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Chronique 92 - Révolution française : le mensonge qu'on a appris par cœur

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 17 mai
  • 6 min de lecture

Ce qu'on vous a caché sur 1789, et ce que ça explique sur aujourd'hui.


On nous raconte la Révolution française comme une belle histoire.

Le peuple se lève, chasse le roi, et la France devient libre.

Liberté, égalité, fraternité.

C'est propre.

C'est héroïque.

C'est incomplet.

Parce que derrière cette image, il y a une autre vérité : le peuple a fait la révolution, et d'autres en ont récolté les fruits.

Cette chronique raconte comment.

Et pourquoi ça recommence.


Lucie Fourcade

1789 : QUAND CERTAINS VOULAIENT À MANGER, D'AUTRES RÊVAIENT DE GOUVERNER

En 1789, la France ne débat pas.

Elle souffre.

L'hiver 1788-1789 est l'un des plus rudes du siècle : les récoltes sont détruites, le prix du pain explose, les gens meurent de faim dans les campagnes (source Herodote.net).


Au début de 1789, le roi demande à ses sujets d'écrire leurs plaintes sur du papier.

Ces textes s'appellent les cahiers de doléances.

Ce que les gens y écrivent est simple : ils n'ont pas à manger.

À Rocquencourt, quelqu'un note : "Je ne sais quoi demander, la misère est si grande qu'on ne peut pas avoir de pain". 

À Pontcarré : "Réduits à la plus affreuse indigence, nous n'entendons que les cris d'une famille affamée" (source France Pittoresque).

Ces gens ne veulent pas une révolution.

Ils veulent manger.

Ils veulent que la noblesse et l'Église, qui ne paient presque aucun impôt depuis des siècles, commencent à contribuer comme tout le monde (source Assemblée nationale).


Il y a aussi une autre catégorie de gens mécontents : les bourgeois.

Les avocats, les médecins, les commerçants, les banquiers.

Eux ne meurent pas de faim.

Ils ont de l'argent, de l'éducation, des relations.

Mais ils n'ont pas le pouvoir politique, réservé à la noblesse.

Ce qu'ils veulent, c'est gouverner.

Diriger le pays.

Faire les lois.

Ce n'est pas la même colère que celle du paysan affamé.

Et ce n'est pas le même intérêt.


LES VOLEURS DE COLÈRE

Les bourgeois ont un problème : ils ne peuvent pas renverser le roi tout seuls.

Ils ne sont pas assez nombreux.

Ils n'ont pas les bras, ni les fusils, ni la rage nécessaire.

Alors ils font quelque chose de très habile : ils mettent leur programme dans les mots du peuple.


Ils parlent de liberté, d'égalité, de justice.

Des mots auxquels le peuple croit profondément, parce qu'il en a besoin.

Le peuple suit.

Il manifeste.

Il prend les armes.

Et les bourgeois, eux, prennent la tête du mouvement (source Wikisource).


En janvier 1789, des émeutes éclatent partout en France à cause du prix du pain.

En avril, une émeute de la misère fait 200 morts à Paris, faubourg Saint-Antoine (source Chronologie Révolution).

C'est cette colère-là, réelle, désespérée, que les bourgeois vont utiliser comme carburant.

Le peuple fournit la force.

Les bourgeois fournissent la direction.


Un philosophe allemand, Friedrich Engels, l'a très bien expliqué : pour convaincre le peuple de se battre avec eux, les bourgeois ne pouvaient pas dire la vérité (qu'ils voulaient simplement prendre la place de la noblesse). Ils devaient parler au nom de tout le monde, au nom de l'humanité entière (source Marxiste.org).

C'est ce qu'ils ont fait.


LA GÉNÉROSITÉ QUI AVAIT UNE ODEUR DE FUMÉE

Il y a un moment que l'on présente comme le plus beau de la Révolution : la nuit du 4 août 1789.

Cette nuit-là, à l'Assemblée Nationale, des nobles et des membres du clergé se lèvent spontanément et renoncent à leurs privilèges.

Les livres d'histoire en font un grand élan de générosité et de fraternité.

C'est une légende.


Ce qui s'est vraiment passé, c'est que les paysans brûlaient les châteaux.

Dans toute la France, des soulèvements populaires, qu'on a appelé la Grande Peur, mettaient le feu aux titres de propriété et aux archives des seigneurs.

Les nobles avaient peur de tout perdre.

Les bourgeois aussi : beaucoup d'entre eux possédaient des terres.

Alors ils ont cédé.

Pas par générosité.

Par peur (source Universalis).


Le journaliste révolutionnaire Marat l'avait dit clairement : la noblesse a renoncé à ses privilèges à la lueur des flammes de ses propres châteaux. C'est le peuple qui avait arraché ça, les armes à la main (source Cairn.info).


Et même cette concession était truquée.

L'abolition des droits féodaux votée cette nuit-là ne libérait pas vraiment les paysans. Pour être libres des obligations envers leur seigneur, ils devaient les racheter : c'est-à-dire payer.

Les paysans pauvres n'en avaient pas les moyens.

Ce n'est que 4 ans plus tard, en 1793, sous pression populaire, que ces droits furent vraiment supprimés sans contrepartie (source Cercle Léon Trotsky).


LA FAIM POUR PRIVILÈGES

De 1789 à 1791, les bourgeois dirigent la Révolution.

Ils écrivent les lois.

Et ces lois les arrangent bien : seuls ceux qui possèdent des biens ont le droit de voter (source Wikisource).

La liberté, oui, mais la liberté d'entreprendre, d'exploiter, de s'enrichir.

Pas la liberté de manger à sa faim.


Mais le peuple ne lâche pas.

À Paris, des centaines de milliers d'artisans, d'ouvriers, de gens ordinaires (qu'on appelle les sans-culottes) s'organisent.

Ils poussent la Révolution plus loin que les bourgeois ne le voulaient (source L'Anticapitaliste).

Ils obtiennent le blocage des prix du pain.

L'abolition réelle de la féodalité.

Des mesures concrètes pour les plus pauvres.


Ça ne dure pas.

Le 27 juillet 1794 (le 9 thermidor dans le calendrier révolutionnaire), les bourgeois renversent Robespierre et reprennent le contrôle (source lesmaterialistes.com).

Ce qui suit est brutal : le blocage des prix est supprimé du jour au lendemain.

Les prix flambent.

Les pauvres recommencent à crever de faim.

Et les sans-culottes, ceux qui avaient fait la révolution, sont pourchassés, massacrés par milliers dans le Sud de la France (source NPA).

La milice bourgeoise prend le contrôle des rues de Paris.

Le mouvement populaire est écrasé (source Revolution.1789.free.fr).

Ensuite vient le Directoire, puis Napoléon.

À chaque étape, la bourgeoisie consolide son pouvoir et referme la porte que le peuple avait ouverte.


1789, 1922, 2018 : LE MÊME SCHÉMA, ENCORE ET ENCORE.

Ce qui s'est passé en 1789 n'est pas un accident historique.

C'est un schéma qui se répète.

Le voici, formulé simplement : une minorité puissante ne peut pas renverser seule un système. Elle utilise la colère du peuple pour le faire. Une fois au pouvoir, elle ferme la porte et oublie ceux qui l'ont portée.


En 2018-2019, les Gilets jaunes se soulèvent.

Ce sont des gens ordinaires, des travailleurs des zones périurbaines et rurales, écrasés par la hausse du carburant, la disparition des services publics, la fiscalité injuste.

La colère est réelle.

La souffrance est réelle.

Mais le mouvement est réprimé : 25 personnes éborgnées, 5 mains arrachées, 2 500 blessés.

Et aussitôt, des forces politiques tentent de récupérer cette colère pour leur propre projet, notamment l'extrême-droite, qui sait très bien surfer sur la détresse populaire sans jamais la résoudre.


C'est exactement ce que la bourgeoisie a fait en 1789.

Et ce que les mouvements fascistes ont fait en Italie en 1922, en Allemagne en 1933 : mobiliser des gens épuisés, humiliés, en colère, pour les mener vers un régime qui sert les intérêts des plus riches, pas les leurs.


La leçon est simple : quand le peuple se soulève sans organisation propre, sans représentants qui lui appartiennent vraiment, sans structure autonome, quelqu'un d'autre finit toujours par prendre le volant.


LE ROMAN NATIONAL QU'ON GOBE SANS SOURCILLER

1789, ce n'est pas une fête nationale à célébrer les yeux fermés.

C'est une leçon à lire les yeux ouverts.


Le peuple a pris la Bastille.

Le peuple a brûlé les châteaux.

Le peuple a versé le sang.

Et c'est la bourgeoisie qui a écrit les lois, pris les postes, gardé les terres.

Quand le peuple a voulu aller plus loin, on l'a massacré.


Ce sont des faits documentés, que les historiens connaissent depuis 2 siècles.

Mais on préfère enseigner le mythe : parce que le mythe est utile à ceux qui gouvernent.

Il donne l'impression que tout le monde a gagné en 1789.

Que la France est née libre et égale.

Que le système actuel est l'héritier d'une révolution populaire.

Ce n'est pas vrai.

Et le comprendre, c'est refuser de se faire embarquer une nouvelle fois dans une révolution qui profite à d'autres.



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