Chronique 187 - RN : un fonctionnement monarchique
Décryptage d'un parti qui pratique en interne l'inverse de la démocratie qu'il promet au pays.
En octobre, le RN élit son chef.
Un seul candidat, aucun rival.
Ce que ce parti pratique chez lui en dit long sur ce qu'il ferait du pays.

LE SACRE DE JORDAN 1ᵉʳ
Il existe des rendez-vous politiques dont l'issue est écrite avant même l'ouverture des portes.
Le congrès du Rassemblement national, les 24 et 25 octobre prochains à Orléans, appartient à cette catégorie.
J'y vois moins une élection qu'une cérémonie de confirmation.
Jordan Bardella, à la tête du parti depuis 2021, y sera le seul candidat à sa propre succession (source franceinfo).
L'information a été confirmée par le député chargé d'organiser l'événement.
Aucun rival ne s'est levé.
Le scrutin ressemble à une formalité interne bien plus qu'à une compétition.
Un chiffre dit l'ampleur du verrouillage : le président sortant a recueilli le soutien de la quasi-totalité des cadres, soit 421 parrainages (source AFP).
Les adhérents voteront, par voie électronique, entre septembre et octobre.
Mais sauf désaveu improbable, cette consultation prendra la forme d'une simple validation.
On ne choisit pas : on ratifie.
C'est cette nuance, apparemment technique, que je veux dérouler ce soir.
L'HÉRITAGE ÉRIGÉ EN SYSTÈME
Le plus révélateur n'est pas l'absence de candidat concurrent : c'est l'architecture qui la rend possible.
Le congrès renouvelle le Conseil national, l'instance censée orienter le mouvement.
Or le président en est membre de droit, et il peut y coopter lui-même 20 membres supplémentaires, Marine Le Pen comprise (source franceinfo).
Le chef nomme donc une partie de l'organe qui est supposé l'encadrer.
La boucle se referme sur celui qui la tient.
Ce dispositif n'a rien d'accidentel, et l'histoire récente le confirme.
La seule fois où la présidence a été "disputée", en 2022, Jordan Bardella affrontait Louis Aliot et l'emportait avec près de 85 % des voix (source franceinfo).
Son adversaire d'alors était l'ancien compagnon de Marine Le Pen.
Même la compétition, quand elle existait, se jouait à l'intérieur du même cercle.
Un appareil conçu ainsi ne produit pas de rivaux : il produit des héritiers désignés.
Le pluralisme interne n'y est pas combattu, il y est rendu structurellement impossible.
LA CONCENTRATION DES POUVOIRS COMME FONDATION
Cette verticalité, je ne la déduis pas d'une intuition : elle est documentée.
La politiste Safia Dahani, spécialiste du RN à Sciences Po Toulouse, l'a analysée dans les colonnes de Public Sénat.
Le parti est marqué par une concentration des pouvoirs, et fonctionne de cette manière depuis les années 1970 (source Public Sénat).
Elle décrit une gestion personnalisée, où le vrai pouvoir ne réside pas dans les instances officielles mais dans l'entourage du chef, à qui les statuts laissent une latitude considérable.
Le même travail éclaire la face sombre du dispositif : les exclusions.
La commission des conflits sert surtout à mettre en scène des règlements de comptes, et une partie des mises à l'écart s'opère hors de tout cadre.
On quitte le RN parce que plus personne ne vous répond, ou parce qu'un dirigeant vous a congédié.
J'ajoute un fait qui vaut avertissement : à chaque défaite, en 2018 comme en 2024, la direction a promis une "déconcentration".
Aucune de ces promesses n'a jamais modifié la structure.
La verticalité est le socle, pas la circonstance.
LA DÉMOCRATIE FAÇON RN
C'est ici que le tableau bascule.
Car ce parti qui organise un couronnement sans opposant est le même qui a bâti une partie de son identité sur la promesse inverse.
En décembre 2018, en plein mouvement des Gilets jaunes, Marine Le Pen défendait le référendum d'initiative citoyenne comme un outil essentiel du fonctionnement démocratique, réclamé de longue date par son mouvement.
Son mot d'ordre était limpide : rendre la parole au peuple (source Europe 1).
Je prends cette formule au sérieux, parce qu'elle révèle une conception du pouvoir.
"Rendre la parole au peuple" est le cœur du vocabulaire de la démocratie directe, celui que le RN mobilise dès qu'il s'adresse à la nation.
Mais ce que ce parti réclame pour le pays, il le refuse à ses propres adhérents.
Vers l'extérieur, le référendum permanent.
À l'intérieur, un bulletin sans alternative.
Car c'est bien de cela qu'il s'agit lorsque j'écris que les adhérents sont convoqués pour applaudir.
On leur tend un vote, mais un seul nom y figure, une seule issue est possible.
Voter, dans ces conditions, ce n'est plus décider : c'est ratifier.
Le geste démocratique est conservé, sa fonction est retournée.
Il ne sert plus à choisir un chef, mais à draper d'un vernis de légitimité une décision déjà scellée ailleurs.
Applaudir, ici, veut dire exactement cela : prêter sa voix non pour trancher, mais pour approuver ce qui a été tranché sans vous.
Cette partition est délibérée, et elle coupe le mouvement en deux : ceux qui décident, et ceux qu'on invite à valider.
LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE
Voilà pourquoi je m'arrête sur un congrès dont le résultat est connu d'avance.
Le fonctionnement interne d'un mouvement est le laboratoire de sa pratique du pouvoir.
Un parti qui légitime son chef par acclamation plutôt que par la compétition applique, à son échelle, un principe très ancien : celui du chef que l'on ne discute pas, qu'on ne remplace pas, qu'on entoure.
Les historiens des mouvements autoritaires ont un nom pour cette logique : le principe du chef.
Ils rappellent qu'elle commence toujours par l'organisation avant de s'étendre à l'État.
Ce qu'il faut retenir dépasse largement le RN comme écurie électorale.
Une formation qui rend le désaccord interne impossible annonce le rapport qu'elle entretiendra avec le désaccord tout court.
La façon dont on traite ses propres militants est une répétition générale.
Quand un mouvement supprime le pluralisme chez lui, il ne faut pas beaucoup d'imagination pour deviner ce qu'il en ferait ailleurs.
Le congrès d'Orléans n'est pas une affaire de cuisine partisane : c'est une fenêtre ouverte sur une méthode de gouvernement.
LA COULEUR EST ANNONCÉE
Un couronnement dit toujours la vérité d'un pouvoir.
À Orléans, le décor est planté : la scène est montée, les acclamations réservées, l'issue écrite d'avance.
Le RN peut soigner son affiche et répéter au pays qu'il rendra la parole au peuple, la manière dont il se gouverne lui-même annonce la couleur.
Et cette couleur est celle d'un parti qui promet la démocratie directe tout en s'administrant par plébiscite, qui réclame la souveraineté populaire et l'organise, chez lui, en simple acclamation.
Le discours, lui, s'emploie à la recouvrir.
On nous montre la parole rendue au peuple, alors que le fonctionnement réel décide sans les siens.
On nous vend un mouvement qui libérerait la souveraineté populaire, mais l'appareil la confisque à ses propres membres.
Un parti se juge d'abord à la manière dont il se gouverne lui-même, et sur ce terrain aucune affiche ne tient.
La couleur est là, entière, pour qui accepte de la voir.
Elle est annoncée.
Reste à ne pas la confondre avec le décor peint par-dessus.
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