Chronique 194 - Quand Dragon Ball enterre des journalistes
La France signe 6 milliards de parcs d'attractions avec le prince saoudien qui fait exécuter des journalistes.
Un homme a été découpé vivant dans un consulat.
Aujourd'hui, celui que l'ONU tient pour responsable signe à l'Élysée un chèque de 6 milliards.
En échange, la France reçoit des manèges et offre son silence.

6 MILLIARDS ET UNE PASSION DE PRÉSIDENT
L'annonce est tombée le 24 août, en fin de journée, au terme d'une visite d'État.
La France et l'Arabie saoudite ont signé un protocole d'accord pour bâtir trois parcs d'attractions à Cergy-Pontoise, sur l'ancien site de Mirapolis, dans le Val-d'Oise.
6 milliards d'euros, intégralement saoudiens.
22 000 emplois annoncés.
L'un des parcs sera consacré à l'univers du manga, probablement à Dragon Ball Z (source : franceinfo).
Le porteur du projet n'est pas un investisseur privé anonyme.
C'est Qiddiya Investment Company, filiale du Public Investment Fund, le fonds souverain que préside directement Mohammed ben Salmane.
L'argent qui financera les files d'attente et les barbes à papa de Courdimanche est l'argent du prince héritier lui-même.
Emmanuel Macron a savouré le moment sur son réseau.
Une annonce "hors normes".
"Du jamais vu depuis Disneyland Paris".
Et cette confidence, glissée comme une évidence : "Vous connaissez mon intérêt pour les mangas" (source : franceinfo).
Le président de la République présente un accord signé avec un régime qui décapite comme l'aboutissement heureux d'une passion d'adolescent.
LE PRINCE ET LES JOURNALISTES
Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi entre au consulat saoudien d'Istanbul pour un simple document.
Il n'en ressort jamais.
Étranglé, découpé, sa dépouille dispersée, son corps n'a jamais été retrouvé.
En 2019, la rapporteuse spéciale de l'ONU conclut à une exécution extrajudiciaire préméditée dont l'État saoudien est responsable, et cite des preuves crédibles impliquant le prince héritier lui-même (source : ONU Info).
Ceux qui rangent Khashoggi au rayon de l'Histoire ancienne se trompent de tragédie.
Le 14 juin 2025, l'Arabie saoudite a exécuté Turki al-Jasser, premier reporter tué par le royaume depuis Khashoggi, condamné pour avoir dénoncé la corruption de la famille royale (source : Human Rights Watch).
Le sang du journalisme coule toujours, et il est frais.
Deux journalistes tués à 7 ans d'intervalle dessinent une méthode.
Derrière les exécutions, il y a tout un appareil.
Les journalistes saoudiens risquent de longues peines de prison, quand ce n'est pas la peine capitale.
Les exilés sont pistés par des logiciels espions et harcelés en ligne par des "brigades électroniques" aux ordres (source : RSF).
En 2026, le royaume chute à la 176e place du classement mondial de la liberté de la presse, tout en bas, dans le club fermé de la Russie, de l'Iran et de la Chine (source : RSF).
Ce régime tue aussi hors des rédactions, à une cadence qui donne le vertige : 356 condamnés à mort exécutés en 2025, un record, la plupart par décapitation (source : Amnesty International).
Voilà le partenaire dont Emmanuel Macron salue la " confiance".
DE LA DÉCAPITATION À L'ATTRACTION
Un pays qui décapite plus d'une personne par jour a un problème d'image.
La solution saoudienne porte un nom : acheter du désirable pour recouvrir l'insoutenable.
On l'a vu avec le golf, le football, la boxe, l'e-sport, l'Expo 2030, la Coupe du monde 2034.
Le divertissement fonctionne comme une lessiveuse : on y fait entrer du sang, on en fait ressortir du rêve.
Les parcs de Cergy prolongent exactement cette mécanique.
Ils ne vendent pas seulement des attractions : ils vendent une image.
Celle d'un royaume moderne, ludique, tourné vers la jeunesse et les mangas, débarrassé de ses cadavres.
Et cette fois, l'opération quitte Riyad : elle s'installe à 30 kilomètres de Paris, sur le sol français, avec la signature du président.
Car le blanchiment a besoin d'un partenaire respectable qui accepte de tenir la bassine.
En apposant son nom sur ce protocole, la France ne se contente pas d'encaisser : elle certifie.
Elle dit au monde que l'argent du prince est un argent comme un autre, et que sa main tendue mérite d'être serrée.
LA FRANCE TIENT LA BASSINE
Cette complaisance se construit de longue date.
Dès décembre 2021, Emmanuel Macron fut l'un des premiers dirigeants occidentaux à recevoir le prince héritier après le meurtre de Khashoggi, quand une partie du monde le tenait encore à distance (source : France 24).
La visite d'août 2026 n'est que le couronnement d'une réhabilitation patiemment construite.
Interrogé sur les droits humains, l'Élysée a trouvé une réponse qui restera.
La France, a-t-on expliqué, serait la "bénéficiaire" du projet (source : France 24).
Tout est dit.
La torture, les décapitations, les journalistes assassinés : rien de tout cela ne pèse, dès lors qu'il y a un chèque à la clé.
Le calcul l'emporte sur le crime.
Reste la vanité.
Dans moins d'un an, Emmanuel Macron aura quitté l'Élysée, et nul ne sait si son successeur soutiendra ce chantier qui n'a ni permis de construire ni calendrier.
Ce que le président grave à la hâte, c'est une ligne de plus dans son legs personnel.
"Nous n'avons pas fini de surprendre le monde", a-t-il écrit.
Le monde, en effet, est surpris.
DES JEUX, MAIS PAS DE PAIN
Comparons les comptes.
Au moment même où le gouvernement explique aux Français que "tous devront faire des efforts", où l'on parle de geler des pensions et de supprimer des jours fériés au nom de l'urgence budgétaire, on célèbre 6 milliards d'euros de manèges financés par un fonds souverain autoritaire (source : franceinfo).
L'argent existe, donc.
Il existe pour les parcs d'un prince, pas pour l'hôpital qui ferme, l'école qui manque de tout, le service public qu'on rabote.
La leçon adressée aux citoyens n'est pas économique, elle est politique : il n'y a pas de pénurie, il y a des choix.
Et ces choix disent qui compte et qui ne compte pas.
Ce que cet accord révèle, c'est une hiérarchie des valeurs.
En haut, la connectivité touristique, le rayonnement, le divertissement financé par le Golfe.
Tout en bas, la vie d'un journaliste, et la dignité d'un pays qui prétendait encore, il n'y a pas si longtemps, incarner les droits de l'homme.
DES MANÈGES POUR PIERRE TOMBALE
Un parc d'attractions n'est jamais innocent.
Celui-ci s'élèvera sur un mensonge : l'idée qu'on peut séparer l'argent d'un régime de ce que ce régime commet pour l'accumuler.
On ne le peut pas.
Chaque euro investi à Cergy vient d'un système qui décapite, emprisonne et fait taire.
Le jour où les portes ouvriront, des familles franchiront les tourniquets sans savoir sur quoi elles marchent.
Elles riront, elles crieront dans les montagnes russes, elles achèteront des peluches.
Et quelque part sous la fête, il y aura toujours ce corps qu'on n'a jamais retrouvé, et ce second journaliste exécuté pendant qu'on négociait les plans.
C'est cela que la France a signé.
Pas un parc.
Une pierre tombale avec des manèges dessus.
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