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Chronique 57 - Quand l'ego se mesure en dizaines de mètres

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 12 avr.
  • 6 min de lecture

De Néron à Trump : ce que les monuments des tyrans disent de leur règne.


"Pour moi".

Deux mots.

C'est ainsi que Donald Trump a répondu quand on lui a demandé à qui était destiné son futur arc de triomphe de 76 mètres à Washington.


De Néron à Hitler, les tyrans ont toujours fini par construire.

Pas pour la nation.

Pour eux-mêmes.

Et pour que personne n'oublie (comme si on pouvait).


Lucie Fourcade

QUAND LE PRÉSIDENT COMMANDE SON PROPRE PIÉDESTAL

Le 10 avril 2026, Donald Trump a annoncé sur Truth Social les plans d'une arche de 76 mètres destinée à marquer Washington de son empreinte  (source Franceinfo). 


Le superlatif était dans l'énoncé même : "le MEILLEUR et le PLUS BEAU Arc de triomphe au monde".

Le président a précisé que le monument serait "une merveilleuse addition à la région de Washington dont tous les Américains pourront profiter pendant de nombreuses décennies".


La structure prévoit une imposante figure ailée tenant une torche et une couronne à la manière de la Statue de la Liberté, flanquée de deux aigles et gardée par quatre lions, tous dorés.

Les inscriptions "One Nation Under God" et "Liberty and Justice for All" seraient gravées en lettres d'or au sommet, de chaque côté du monument  (source L'Actualité).


Ce qui mérite d'être retenu n'est pas le projet lui-même, mais la scène qui l'a précédé.

Lorsque Trump avait présenté pour la première fois, en octobre 2025, des maquettes de cette arche, un journaliste lui avait demandé à qui elle était destinée.

Il avait répondu : "À moi"  (source The Conversation).

À moi.

Deux mots.

Aucune ambiguïté.


La Commission des beaux-arts chargée d'examiner le projet est composée exclusivement de membres nommés par Trump lui-même  (source Franceinfo). 

Ce n'est pas une procédure de validation.

C'est un miroir installé face à un miroir.


Ce projet s'inscrit dans une série d'initiatives destinées à laisser sa marque dans le paysage américain : reconstruction d'une aile de la Maison Blanche selon ses désirs, immense salle de bal pouvant accueillir mille personnes, renommage du Kennedy Center en "Trump-Kennedy Center", signature sur les futurs billets de 100 dollars (une première pour un président en exercice)  (source Franceinfo).


Chaque geste suit la même logique.

Chaque pierre posée dit la même chose.

Ce n'est pas de la politique.

C'est de la construction d'éternité.


DE PIERRE, D'OR ET DE SANG

L'obsession monumentale des autocrates n'est pas une coïncidence.

Elle constitue l'une des constantes les mieux documentées de l'histoire politique.


Hitler en avait fait une doctrine.

Avec son architecte Albert Speer, il avait conçu le projet "Germania" : refonder Berlin en capitale du monde, y élever un Grand Dôme capable d'accueillir 180 000 personnes, une Grande Avenue plus large que les Champs-Élysées, et un arc de triomphe si monumental que l'Arc de Triomphe parisien aurait tenu dans son ouverture.

Selon l'historien Johann Chapoutot, ce gigantisme traduisait non seulement la volonté d'affirmer les aspirations du nazisme à l'hégémonie mondiale, mais aussi celle de surpasser les édifices romains, que Hitler considérait comme l'étalon absolu de la grandeur (source Wikipedia).


Mussolini, lui, projetait une avenue triomphale menant à un forum portant son nom, où, en référence à Néron qui avait fait ériger une représentation géante du dieu Soleil à son image, il prévoyait une statue de bronze de lui-même en Hercule de 80 mètres de hauteur.

Ni le forum ni la statue ne furent achevés, mais l'intention en dit long (source Vision.org).


La liste est longue, et elle forme une ligne : Kadhafi a sa place, Assad a ses rues, Kim a ses stades. Trump veut son arc.

Partout où l'on trouve un mégalomane au pouvoir, on trouve des monuments à son ego  (source Forward).


Ce n'est pas une liste de coïncidences.

C'est une grammaire.

Comme Hitler cherchait à s'inscrire dans la ligne de mire de Berlin, Trump a poursuivi sa propre forme de mythologisation : son nom apposé sur la façade du Kennedy Center, une arche conçue pour surpasser l'Arc de Triomphe, des projets grandioses destinés à garantir que le monde ne l'oublie pas  (source Forward).


La différence entre un dirigeant démocrate et un autocrate ne réside pas seulement dans les lois qu'il promulgue.

Elle réside aussi dans le rapport qu'il entretient avec le temps : l'un gouverne, l'autre se prépare un piédestal.


MAÇONNER L'EGO

Il existe un mot pour ça.

Les Grecs l'avaient inventé pour leurs tragédies : hubris.

L'orgueil qui dépasse, qui aveugle, qui finit toujours par détruire celui qu'il habite.

Sauf que dans les tragédies grecques, le héros tombe à la fin.

Ici, il construit.


"Le MEILLEUR et le PLUS BEAU Arc de triomphe au monde."

"La seule ville d'une telle importance qui n'en possède pas."

Des lions dorés.

Des aigles dorés.

Une figure ailée dorée.

Tout en or, sauf les fondations.

Celles-là, elles reposent sur autre chose.

Sur la conviction d'un homme que son nom mérite de s'inscrire dans le paysage pour des décennies.


La psychanalyse a un nom pour la blessure qui produit ce genre de conviction.

Mais Trump n'est pas sur un divan.

Il est derrière un bureau ovale.

Et dans cet espace-là, ce qu'un thérapeute repérerait comme symptôme, les journalistes l'appellent audace, et les marchés, leadership (source Psy-coach-versailles.com).

La hauteur en mètres comme thérapie de substitution.

C'est ça, le projet.


LE MESSAGE ÉCRASANT

Un monument n'existe pas dans le vide.

Il est adressé.

Il parle à ceux qui passent devant lui, qui le voient de loin, qui l'apprennent dans les manuels scolaires de leurs enfants.

Celui-ci sera placé entre le Lincoln Memorial et le cimetière national d'Arlington : là où reposent les soldats morts pour leur pays.

Le choix du site n'est pas anodin.

En s'insérant entre les tombes et les pères fondateurs, Trump ne rend pas hommage à la nation.

Il se substitue à elle.

Il s'arroge une légitimité historique qu'aucune élection ne peut conférer.


La question que beaucoup évitent mérite d'être posée : un hommage personnel est-il la manière la plus pertinente de marquer le 250e anniversaire de la rupture des États-Unis avec le pouvoir absolu et la monarchie britannique ?

La réponse est dans la question.

Quand Trump a tenté de faire renommer Penn Station et l'aéroport Dulles à son nom en échange de fonds fédéraux retenus, le chef de la majorité sénatoriale a refusé (source Forward). 

Quand il a apposé son nom sur la façade du Kennedy Center, les artistes ont protesté.

Là où les institutions résistent encore, là où les contre-pouvoirs tiennent encore, la monumentalisation contourne.

La pierre, elle, ne refuse pas.

Elle dit au peuple américain, non pas par la loi, mais par la hauteur : regardez ce que je suis. Passez devant chaque jour jusqu'à ce que ma grandeur vous paraisse normale.

C'est ce que les historiens appellent la normalisation par le paysage.

Ce que les psychologues appellent l'emprise.

Ce que le commun des mortels appellera, dans quelques décennies, "le monument de Washington", sans plus se souvenir de ce qu'il a coûté, ni à qui il était destiné.


Pendant le mouvement Black Lives Matter, des statues avaient été retirées de l'espace public parce qu'elles glorifiaient ce que la nation voulait dépasser (source The Conversation). 

Trump, lui, n'efface pas le passé.

Il l'écrase sous son propre présent.


La frontière entre un monument à la nation et un monument à soi, dans l'histoire des régimes autoritaires, a toujours été franchie de la même façon : d'abord par les mots, ensuite par les symboles, enfin par la pierre.

Nous en sommes à la pierre.


L'HOMME QUI A PEUR D'ÊTRE OUBLIÉ

Un arc de triomphe qui ne triomphe de rien.

Pas d'une guerre gagnée.

Pas d'une épidémie vaincue.

Pas d'une génération sortie de la pauvreté.

Il ne soigne pas les sans-abri de Washington, il ne rembourse pas les dettes des étudiants, il ne reconstruit pas les hôpitaux fermés.

Il sert à une seule chose : rendre la domination visible, permanente, et belle.


Trump a dit que cet arc était pour lui.

C'est la déclaration la plus honnête de sa présidence.

Mais voilà ce qu'on ne dit pas assez : un homme vaniteux veut être admiré.

Un homme qui a peur d'être oublié, lui, a besoin que vous ne puissiez plus regarder ailleurs.

La vanité se contente d'un compliment.

La peur de l'oubli, elle, réclame un monument.

Une signature sur les billets.

Un nom gravé sur les façades.

Un arc entre les tombes et les pères fondateurs, pour que même les morts lui servent de décor.


C'est cette différence-là qui rend le projet dangereux.

Pas l'ego.

L'ego, tous les présidents en ont.

Ce qui est dangereux, c'est le vide que l'ego cherche à combler, et les moyens qu'un homme au pouvoir peut mobiliser pour y parvenir.


Un homme qui a peur d'être oublié ne gouverne pas.

Il occupe.

L'espace, le paysage, la mémoire collective.

Et cette occupation-là se fait toujours, toujours, aux dépens de ceux qu'il est censé servir.



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