on s'arrête à la folie, on l'enterre avec la victime.
À QUI PROFITE LE SILENCE
Car il faut bien finir par poser la seule question qui compte.
À qui profite cet aveuglement organisé ?
L'homme qui a tué Hichem Miraoui ne s'est pas radicalisé dans le vide.
Il a été fabriqué.
Par un flot quotidien "d'insécurité", "d'islam" et "d'immigration" déversé sur les plateaux, par une rhétorique de la "mexicanisation" et du "grand remplacement" devenue banale jusque dans l'hémicycle.
Un député a d'ailleurs saisi le gouvernement sur la responsabilité de certains médias dans cette radicalisation (source Assemblée nationale).
À gauche, on a parlé d'un "racisme d'atmosphère".
Le mot est juste, et il désigne un climat que personne n'a inventé par hasard.
Voilà pourquoi l'invisibilité n'est pas une simple erreur de comptage.
Elle protège.
Tant que la violence d'extrême-droite reste un fait divers, une statistique noyée, une folie individuelle, ceux qui arment les esprits ne sont jamais inquiétés.
Le silence sur l'acte est un service rendu à ceux qui l'ont rendu possible.
Nommer, à l'inverse, c'est remonter la chaîne, de la balle au discours, du tireur à ceux qui l'ont chauffé à blanc.
On comprend qu'ils préfèrent qu'on se taise.
CE QUE LE CLASSEMENT NE VOIT PAS
Je ne prétends pas renverser un classement.
Je dis que ce classement est aveugle à tout ce qu'il ne nomme pas, et qu'il ne nomme pas ce qui vient de la droite la plus dure.
Ce ne sont pas les faits qui manquent, de ce côté-là.
Les morts sont là, les agressions par milliers sont là, les projets déjoués sont là.
Ce qui manque, c'est le mot qui les rassemblerait, les additionnerait et les élèverait enfin au rang de ce qu'ils sont.
Nommer une menace, c'est déjà commencer à la combattre.
Hichem Miraoui est mort de ce silence autant que des cinq balles.
Je refuse, pour ma part, de l'entretenir une ligne de plus.
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