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Chronique 60 - Qu'est-ce que la paix à l'heure de la résistance ?

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 15 avr.
  • 7 min de lecture

Quand défendre la solidarité devient dangereux, le mot "paix" ne suffit plus. Il faut lui préférer un mot plus honnête.


Partout en France, des associations proposent des "écoles de la paix" : des espaces de vivre ensemble, d'entraide, d'égalité.

Des projets portés par des gens sincères, animés par des valeurs que nous partageons.

Alors pourquoi est-il devenu impossible de s'y reconnaître ?

Parce que dans une époque où aider un migrant peut valoir cinq ans de prison, où l'antifascisme est présenté comme symétrique au fascisme, où défendre les droits expose à être traité d'extrémiste : appeler cela la "paix", c'est déjà choisir un camp.

Celui de l'accommodation.


Cette chronique déconstruit le mot "paix" pour nommer ce que notre époque exige réellement : la résistance.


Lucie Fourcade

LE PROJET EST BEAU. LE MOT N’EST PAS LE BON.

On m'a proposé de participer à un beau projet.

Une école de la paix : des ateliers pour enfants, des rencontres pour adultes, des activités autour du vivre ensemble, de l'entraide, de la solidarité, de l'égalité.

Des valeurs que je défends.

Des gens sincères, animés par un idéal que je partage.

J'ai dit non.


Non pas parce que je trouve le projet inutile.

Non pas parce que je ne partage pas les valeurs de ceux qui le portent.

Mais parce que je ne peux pas appeler "paix" ce que nous vivons.

Et parce que nommer les choses correctement n'est pas un détail : c'est le commencement de tout.


George Orwell l'avait compris en 1946.

Dans son essai La politique et la langue anglaise, il montrait comment un langage sublime et abstrait masque activement des réalités concrètes, laides et cruelles.

Le langage politique, écrivait-il, est d'abord un instrument de dissimulation.

Quand les mots ne correspondent plus aux réalités, ce n'est pas un accident : c'est une stratégie.

Le mot "paix" est aujourd'hui l'un de ces mots qui dissimulent.

Et c'est là que cette chronique commence.


PAIX : LE MOT DOUX QUI REND LA VIOLENCE INVISIBLE

La paix, dans son sens courant, désigne une situation apaisée, un équilibre, une absence de conflit.

C'est un beau mot.

Un mot qui fait du bien à entendre.

Mais regardons ce qu'il recouvre réellement dans notre contexte.


Enseigner la solidarité à des enfants, c'est leur apprendre que certaines solidarités sont aujourd'hui poursuivies en justice.

La loi française punit de cinq ans d'emprisonnement et 30 000 euros d'amende le fait de faciliter, même indirectement, l'entrée ou le séjour irréguliers d'un étranger en France, une disposition renforcée encore par la loi du 26 janvier 2024 (source Légifrance).

En 2024, au moins 142 personnes ont été poursuivies en Europe pour avoir aidé ou secouru des migrants, selon l'ONG Picum : un chiffre en augmentation pour la quatrième année consécutive (source Franceinfo).

Aider son prochain, dans ce pays et sur ce continent, peut vous valoir une condamnation pénale.


Défendre l'égalité, c'est aujourd'hui s'exposer à des risques réels.

Après la mort à Lyon d'un militant d'extrême-droite à la suite d'une rixe, l'historienne Stéfanie Prezioso alertait sur une entreprise d'inversion des valeurs, mettant dos à dos fascisme et antifascisme au mépris des faits historiques (source Basta!).

L'antifascisme, qui est simplement la défense des valeurs démocratiques, de l'égalité et de la séparation des pouvoirs, est présenté comme une menace équivalente au fascisme lui-même.

En octobre 2025, le groupe Patriotes pour l'Europe présidé par Jordan Bardella a même déposé au Parlement européen une proposition de résolution visant à classer les antifas comme organisation terroriste (source Basta!).


La paix n'est pas neutre.

Dans un contexte de régression démocratique, elle peut devenir la caution morale du statu quo.


L'ILLUSION DU MILIEU

Il existe une idée reçue très répandue, particulièrement confortable : celle selon laquelle se tenir à l'écart du conflit, refuser de "choisir un camp", serait une posture sage, équilibrée, pacifique.

Cette idée est fausse.

Elle est même dangereuse.


La neutralité est un choix.

Un choix qui a toujours des effets politiques concrets.

Quand les droits des personnes migrantes reculent, rester neutre, c'est ne pas s'y opposer, c'est donc laisser faire.

Quand l'extrême-droite gagne du terrain dans les institutions, rester neutre, c'est ne pas lui faire obstacle, ce qui revient à la faciliter.

Quand des lois régressives sont votées, rester neutre sur leur application, c'est participer à leur normalisation.


L'histoire ne retient pas les neutres comme des sages.

Elle les retient comme des silencieux.

Et le silence, dans les moments de bascule démocratique, est une forme d'action : une action au bénéfice de ceux qui ont déjà le pouvoir.


La "paix" que proposent les écoles du vivre ensemble peut, sans le vouloir, enseigner cette neutralité-là.

Apprendre à coexister harmonieusement, en faisant comme si les violences systémiques n'existaient pas, comme si la solidarité n'était pas poursuivie, comme si l'égalité n'était pas menacée, c'est préparer des citoyens à l'accommodation, pas à la résistance.


CE QUE SERAIT UNE ÉCOLE DE LA RÉSISTANCE

Je ne propose pas de supprimer les valeurs que portent les écoles de la paix.

Je propose de les nommer honnêtement, et d'agir jusqu'au bout.


Pour les enfants : trois apprentissages qui changent tout

L'esprit critique, d'abord.

Apprendre à un enfant à questionner ce qu'on lui dit (une publicité, un discours politique, un titre de journal), c'est lui donner une armure contre la manipulation.

Lui montrer qu'une information peut être vraie, fausse, partielle, orientée.

Analyser qui parle et dans quel intérêt : ce n'est pas de la méfiance systématique.

C'est de la lucidité.

Et la lucidité, ça s'apprend à six ans.


La connaissance de l'histoire des luttes, ensuite.

Pas la version héroïque et lointaine (les grandes batailles, les grands hommes).

La version vraie et proche : les droits du travail arrachés par des grèves, le droit de vote des femmes conquis au prix de décennies de militantisme, les droits civiques obtenus par des mouvements organisés, pas par la bienveillance du pouvoir.

Enseigner aux enfants que les droits ne tombent pas du ciel, qu'ils ont été conquis et qu'ils peuvent être repris : c'est leur enseigner la vigilance démocratique.

C'est peut-être le cadeau le plus durable qu'on puisse leur faire.


L'empathie structurelle, enfin, à distinguer de la simple compassion.

La compassion dit : je suis triste pour toi.

L'empathie structurelle dit : pourquoi es-tu dans cette situation, et qu'est-ce qui pourrait la changer ?

C'est la différence entre la charité et la solidarité.

Entre donner un repas à quelqu'un qui a faim et comprendre pourquoi il a faim.

Cette distinction, on peut l'enseigner à un enfant.

C'est peut-être la plus importante de toutes.


Pour les adultes : désaliénation et outillage

Désaliénation, parce que nous baignons dans un récit dominant qui normalise ce qui ne devrait pas l'être.

Le fait qu'aider un sans-papiers soit un délit.

Le fait que l'antifascisme soit présenté comme symétrique au fascisme.

Le fait que défendre les droits sociaux soit qualifié d'extrémisme.

Ces glissements se produisent progressivement, imperceptiblement, et c'est précisément leur force.

Une École de la Résistance nomme ces glissements.

Elle les date, les documente, les analyse.

Elle rend visible ce que le flou du discours dominant cherche à rendre invisible.


Outillage, ensuite : comprendre les mécanismes du pouvoir pour ne pas en être le jouet.


Et puis, peut-être le plus important : apprendre à tenir dans la durée.

La résistance n'est pas un sprint.

C'est un effort long, collectif, semé de défaites provisoires et de victoires fragiles.

Une École de la Résistance enseigne aussi cela : la persévérance, le soin des liens, la capacité à maintenir l'espoir sans naïveté.


La différence avec une école de la paix

Ce n'est pas que les valeurs diffèrent.

C'est que leur ancrage dans le réel est radicalement différent.


Une école de la paix dit : voici ce vers quoi nous voulons tendre.

Une école de la résistance dit : voici ce contre quoi nous devons lutter pour y parvenir.

La première existe sans nommer le chemin.

La seconde exige de paver la route.


Et c'est précisément ce que notre époque exige : identifier le prix à payer pour obtenir la paix.

Pas pour cultiver la haine.

Pour ne pas confondre la lucidité avec l'agressivité, et la bienveillance avec l'aveuglement.


LES MOTS COMME PREMIÈRE ARME

Les régimes autoritaires ne commencent pas par les camps.

Ils commencent par les mots.

Quand les mots ne disent plus les choses, quand "paix" peut recouvrir la résignation, quand "neutralité" peut signifier la complicité passive, quand "vivre ensemble" peut voiler des rapports de force profondément inégaux : alors la langue elle-même est devenue un terrain de lutte.


Refuser de rejoindre une "école de la paix" ne signifie pas que je suis contre la paix.

Cela signifie que je refuse de nommer "paix" ce qui est, en réalité, l'apprentissage de l'accommodation à l'injustice.


Les mots ont du poids.

Ils orientent les perceptions, ils cadrent les possibles, ils légitiment ou délégitiment des postures.

Appeler "résistance" ce qui est résistance, c'est-à-dire la défense active et lucide des droits, de l'égalité, de la dignité humaine, ce n'est pas de la provocation.

C'est de l'honnêteté.

Et l'honnêteté, en ce moment, est peut-être la première forme de résistance que nous puissions pratiquer.


LA LUCIDITÉ SANS NEUTRALITÉ

Je n'en veux pas à ceux qui construisent des écoles de la paix.

Je comprends leur élan.

Mais je ne peux pas faire semblant que le contexte dans lequel nous vivons est compatible avec ce mot-là.


Nous vivons une époque où aider un migrant peut vous envoyer devant un tribunal.

Où défendre les droits fondamentaux vous expose à être traité d'extrémiste.

Où la solidarité la plus élémentaire est criminalisée par des lois votées démocratiquement.


Dans cette époque-là, les valeurs que nous voulons transmettre aux enfants et aux adultes ne peuvent pas être enseignées comme si elles relevaient de la bonne volonté individuelle et du consensus.

Elles doivent être enseignées comme ce qu'elles sont : des positions politiques, des choix qui ont des conséquences, des actes qui nécessitent du courage.


Orwell l'avait dit : quand les mots abdiquent, le terrain est libre pour ceux qui veulent occuper les esprits.


C'est ça, une École de la Résistance.

Pas un appel à la violence.

Un appel à la lucidité.


La neutralité est un choix.

Ce texte aussi.



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