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Chronique 208 - Quand le fascisme se normalise, l'antidote est criminalisé

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
10 sept.
5 min de lecture

De Lyon à Washington, en passant par Budapest, une même mécanique : la normalisation de l'extrême droite pousse à la criminalisation de l'antifascisme.


Le fascisme défile.

L'antifascisme comparaît.

Analyse d'un renversement moral.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

L'ANTIFASCISME FRANÇAIS QUE L'ÉTAT VEUT DISSOUDRE

En 2022, l'État dissout le Groupe antifasciste Lyon et environs.

En 2025, la Jeune Garde, confirmée par le Conseil d'État en 2026.

En 2026, le Front de rue lillois.

Trois collectifs, une même raison d'être : combattre l'extrême droite dans la rue. Trois collectifs, un même sort (source : Rue89Lyon).


L'arme date de 2021.

La loi séparatisme de Gérald Darmanin permet de dissoudre tout groupement provoquant à la violence.

Formule commode.

Elle descend en droite ligne de la loi de 1936, votée pour briser les ligues factieuses.

90 ans plus tard, elle frappe leurs adversaires.


Restait le prétexte.

Il est venu de Lyon.

En février 2026, Quentin Deranque, jeune militant d'extrême droite, meurt après une rixe en marge d'une conférence de Rima Hassan.

La séquence politique est immédiate : minute de silence à l'Assemblée, éditoriaux sur l'ultragauche qui tue.

Le coupable est désigné avant l'enquête, et c'est l'antifascisme (source : Public Sénat).


Puis les faits arrivent.

Le 22 février, L'Humanité publie des échanges où des cadres de Némésis planifient, avec Calixte Guy, dirigeant du groupuscule néofasciste Audace Lyon, de servir d'appât pour piéger des antifascistes.

Confirmé par BFM TV, repris à l'Assemblée.

Le piège n'était pas tendu aux militants d'extrême droite.

Il était tendu par eux (source : Assemblée nationale).


Un homme est mort, l'instruction suit son cours, la justice dira qui a frappé.

La question n'est pas là.

Elle est de comprendre comment une provocation d'extrême droite s'est muée, en quelques jours, en réquisitoire contre tout l'antifascisme.


On objectera que l'État dissout aussi des groupes d'extrême droite.

C'est vrai.

Mais dissoudre une bande pour des actes est une chose.

Traiter une conviction comme un péril public en est une autre.


DE BUDAPEST À PARIS, LA TRAQUE DES ANTIFAS

Chaque année, à Budapest, l'extrême droite européenne défile pour le Jour de l'honneur.

Uniformes, drapeaux, hommage aux soldats de la Waffen-SS.

En 2023, des militants sont venus s'y opposer.

Depuis, la Hongrie les traque, à l'échelle du continent, par mandats d'arrêt européens (source : Basta!).


Trois visages résument cette chasse.

L'Italienne Ilaria Salis a passé 15 mois en détention à Budapest, présentée au tribunal entravée aux chevilles et aux poignets, avant d'être sauvée par son élection au Parlement européen.

Maja, militant antifasciste allemand, a été livré par son propre pays à la Hongrie en 2024, puis condamné à 8 ans de prison au terme d'un procès expédié.

Gino, de son vrai nom Rexhino Abazaj, réfugié en France pour fuir précisément ce genre de justice, est aujourd'hui rattrapé par elle.

La cour d'appel de Paris vient de valider son extradition vers l'Allemagne, en août 2026, alors que cette même cour avait refusé, un an plus tôt, de le livrer directement à Budapest.

Il a formé un pourvoi en cassation.


Derrière ces trois visages, une vingtaine d'autres sont poursuivis, emprisonnés ou en attente d'extradition, pour s'être dressés contre des néonazis (source : Politis).


Voici où l'affaire devient vertigineuse.

Viktor Orbán, l'homme qui a fait de cette traque un symbole, a perdu le pouvoir en avril 2026 (source : franceinfo).

Battu aux législatives.

On pourrait croire la page tournée.

Elle ne l'est pas.

Les mandats d'arrêt restent valides 10 à 15 ans.

Maja reste en cellule.

Et ce ne sont pas les geôliers d'Orbán qui poursuivent aujourd'hui la besogne, ce sont des démocraties.

La France, qui valide.

L'Allemagne, qui livre.


Retenez ce point, car il porte toute la démonstration.

La fascisation ne dépend plus d'un régime fasciste.

La machine a été intégrée par des États de droit, qui la font tourner par habitude, longtemps après la chute de celui qui l'avait lancée.


TRUMP ET L'ANTIFASCISME "TERRORISTE"

Le 10 septembre 2025, l'activiste conservateur Charlie Kirk est assassiné sur un campus de l'Utah.

12 jours plus tard, Donald Trump signe un décret désignant l'antifascisme comme organisation terroriste intérieure.

Ordre est donné aux agences fédérales d'enquêter, de démanteler, de poursuivre ceux qui financent (source : NPR).


Un détail dérange, et il est de taille.

Les enquêteurs affirment que le suspect a agi seul, sans lien établi avec un quelconque groupe de gauche.

Le prétexte tient donc mal.

Mais il tient assez pour signer.


Un second détail achève la démonstration.

L'antifascisme n'est pas une organisation.

C'est un mouvement décentralisé, sans dirigeant, sans structure, sans fichier d'adhérents, et aucune disposition fédérale ne permet de classer un groupe intérieur comme terroriste.

Trump ne frappe donc pas une organisation.

Il frappe une idée.

Être antifasciste devient, en soi, un motif de suspicion.


Le procédé a essaimé aussitôt.

Dans la foulée du décret américain, la Hongrie a classé à son tour "l'idéologie antifasciste" parmi les menaces terroristes (source : StreetPress).

La même logique, d'un continent à l'autre, en quelques semaines.

On ne poursuit plus des actes, on met en accusation une conviction.


LE POISON SE RÉPAND EN PLEIN JOUR

On juge l'antidote au moment précis où le mal, lui, progresse sans se cacher.

Les chiffres ne viennent pas de tracts militants.

Selon le Centre de recherche sur l'extrémisme d'Oslo, la France est le deuxième pays d'Europe pour les violences d'extrême droite : 21 attaques pour la seule année 2023, contre 6 par an en moyenne la décennie précédente (source : Politis).

La DGSI évalue l'ultradroite agissante à près de 2 000 individus (source : Assemblée nationale).


En juin 2025, à Puget-sur-Argens, un homme abat son voisin tunisien, Hichem Miraoui, au nom de son "allégeance au bleu-blanc-rouge" : pour la première fois, le Parquet national antiterroriste se saisit d'un homicide relevant de cette idéologie (source : franceinfo).


Et ces gens ne se dissimulent plus.

Ils défilent dans Paris, tabassent à 20 contre un un militant cégétiste, planifient leurs guet-apens sur des boucles privées.

Le fascisme d'aujourd'hui manifeste, revendique, pose pour la photo.


Deux poids, deux mesures.

D'un côté on tolère, on relativise, on normalise.

De l'autre on dissout, on extrade, on décrète.

Le poison à visage découvert, l'antidote au banc des accusés.


LA RÉSISTANCE AU BANC DES ACCUSÉS

Reprenons le fil, car il dessine une seule et même figure.

De Lyon à Washington, en passant par Budapest, on protège ceux qui menacent la démocratie et on poursuit ceux qui la défendent.

Le renversement est moral avant d'être juridique.

Il inverse le bien et le mal.


Souvenons-nous de ce que "dissoudre" voulait dire en 1936.

Barrer la route aux ligues fascistes.

Protéger la République de ceux qui voulaient l'abattre.


La même arme sert aujourd'hui contre ceux qui tiennent encore la rue face aux fascistes.

Voilà l'aveu.

Quand un État se met à traiter l'antifascisme comme le danger, c'est qu'il a déjà cessé de voir où est la menace.


Reste une question, et elle est simple.

Quand combattre le fascisme est devenu un délit, comment appelle-t-on ce qui reste de la démocratie ?


Ce blog porte un nom.

Il n'a jamais été aussi littéral.



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