Chronique 147 - Repos arraché, vacances volées
- Lucie Fourcade
- 11 juil.
- 6 min de lecture
De la mer pour tous en 1936 aux campings 5 étoiles : l’histoire d’un droit conquis, puis laissé à l’abandon.
Le repos, nous l’avons arraché de haute lutte.
Les vacances, on nous les reprend sans bruit.
4 Français sur 10 ne partent plus.
La plage redevient un privilège.

NOS VACANCES NÉES D’UNE GRÈVE GÉNÉRALE
Il faut le redire, parce qu’on l’oublie : les congés payés n’ont pas été accordés.
Ils ont été pris.
Au printemps 1936, la victoire du Front populaire déclenche une vague de grèves d’une ampleur inédite : près de deux millions de grévistes, l’occupation des usines, l’accordéon dans les cours d’atelier (source INA).
On les a appelées les "grèves joyeuses".
Ce n'était pas des dirigeants éclairés qui ont décidé d’en haut : ce fût un rapport de force qui a imposé, d’en bas, ce que personne n’osait espérer.
Dans la nuit du 7 au 8 juin, les accords Matignon sont signés.
Les lois des 20 et 21 juin instaurent 15 jours de congés payés (12 jours ouvrables) pour tous les salariés sous contrat (source Assemblée nationale).
Léon Blum, plus tard, parlera "d’une éclaircie dans des vies difficiles, obscures" (source Fondation Jean-Jaurès).
Et l’autre camp ?
Le 6 juin, lors du débat d’investiture, le député d'extrême-droite Xavier Vallat accueille le premier chef de gouvernement socialiste et juif par un discours antisémite (source Assemblée nationale).
La droite dure de l’époque, les ligues, la presse réactionnaire : tous voient dans ce repos ouvrier une menace, un désordre, une provocation.
La suite est une longue montée par paliers, et chaque palier est une lutte : troisième semaine en 1956, quatrième en 1969 dans le sillage de Mai 68, cinquième en 1982 (source Cnam).
Entre-temps, le Conseil national de la Résistance avait reconquis l’essentiel des acquis de 1936.
Rien n’est jamais tombé du ciel.
Tout a été gagné.
LA MER POUR TOUS
Restait à transformer un droit en réalité.
Un ouvrier avec 15 jours devant lui, mais sans un sou pour le train, reste à la maison.
C’est le rôle de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État à l’Organisation des loisirs et des sports.
Il négocie avec les chemins de fer un "billet populaire de congé annuel" à tarif réduit (source franceinfo).
Le résultat est immédiat : environ 600 000 personnes partent dès l’été 1936, près de 900 000 profitent des billets Lagrange l’année suivante (source franceinfo).
Ces premières vacances sont modestes, et c’est précisément leur grandeur.
Une tente plantée, un emplacement à quelques francs, la découverte de la mer par des gens qui ne l’avaient jamais vue.
Jean Wroblewski, ancien mineur du Nord, résumait tout d’un mot : 12 jours de congés, "c’était vraiment phénoménal" (source INA).
Le camping devient la forme emblématique de cette liberté nouvelle : peu cher, sans façon, égalitaire.
Longtemps, les campings municipaux ont incarné cette promesse : des nuitées abordables, une place au bord de l’eau pour à peu près tout le monde (source L’Essentiel de l’Éco).
Colonies de vacances, villages familiaux, terrains communaux : toute une infrastructure populaire s’est construite pour que le repos ne soit pas réservé aux nantis.
C’était ça, la victoire concrète de 1936.
Pas seulement le droit de se reposer.
Le moyen d’en jouir.
ILS BRONZENT SUR NOS CONQUÊTES
Aujourd’hui, plus personne n’ose attaquer les congés payés de front.
Ils sont devenus si consensuels que même les héritiers de ceux qui les combattaient en profitent.
L’extrême-droite prend ses vacances.
Elle plante sa tente, déplie sa serviette, brandit le drapeau tricolore sur la plage.
Elle jouit, sans gêne, d’un droit que sa propre famille politique a haï en son temps.
Voilà le fil qu’il faut tenir : on peut savourer le fruit tout en méprisant l’arbre qui l’a produit.
Car un acquis n’est jamais qu’un mécanisme.
Les congés payés existent grâce à un rapport de force, grâce à de la dépense publique, grâce à une volonté collective de rendre le repos accessible.
Or c’est exactement ce mécanisme que le projet de la droite dure met en danger : non par une abrogation spectaculaire, mais par l’assèchement méthodique des outils qui rendent les vacances possibles pour les plus modestes.
L’exemple est concret et récent : dans la dernière loi de finances, le budget de l’État consacré aux séjours éducatifs et de plein air pour les jeunes a été ramené à zéro, privant les plus défavorisés d’un accès collectif à la nature (source Le Quotidien des Entreprises).
On ne détruit plus le droit.
On coupe les ponts qui y mènent.
QUAND LES VACANCES REDEVIENNENT UN PRIVILÈGE
Les chiffres montrent une régression régulière.
Près de 4 Français sur 10 ne partent pas en vacances au cours de l’année (source Observatoire des inégalités).
Et derrière la moyenne, le gouffre social : 54 % des ouvriers sont partis en vacances, contre 78 % des cadres supérieurs (source Observatoire des inégalités).
Ce recul se creuse au moment où la pauvreté atteint un niveau inédit : 15,4 % de la population sous le seuil de pauvreté en 2023, soit 9,8 millions de personnes, le taux le plus élevé depuis le début de la mesure en 1996 (source France 24).
Et le camping, ce refuge populaire, se referme.
Les emplacements nus (la tente, la caravane, le tarif abordable) représentaient 71 % du parc en 2011.
Ils sont tombés à 51 %, et reculent d’environ 3 % chaque année (source L’Essentiel de l’Éco).
Les campings municipaux, les moins chers, étaient 3 500 en 1990.
Il en reste environ 1 440 (source Le Quotidien des Entreprises).
À la place montent les mobil-homes à 1 000 ou 1 200 euros la semaine, les parcs aquatiques et le "glamping".
Les établissements 4 et 5 étoiles ne pèsent que 21 % du parc mais concentrent près de 58 % des nuitées (source L’Essentiel de l’Éco).
Derrière cette montée en gamme, des groupes financiers (Capfun, Sandaya, Yelloh!, Homair) et jusqu’à un fonds souverain d’Abu Dhabi entré au capital du secteur (source Le Quotidien des Entreprises).
Un titre de presse résume la trajectoire sans détour : les classes populaires sont chassées du camping.
La forme la plus égalitaire du repos français est en train d’être rachetée, standardisée, financiarisée.
La tente plantée disparaît.
Le rendement, lui, prospère.
VACAF, LE DERNIER FIL AVANT LA RUPTURE
Il subsiste un filet.
Le dispositif VACAF, géré par les Caisses d’allocations familiales, aide les familles modestes à partir : l’Aide aux vacances familiales et l’Aide aux vacances enfants, avec un réseau d’environ 3 600 structures labellisées et une prise en charge de 40 à 85 % du séjour, déduite directement du prix (source aide-sociale.fr).
C’est réel, c’est utile, et il faut le dire.
Mais il faut dire aussi ses limites, parce qu’elles dessinent en creux tous ceux qui restent à quai.
VACAF suppose d’être allocataire avec un enfant à charge : les travailleurs pauvres sans enfant, les personnes seules, une grande partie des précaires en sont exclus d’emblée.
L’aide dépend d’un quotient familial plafonné, souvent autour de 800 à 900 euros, ce qui écarte ceux qui gagnent à peine au-dessus (source CAF).
Elle est versée "dans la limite des fonds disponibles", donc rationnée.
Dans de nombreux départements, elle n’est accordée qu’une année sur deux ou sur trois (source aide-sociale.fr).
Et elle n’ouvre que sur un catalogue fermé, pendant les seules vacances scolaires.
Autrement dit : un secours ponctuel, pas un droit universel.
La loi de 1998 contre l’exclusion inscrivait pourtant les vacances parmi les droits.
Entre ce texte et la réalité d’aujourd’hui, il y a tout l’écart qui sépare une promesse d’un rationnement.
DES VACANCES POUR TOUS
1936 nous a appris une chose simple et définitive : un droit se prend, il ne se quémande pas.
La gauche et le mouvement ouvrier ont conquis les congés payés par le rapport de force, puis les ont élargis, palier après palier, contre tous ceux qui prédisaient la ruine.
Le combat, aujourd’hui, s’est déplacé.
Le droit au repos est acquis.
C’est le moyen d’en jouir qu’on nous reprend, à bas bruit, par la fermeture des campings populaires, la financiarisation du littoral et l’assèchement des aides.
La bataille n’est plus seulement celle des congés payés.
C’est celle des vacances pour tous.
Défendre les campings municipaux, les aides au départ, les séjours éducatifs.
Nommer ceux qui rachètent le bord de mer.
Refuser que la plage redevienne un privilège.
La gauche a gagné le droit au repos.
À nous de gagner, maintenant, le droit d’en profiter.
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