top of page

Chronique 146 - Retraites : la France qu'on saigne pour sauver les riches

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
10 juil.
6 min de lecture

La sous-indexation des pensions décryptée : ni fatalité comptable ni contrainte démographique, mais un choix politique.


Chaque été, le même rituel : on explique aux retraités qu'ils coûtent trop cher, aux actifs qu'ils partiront plus tard.

Pendant ce temps, 1 800 foyers regardent ailleurs...

L'argent existe : il a simplement été décidé de ne pas aller le chercher.


Lucie Fourcade

UNE DÉCISION MAQUILLÉE EN CALCUL

Le 9 juillet 2026, le Comité de suivi des retraites a rendu son avis annuel.

Cinq experts.

Une recommandation : sous-indexer les pensions.

En clair, faire progresser les retraites moins vite que les prix, année après année, jusqu'en 2030.


Le motif est affiché sans détour.

Selon le comité, le niveau de vie des retraités serait "élevé" et leur épargne aurait augmenté depuis 2019 (source BFMTV).

Traduction : ils peuvent payer.


Le comité lui-même ne chiffre pas l'effort.

Ce sont les partenaires sociaux qui ont posé la trajectoire lors du conclave sur les retraites : 0,8 point de moins en 2026, puis 0,4 point chaque année, soit 2,4 points cumulés à l'horizon 2030 (source Boursorama).

2,4 points.

Cela paraît minuscule.

C'est un rabot lent, invisible, qui s'enfonce chaque janvier un peu plus profond dans le pouvoir d'achat de plus de 15 millions de retraités.


Et tout, dans la présentation, souffle la même petite musique : il n'y aurait pas le choix.

La démographie commanderait.

Les comptes trancheraient.

La mesure serait triste mais raisonnable.

Arithmétique.

Presque neutre.


Cette neutralité est un décor.

Derrière le décor, il y a une décision.

Et une décision, cela se discute.


UN PROBLÈME RÉEL, UNE SOLUTION CHOISIE

Commençons par accorder au décor ce qu'il a de vrai.

La démographie française bascule, et c'est le Conseil d'orientation des retraites (COR), l'instance publique chargée de veiller sur le régime, qui le documente.

En 2025, l'indice de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme, son plus bas niveau depuis 1918 (source COR).

Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le pays a enregistré plus de décès que de naissances.

Le COR a abaissé son hypothèse de long terme à 1,45 enfant par femme, contre 1,8 auparavant.


Moins d'actifs demain pour financer plus de retraités : le mécanisme est réel.

Dans son rapport du 11 juin 2026, le COR a révisé le déficit du système à 2,4 % du produit intérieur brut (PIB) en 2070, contre 1,4 % anticipé un an plus tôt (source COR).

Le chiffre a de quoi impressionner.


Regardons-le en face.

Cet horizon, c'est 2070.

Pas 2026.

Le fameux "départ à 67 ans" agité dans les commentaires n'est pas une réforme proposée : c'est une simulation, un exercice où l'on ferait reposer tout l'ajustement sur le seul âge (source COR).

Le COR le dit lui-même : c'est une projection, pas une recommandation.


Voilà le glissement qu'il faut nommer.

La démographie décrit un problème.

Elle ne dicte pas la solution.

Qu'il y ait moins de cotisants en 2070 est un fait.

Que la seule réponse consiste à rogner les pensions et allonger les carrières est un choix.

Entre le fait et le choix, il y a un espace entier : l'espace du politique.

C'est précisément cet espace que l'on cherche à faire disparaître en nous répétant qu'aucune autre voie n'existe.


SAIGNER LES RETRAITÉS

La méthode a un avantage considérable pour ceux qui l'emploient : elle ne fait pas de bruit.

Reculer l'âge légal, cela déclenche des cortèges, des grèves, des millions de personnes dans la rue.

Sous-indexer, non.

Chaque janvier, la pension augmente "un peu".

Un peu moins que les prix, mais un peu.

Le retraité voit son chiffre monter et ne voit pas son pouvoir d'achat descendre.

La perte est réelle, mais elle est diffuse, étalée, indolore sur le moment.

C'est un appauvrissement au ralenti.


L'argument du comité mérite qu'on s'y arrête, car il est révélateur.

Les retraités épargneraient, donc ils pourraient contribuer.

Mais parler des retraités comme d'un bloc homogène est une commodité trompeuse.

Le niveau de vie "élevé en comparaison européenne" recouvre des réalités abyssales : à La Réunion, les retraités comptent parmi les plus pauvres de France (source Témoignages).

Sous-indexer de manière uniforme, c'est faire payer autant celui qui touche une petite pension que celui qui vit confortablement.

Le rabot ne trie pas.


Et le comité l'avoue à demi-mot : même cette mesure ne suffira pas.

L'équilibre de 2030 resterait fragile, de "nouvelles mesures" seraient nécessaires (source Témoignages).

Autrement dit, on ouvre une porte qu'on ne refermera plus.

Aujourd'hui les retraités.

Hier déjà les actifs, avec la réforme de 2023.

Demain les deux, encore.

Toujours les mêmes qui paient.


RETROUVER LE MAGOT

Posons alors la question qu'on nous somme de ne jamais poser.

Si l'État a besoin de quelques milliards, où sont-ils ?


Ils sont d'abord dans les niches fiscales.

La France en compte près de 500, pour un coût estimé à 88,3 milliards d'euros au projet de loi de finances 2026 (source Moneyvox).

La Cour des comptes chiffre même ce manque à gagner à près de 92 milliards (et jusqu'à 103 milliards si l'on appliquait la méthode de calcul en vigueur avant 2023, changée depuis - source Observatoire de la justice fiscale).

15 niches à elles seules pèsent plus de la moitié du total.

La France est le pays du G7 qui en compte le plus.


Ils sont ensuite au sommet du patrimoine.

L'économiste Gabriel Zucman a proposé un impôt plancher : garantir que les foyers détenant plus de 100 millions d'euros paient au moins 2 % de leur fortune en impôt.

Le dispositif ne concernerait que 1 800 foyers et rapporterait, selon ses promoteurs, entre 15 et 25 milliards d'euros par an (source Touteleurope).

15 à 25 milliards.

Face à un besoin de financement des retraites que l'on brandit comme insurmontable, l'ordre de grandeur devrait sauter aux yeux.


Pourquoi une telle mesure ?

Parce qu'aujourd'hui, plus on est riche, moins on est taxé proportionnellement.

Les travaux de l'Institut des politiques publiques (IPP) établissent que le taux d'imposition effectif chute au sommet de la distribution : il tombe d'environ 46 % pour les 0,1 % les plus riches (source IPP).

Dans le même temps, selon le classement annuel du magazine Challenges, le patrimoine des 500 premières fortunes françaises est passé de 6 % du PIB en 1996 à 42 % en 2024.

La richesse s'est concentrée à une vitesse vertigineuse.

Sa contribution, elle, s'est allégée.


L'argent existe.

Plusieurs fois le déficit que l'on invoque.

Il ne manque pas : on refuse d'aller le chercher.


LE RN, CE BOUCLIER POUR MILLIARDAIRES

Reste à savoir qui refuse.

Et là, les votes parlent mieux que les discours.


L'impôt plancher de Zucman a été adopté par l'Assemblée nationale en première lecture le 20 février 2025.

Le Sénat l'a rejeté.

Ramené par amendement dans le budget 2026, il a été de nouveau rejeté à l'Assemblée le 31 octobre 2025, par 228 voix contre 172 (source Touteleurope).

La coalition du refus est identifiée : le bloc central, la droite, et le Rassemblement national (RN).


Retenons ce dernier nom.

Le Rassemblement national a voté contre l'impôt des milliardaires.

Le parti qui se planque dans le drapeau du peuple, qui prétend parler pour les oubliés, les petits, les fins de mois difficiles, a protégé 1 800 foyers parmi les plus fortunés du pays.

Marine Le Pen a qualifié la taxe de "non, ni light ni hard ni rien du tout" (source ICI).

Le même mouvement qui hurle contre les "assistés" et désigne l'étranger comme responsable de tous les déficits ferme soigneusement la porte quand il s'agit de faire contribuer les fortunes qui, elles, ne manqueront de rien.


C'est ici que le masque tombe.

L'extrême-droite ne défend pas le peuple contre les puissants.

Elle organise la colère du peuple pour la détourner des puissants.

On désigne le migrant, le chômeur, le voisin : jamais le milliardaire.

La fonction est limpide : que la rage populaire tape vers le bas et jamais vers le haut.

Sous-indexer les pensions et refuser de taxer les fortunes procèdent du même geste.

Le RN n'en est pas la digue.

Il en est le bouclier.


NOUS REFUSONS D'ÊTRE PRIS EN OTAGE

On nous présente un dilemme.

Saigner les retraités ou saigner les actifs.

Choisissez votre victime, mais choisissez : il n'y aurait pas d'autre issue.


Ce dilemme est un mensonge par omission.

Il existe une troisième porte.

Elle est chiffrée, documentée, votable.

Elle a un nom, une trajectoire parlementaire, des dizaines de milliards d'euros derrière elle.

On l'a refermée trois fois en 18 mois, et les mains qui l'ont refermée sont connues.


Alors nommons les choses avec exactitude.

La sous-indexation des pensions n'est pas une contrainte comptable.

C'est une décision politique qui consiste à faire payer ceux qui ont peu pour épargner ceux qui ont tout.

La démographie sert de paravent.

Les retraités servent de caisse.

Et l'extrême-droite sert de garde du corps aux fortunes qu'elle prétend combattre.


Voir cela clairement, ce n'est pas se résigner.

C'est refuser d'être la caisse.

Refuser le paravent.

Et se souvenir, chaque fois qu'on nous dira qu'il n'y a pas d'argent, qu'on nous ment, et qu'on sait très exactement où il dort.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.

🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !

👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.


Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page