Chronique 244 - Réseaux sociaux : Matignon avait déjà la main sur l’interrupteur
Pour faire taire la rue, la France cherche à préparer l’arme numérique des régimes autoritaires.
Quand la rue se lève, certains gouvernements éteignent les réseaux sociaux.
Le nôtre s’y est préparé, discrètement.
La contestation continue.
L’outil attend son heure.

LA LETTRE QUE MATIGNON AURAIT BIEN VOULU GARDER SECRÈTE
Le 22 octobre, Sébastien Lecornu a écrit aux dirigeants d’Orange, d’Iliad, de Bouygues Telecom et d’Altice France pour leur demander d’être prêts à suspendre TikTok, Snapchat et Instagram (source : Clubic).
C’est le média Blast qui a révélé le courrier, deux jours plus tard, documents à l’appui.
Le prétexte tient en deux dates : les 17 et 18 octobre.
En un seul week-end, les pillages ont causé des dégâts comparables aux 11 nuits d’émeutes de 2023, pour une facture d’environ 1,1 milliard d’euros (source : IFRAP).
Matignon accuse les réseaux sociaux d’avoir servi à organiser les violences, et le Premier ministre réclame "la faculté de suspendre temporairement l’accès à ces services" (source : Alloforfait).
Le mode opératoire est précis.
Un filtrage du système de noms de domaine (DNS), pour rendre les plateformes inaccessibles, principalement sur les réseaux mobiles (source : Cryptoast).
Une activation envisagée vers 14H le jour de la manifestation du 24 octobre, pour une durée pouvant aller jusqu’à 12 heures (source : Univers Freebox).
X, absent du courrier, aurait rejoint la liste après l’envoi.
Je retiens surtout ceci.
La lettre exige la discrétion des destinataires, présente la mesure comme "exploratoire" et ne cite aucune base légale (source : Clubic).
Le droit ?
Renvoyé au lendemain, dans une visioconférence de 70 minutes où les désaccords ont été vifs (source : 75 secondes).
On explore rarement en exigeant le secret.
IRAN, TURQUIE, GABON... ET FRANCE
Couper les réseaux quand la rue gronde n’a rien d’une invention française.
La liste des gouvernements qui l’ont fait dessine une famille politique assez nette.
En septembre 2022, l’Iran restreint Instagram et WhatsApp, alors que les Iraniens y diffusent les images des manifestations qui suivent la mort de Mahsa Amini (source : RSF).
En mars 2025, la Turquie bride pendant 42 heures X, YouTube, Instagram, TikTok, WhatsApp ou Signal, au lendemain de l’arrestation du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, principal rival d’Erdoğan (source : IPI).
À Maurice, en novembre 2024, le régulateur des télécoms ordonne de suspendre tous les réseaux sociaux jusqu’au lendemain des élections, au nom de la sécurité nationale (source : Le Mauricien).
Contestée en justice, la mesure est levée en quelques jours (source : allAfrica).
En février 2026, le Gabon suspend les réseaux sociaux jusqu’à nouvel ordre (source : allAfrica).
Près de 5 mois plus tard, la suspension tient toujours, sans calendrier ni explication (source : Gabon Media Time).
Et il y a le Népal.
En septembre 2025, le gouvernement bloque 26 plateformes, la jeunesse envahit les rues de Katmandou, et le Premier ministre finit par démissionner (source : Amnesty International).
Partout, le même vocabulaire : ordre public, sécurité, haine.
Partout, le même moment : celui où la population conteste.
La France s’apprête à rejoindre cette liste par la porte de service.
LA MARCHE À PETITS PAS
Rien de tout cela ne sort de nulle part.
En juillet 2023, après la mort de Nahel, Emmanuel Macron évoque devant des maires l’idée de réguler, voire de couper, les réseaux sociaux quand la situation s’emballe (source : La Libre).
Tollé.
Le gouvernement fait machine arrière dès le lendemain (source : Next).
En mai 2024, la phrase devient un acte.
En pleines émeutes en Nouvelle-Calédonie, le gouvernement de Gabriel Attal suspend TikTok, sans indication de durée (source : Next).
Le 1er avril 2025, le Conseil d’État juge ce blocage illégal, pour atteinte disproportionnée aux libertés (source : Le Monde du Droit).
Mais il laisse la porte entrouverte : une coupure reste possible si elle est indispensable, sans alternative immédiate et limitée dans le temps (source : L’Esprit FR).
Après les pillages du 17 octobre, Gabriel Attal relance l’idée au micro (source : Clubic).
La lettre de Sébastien Lecornu s’engouffre exactement dans la brèche de 2025 : une interruption provisoire, décidée sans texte, au nom des circonstances exceptionnelles (source : Kohen Avocats).
Une phrase en 2023.
Un territoire d’outre-mer en 2024.
Toute la métropole en 2026.
Chaque étape rend la suivante plus banale.
La fascisation avance ainsi : des outils qu’on évoque, qu’on teste, puis qu’on installe (Fascisation : le baromètre que personne ne voulait dresser).
UN FREIN, PAS UN REMPART
Je le dis sans détour : les opérateurs ont freiné.
Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom ont exprimé de sérieuses réserves sur la faisabilité technique et sur la légalité du dispositif (source : Cryptoast).
Le blocage limité aux mobiles et à certaines zones, ils se sont dits incapables de l’assurer à court terme (source : Clubic).
Saluons-le.
Puis regardons ce que ce frein protège vraiment.
Une objection technique se lève avec un délai.
Une réserve juridique se contourne avec un texte.
Le jour où les opérateurs seront prêts, la seule barrière restante sera la volonté de ceux qui gouvernent.
C’est précisément elle qui a écrit la lettre.
L’initiative vient bien de l’État.
Le 23 octobre, Matignon communiquait publiquement sur plus de 100 signalements et un dialogue renforcé avec les plateformes, sans évoquer le moindre blocage (source : Alloforfait).
Le même jour, ses services discutaient de la coupure en visioconférence.
Deux discours, un seul cap.
Et le 24 octobre ?
Environ 410 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les syndicats, et aucune coupure déclenchée (source : Cryptoast).
L’outil était prêt.
Les citoyens, eux, ont compris le message : la messagerie Bitchat, qui fonctionne sans Internet, connaît un véritable engouement en France (source : Cryptoast).
La suite est déjà annoncée.
Pour leur "acte III", les Gilets jaunes appellent ce samedi 31 octobre à des rassemblements et des sit-in devant l’Assemblée nationale et devant toutes les mairies de France (source : Sortiraparis).
Le rendez-vous est fixé à 14H, pour défendre les libertés publiques (source : evous).
14H : l’heure exacte où, une semaine plus tôt, Matignon envisageait d’éteindre les réseaux.
LE DOIGT RESTE SUR L’INTERRUPTEUR
La coupure n’a pas eu lieu.
C’est la seule bonne nouvelle de cette histoire.
Tout le reste a eu lieu.
La lettre a été écrite.
Les opérateurs ont été mobilisés.
Le droit a été traité comme un détail à régler le lendemain.
Un gouvernement qui prépare en secret de faire taire les réseaux pendant une manifestation a déjà tranché une question.
Pour lui, le danger, c’est la parole qui circule.
L’Iran, la Turquie, le Gabon ont franchi le pas.
La France a préparé le sien.
Entre préparer et faire, il ne reste qu’une décision.
Samedi, à 14H, la rue est appelée à s’asseoir devant l’Assemblée nationale et devant les mairies, pour les libertés publiques.
À l’heure même où, une semaine plus tôt, l’écran devait s’éteindre.
Si ce jour-là vos réseaux restent muets, vous saurez d’où vient l’ordre.
Retenez cette lettre.
La prochaine ne sera peut-être appliquée.
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