Chronique 100 - Qui dirige vraiment la France ?
- Lucie Fourcade
- 25 mai
- 7 min de lecture
Les hommes qui gouvernent sans jamais se faire élire.
Il existe en France une question que personne ne pose vraiment dans les grands médias : qui gouverne réellement ?
Pas qui préside.
Pas qui siège à Matignon.
Qui gouverne : c'est-à-dire qui fixe les limites du pensable, qui impose les priorités, qui détermine ce que les élus peuvent ou ne peuvent pas faire.
La réponse est là, documentée, étalée.
Ces hommes ne se présentent jamais aux élections.
Certains refusent même de comparaître devant les commissions du Parlement qui les convoquent.
Pour la 100e chronique, je dresse leurs portraits.

LES ARCHITECTES DE L'OPINION
En février 2022, 11 milliardaires cumulaient 81 % des quotidiens nationaux, 95 % des hebdomadaires généralistes, 47 % des audiences radio et 57 % des audiences télévisuelles (source Voxeurop).
Ce n'est pas une démocratie de l'information.
C'est un oligopole.
Vincent Bolloré en est le pivot.
Son empire couvre CNews, première chaîne d'information en continu en France, Europe 1, le Journal du Dimanche, le JDNews, les magazines Prisma, le groupe Havas et l'éditeur Editis.
En 20 ans, il a bâti un écosystème idéologique complet : CNews normalise des thèmes, Europe 1 les amplifie, le JDD les met en récit, Editis les publie.
La suppression systématique des voix de gauche dans ces médias n'est pas un accident : c'est une ligne directrice.
La preuve par les mots de l'intéressé lui-même.
Convoqué devant la commission d'enquête sénatoriale en janvier 2022, Bolloré lâche cette phrase qui vaut confession : "Si je ne crois pas en quelque chose, je ne vais pas le mettre sur mes antennes".
En novembre 2024, il étend encore son emprise en participant au rachat de l'École supérieure de journalisme de Paris.
L'historien de la presse Alexis Lévrier résume l'intention : il s'agit de "former ses propres journalistes dans le cadre d'un projet idéologique global qui consiste à porter l'extrême-droite à la tête de l'État" (source Wikipédia).
Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, a construit en 3 ans un empire médiatique concurrent : BFM-TV, RMC, La Provence, La Tribune, Brut.
En mars 2024, le directeur de la rédaction de La Provence est mis à pied après une Une critique d'Emmanuel Macron.
Toute la rédaction se met en grève.
Saadé affirme "ne pas s'immiscer dans la ligne éditoriale" (source La Relève et la Peste). L'incident parle de lui-même.
Pendant ce temps, son groupe a cumulé plus de 45 milliards de profits entre 2020 et 2024, avec un taux d'imposition effectif de 1,25 % sur 5 milliards de dividendes grâce au régime fiscal européen "mère-fille".
Bernard Arnault, plusieurs fois première fortune mondiale, détient Les Échos, Le Parisien, Radio Classique et Paris Match.
Son pouvoir s'exerce surtout par ce que les médias ne font pas.
Un journaliste du Parisien témoigne auprès de Mediapart : "En clair, la politique, c'est de ne pas traiter ce qui concerne LVMH".
LVMH a coupé ses budgets publicitaires à Libération après une Une critique (source L'Insoumission).
Le Canard enchaîné révèle qu'Arnault paie moins de 14 % d'impôts sur l'ensemble de ses revenus.
La plupart des grands médias n'ont pas repris l'information.
Xavier Niel complète le tableau.
Via le groupe Le Monde, il contrôle Le Monde, Le Nouvel Obs, Télérama, Courrier International, HuffPost et une vingtaine d'autres titres.
Il est aussi présent dans Mediawan, qui produit pour la télévision publique.
L'historien de la presse Alexis Lévrier le résume sans détour : "Le simple fait qu'il possède tous ces médias lui donne l'oreille du pouvoir. Ce n'est jamais fait de manière désintéressée".
Niel lui-même a dit sous serment devant le Sénat que la propriété des journaux sert "à se protéger des pouvoirs de toutes sortes".
Il est le compagnon de Delphine Arnault, fille de Bernard Arnault, scellant au passage la connexion entre les deux empires.
L'INGÉNIEUR DU POUVOIR
Si Bolloré construit l'opinion par les médias, Pierre-Édouard Stérin, lui, construit le pouvoir par l'organisation.
Fondateur de Smartbox, fortune estimée à 1,6 milliard d'euros, il est l'architecte du projet de reconquête politique conservatrice le plus ambitieux qu'ait connu la France depuis des décennies.
Son nom est Périclès, acronyme soigneusement choisi : Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes.
Dévoilé en avril 2024 par La Lettre, puis publié intégralement par L'Humanité, le document fondateur fixe un objectif : porter au pouvoir une alliance entre l'extrême-droite et la droite libérale-conservatrice, avec 300 villes "à gagner absolument" pour le RN aux municipales de 2026, une école de formation de 2 000 candidats, et une "guérilla juridique" contre l'immigration et "la théorie du genre" (source Franceinfo).
Le projet s'inspire directement des mouvements religieux et libertariens américains qui ont contribué à la réélection de Donald Trump en 2024.
Son coordinateur électoral a effectué un voyage d'étude en Hongrie auprès de Viktor Orbán et échangé avec la Heritage Foundation, auteur du Projet 2025 (source Wikipédia).
Ce n'est pas une imitation : c'est un transfert de méthode.
En 2025, Stérin co-organise avec Bolloré le "Sommet des libertés", réunissant entrepreneurs médiatiques conservateurs et responsables politiques de droite.
La connexion entre levier médiatique et levier idéologique est désormais institutionnalisée.
Pendant ce temps, Stérin a refusé à trois reprises de comparaître devant l'Assemblée nationale, avant d'apparaître le même jour sur CNews pour se moquer des commissions parlementaires.
Il se réclame "patriote".
Il vit en Belgique pour raisons fiscales depuis 2012.
LES MAÎTRES DU CAPITAL
Le pouvoir financier s'exerce plus directement encore sur les décisions gouvernementales.
L'été 2024, après les élections législatives, Arnault active ses réseaux pour bloquer toute coalition de gauche et toute hausse d'impôt.
Lorsque Michel Barnier, nommé à Matignon, évoque une contribution des plus riches, Arnault réagit avec violence.
Ses déclarations l'auraient "ulcéré", selon le Nouvel Obs.
Barnier est ensuite renversé (source Contre Attaque).
Le lien de causalité n'est pas établi formellement.
La chronologie, elle, est éloquente.
Le MEDEF, sous la présidence de Patrick Martin depuis 2023, entre dans une phase de mobilisation politique assumée.
En 2024, il appelle les entreprises à former un "front économique" pour peser dans les décisions du pays.
Sa ligne rouge absolue : la réforme des retraites est intouchable.
Ce n'est pas une position économique : les économistes sont largement divisés sur la question.
C'est une position idéologique (source Public Sénat).
Le MEDEF ne gouverne pas.
Il fixe des interdits.
Ce qui revient au même.
LA FORCE MILITARO-INDUSTRIELLE
Il est un pouvoir plus ancien, plus profond, plus discret : celui de l'industrie de défense.
Thales est contrôlé à parts quasi égales par l'État français et le groupe Dassault Aviation (source Observatoire des multinationales).
L'État nomme ses administrateurs.
L'industrie dicte ses besoins.
La boucle est fermée : pour produire des armes, il faut les exporter ; pour les exporter, il faut que des armées les utilisent.
Ce que cette boucle produit concrètement : entre 2018 et 2023, Thales a vendu au moins 2 millions d'euros de composants électroniques à l'industrie d'armement israélienne (transpondeurs, radars anticollision, systèmes de communication) destinés à équiper les drones Heron TP et Hermes 900.
L'enquête est signée Disclose, documents commerciaux à l'appui.
Selon Disclose, ces drones ont participé à au moins 8 frappes meurtrières à Gaza après le 7 octobre 2023.
Thales confirme les ventes.
Il précise que les composants sont "non létaux".
La France est le deuxième exportateur mondial d'armes en 2024, derrière les États-Unis.
Elle continue de vendre à l'Arabie saoudite malgré le Yémen.
Elle continue de vendre à Israël malgré Gaza.
Ce n'est pas de la diplomatie.
C'est une dépendance à la guerre que personne n'a jamais soumise au vote.
LES RÉSEAUX INVISIBLES
Derrière les personnalités, une infrastructure silencieuse : les think tanks.
L'Institut Montaigne est l'exemple le plus documenté.
Fondé en 2000 par Claude Bébéar, PDG d'AXA, il est financé par plus d'une centaine d'entreprises : LVMH, TotalEnergies, BNP Paribas, Vinci, Carrefour.
Son conseil de direction réunit des dirigeants d'Engie, de Renault, de Dassault Systèmes.
Ce n'est pas un club de réflexion neutre.
C'est le patronat français qui se dote d'un bureau d'études.
Le mécanisme est simple : l'Institut produit des rapports.
Les gouvernements les commandent, les citent, s'en inspirent.
Son directeur Laurent Bigorgne est nommé par le Premier ministre pour concevoir la réforme de l'État.
La même année, Édouard Philippe se déplace en personne au déjeuner que l'Institut organise entre ses entreprises adhérentes et des responsables politiques.
L'Institut Montaigne a publié plusieurs rapports préconisant le recul de l'âge de la retraite avant que la réforme ne soit votée en 2023.
Le consensus se fabrique avant que le Parlement ne vote.
Le Parlement, lui, entérine (source Attac France).
Ce pouvoir systémique n'a pas besoin de se coordonner pour être efficace.
Ces hommes n'ont pas besoin de se réunir dans une arrière-salle pour décider ensemble.
Ils partagent les mêmes intérêts de classe, les mêmes grandes écoles, les mêmes peurs (la hausse des impôts, le renforcement des syndicats, la régulation des médias) et les mêmes réflexes.
Quand l'un est menacé, les autres réagissent instinctivement.
Ce n'est pas un complot.
C'est une structure.
Les chiffres d'Oxfam le confirment sans ambiguïté : en 2025, la fortune des milliardaires a progressé 3 fois plus vite que lors des 5 années précédentes.
En France, 53 milliardaires possèdent plus que 32 millions de personnes.
Les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d'occuper un poste politique que les citoyens ordinaires.
Les risques de recul démocratique sont 7 fois plus élevés dans les pays où les inégalités sont fortes (source Oxfam France).
NOTRE LUCIDITÉ FACE À L'ENNEMI INTÉRIEUR
Qui dirige vraiment la France ?
La réponse est maintenant posée, documentée, nommée.
Des hommes qui n'ont jamais été élus, qui ne le seront jamais, et qui n'en ont pas besoin.
Ils gouvernent par l'information.
Par l'argent.
Par l'idéologie.
Par l'armement.
Par les réseaux.
Ce constat n'est pas un appel au désespoir.
C'est un appel à la lucidité.
Parce qu'un pouvoir qui se cache peut se perpétuer indéfiniment.
Un pouvoir qui est nommé, cartographié, documenté peut être combattu.
Les outils existent : la presse indépendante, les associations, les syndicats, les élus qui résistent, et la conscience de millions de gens qui comprennent enfin ce qui se passe réellement.
Cette centième chronique ne marque pas une fin.
Elle marque une étape.
Bolloré, Arnault, Saadé, Niel, Stérin, Dassault, le MEDEF, les think tanks : nous les avons nommés.
Nous les nommerons encore.
La démocratie n'a pas rendu son dernier souffle.
Elle se défend, chaque jour, avec ceux qui refusent de fermer les yeux.
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