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Chronique 149 - Poutine, l'Ukraine et les nazis

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 13 juil.
  • 7 min de lecture

Anatomie d'une accusation fabriquée à Moscou, répétée en France.


“Des nazis.”

Le mot tombe dès que l'Ukraine défile.

Il n'a jamais eu besoin d'être vrai pour être efficace.

Il lui suffit d'être répété.


Lucie Fourcade

LE DÉFILÉ DU 14 JUILLET : L'ARBRE QUI CACHE LA PROPAGANDE

Le défilé du 14 juillet 2026 a pour thème officiel "le réveil stratégique de l'Europe". 500 militaires des pays de la Coalition des volontaires ouvrent la marche.

Derrière eux, 25 soldats ukrainiens représentent leur nation.

Deux Mirage 2000 pilotés par des binômes franco-ukrainiens accompagnent la Patrouille de France, l'un aux couleurs de l'Ukraine (source BFM).


25 hommes.

Sur près de 6 800 militaires à pied.

Retenez ce chiffre, parce qu'il dit tout du procédé : l'indignation est sans commune mesure avec son objet.


Philippe de Villiers dénonce déjà une France qui "substitue à la fête nationale une fête euro-ukrainienne" (source CNews).

25 hommes suffisent à mettre la machine en marche.


Sauf que la machine tournait déjà.

Le récit d'une Ukraine "nazie" ne naît pas pour ce 14 juillet.

Il est structuré depuis 2014, industrialisé depuis février 2022, et il tourne en continu dans les réseaux francophones.

Le défilé lui offre simplement une occasion de plus de se dire à voix haute, avec un habillage d'actualité qui le rend recevable.


On regarde l'arbre.

On ne regarde pas ce qu'il cache.


2 % : VOILÀ CE QUE PÈSE L'EXTRÊME-DROITE UKRAINIENNE

Une théorie politique se teste sur des faits.

Testons.


En 2019, aux élections législatives ukrainiennes, l'extrême-droite se présente unie.

Une seule liste, conduite par Svoboda, qui rassemble le Corps national issu du mouvement Azov, le Secteur droit, le Congrès des nationalistes ukrainiens et C14.

Le résultat : 2,15 % des voix.

En dessous du seuil de 5 %.

Aucun élu à la proportionnelle.

Un seul siège, arraché dans une circonscription (source Wikipédia).


Cette faiblesse est structurelle.

À la présidentielle de 2014, Oleh Tyahnybok, candidat de Svoboda, recueille 1,2 % des suffrages ; Dmytro Iarosh, du Secteur droit, 0,7 % (source The Conversation).

En 2019, le candidat commun des nationalistes obtient 1,62 %.

Depuis l'indépendance, aucun candidat d'extrême-droite n'a jamais dépassé 5 % à une élection présidentielle ukrainienne.


Et le vainqueur ?

Volodymyr Zelensky, élu avec 73,2 % des voix au second tour : le score le plus élevé jamais atteint par un vainqueur depuis l'indépendance de l'Ukraine (source Wikipédia).

Zelensky est juif.

Trois des quatre frères de son grand-père, leurs parents et leurs familles ont été fusillés par les occupants allemands.

Le quatrième a survécu.

Son petit-fils préside l'Ukraine (source The Jewish Chronicle).


Voilà l'État "nazi" : une extrême-droite laminée dans les urnes, un président juif élu à 73 %.


Que ceux qui répètent l'accusation regardent d'abord les scores de l'extrême-droite en France.


AZOV EXISTE. LES NÉONAZIS DE POUTINE AUSSI.

Il faut dire la vérité entière, sinon elle se retourne contre celui qui la tronque.

Le bataillon Azov a bien été fondé en 2014 par Andriy Biletsky.

Son noyau initial venait des Patriotes d'Ukraine et de l'Assemblée sociale-nationale, deux groupuscules d'un racisme explicite.

L'unité a arboré jusqu'en 2022 des symboles d'inspiration néonazie, dont le soleil noir (source Wikipédia).

Cela s'appelle une réalité, et l'antifascisme consiste à la regarder en face.


Mais une unité militaire n'est pas un État.

Azov a été incorporé à la Garde nationale ukrainienne dès novembre 2014, placé sous chaîne de commandement, puis recomposé en brigade en février 2023, avec abandon des symboles antérieurs.

Et sa vitrine politique, le Corps national, a été enterrée par les électeurs : ces fameux 2,15 %.


Maintenant, tournez le regard vers Moscou.

Le groupe Wagner a pour commandant fondateur Dmitri Outkine, néonazi et admirateur du Troisième Reich, photographié tatoué de symboles nazis, qui s'est choisi le nom de guerre "Wagner" en hommage au compositeur préféré d'Hitler (source Wikipédia).

En juin 2023, ce groupe s'est mutiné et a marché sur Moscou.

Un État qui arme des néonazis au point qu'ils finissent par se retourner contre lui n'est pas un État qui dénazifie : c'est un État qui a perdu le contrôle de ses propres nazis.


Et Roussitch, lui, continue.

Cette unité de reconnaissance et de sabotage a été fondée par Alexeï Miltchakov, néonazi de Saint-Pétersbourg, qui a publiquement déclaré se considérer comme un nazi, et non comme un patriote ou un nationaliste.

Il a appelé à l'extermination des Ukrainiens "afin qu'ils ne puissent plus élever leurs enfants".

Roussitch opère avec l'aval du GRU, le renseignement militaire russe (source France 24).

Ses deux fondateurs se sont rencontrés au sein du Mouvement impérial russe, organisation paramilitaire suprémaciste blanche inscrite par les États-Unis sur la liste des organisations terroristes (source Watson).

En avril 2023, l'unité a diffusé sur Telegram la vidéo d'un prisonnier ukrainien décapité au couteau.


D'un côté, une unité intégrée à la chaîne de commandement d'une armée régulière, désavouée dans les urnes.

De l'autre, un écosystème entier de néonazis employés, entraînés et déployés par un État.

L'État qui prétend "dénazifier" l'Ukraine emploie des nazis assumés.

Ce n'est pas une contradiction : c'est un aveu.


L'AGRESSION, LE DROIT, ET LES ENFANTS

Le 24 février 2022, la Russie envahit un État souverain.

Le 2 mars, l'Assemblée générale des Nations unies "déplore dans les termes les plus énergiques l'agression commise par la Fédération de Russie" et exige le retrait immédiat, complet et sans condition de toutes les forces russes du territoire ukrainien.

141 voix pour.

5 contre : la Russie, le Bélarus, l'Érythrée, la Corée du Nord et la Syrie (source ONU).


Regardez cette liste de cinq.

C'est le camp de ceux qui refusent de condamner.

C'est celui que rejoignent, à Paris, ceux qui expliquent que l'Ukraine est nazie.


Le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale émet un mandat d'arrêt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l'enfant, pour crime de guerre de déportation illégale et de transfert illégal d'enfants ukrainiens vers la Fédération de Russie (source Cour pénale internationale).

C'est le premier mandat visant le chef d'État d'un membre permanent du Conseil de sécurité.

Les autorités ukrainiennes enquêtent sur plus de 16 000 cas de déportation forcée de mineurs.

En juin 2024, la Cour délivre d'autres mandats, contre Sergueï Choïgou (secrétaire du Conseil de sécurité) et Valeri Guerassimov (Chef d'État-major général des forces armées) notamment.

Le 25 juin 2025, le Conseil de l'Europe et l'Ukraine créent un Tribunal spécial pour le crime d'agression contre l'Ukraine (source Justice-en-ligne).


Reste la question qu'on n'ose plus poser : au nom de quoi ?

Le "philosophe favori" de Vladimir Poutine s'appelle Ivan Ilyine.

Monarchiste ultraorthodoxe, admirateur de Mussolini et d'Hitler, il fut le théoricien d'un "fascisme russe" et prophétisait la venue d'un "dictateur national" chargé de faire renaître l'Empire.

Une université d'État de Moscou lui a consacré un institut (source France 24).


Le 12 juillet 2021, 7 mois avant les chars, Poutine publie sur le site du Kremlin un essai intitulé "Sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens".

Il y écrit qu'il n'y a "pas de place pour une Ukraine souveraine" (source La Libre).

35 juristes et spécialistes du génocide ont depuis analysé ce texte comme posant les fondations d'une incitation au génocide, par la négation même de l'existence du groupe ukrainien.


Nier à un peuple le droit d'exister comme nation, puis envoyer les chars pour le prouver : ce geste porte un nom, et ce n'est pas celui de la dénazification.


QUAND L'ARGUMENT “NAZI” S'ÉPUISE, VIENT LA CALCULETTE

Poussez un peu l'argument "nazi", il craque.

Vient alors le repli : "On les finance".

Regardons.


Le 23 avril 2026, le Conseil de l'Union européenne accorde à l'Ukraine un prêt de 90 milliards d'euros pour 2026 et 2027 : 30 milliards de soutien macroéconomique, 60 milliards d'assistance militaire destinée à investir dans l'industrie de la défense.

Ce prêt doit être remboursé par les réparations de guerre dues par la Russie à l'Ukraine (source Conseil de l'UE).

Un prêt.

La Commission européenne le dit sans détour : "ce n'est pas un don sans condition" (source Commission européenne).


La facilité pour l'Ukraine, elle, représente 50 milliards d'euros, répartis en 33 milliards de prêts et 17 milliards de subventions.

Et 210 milliards d'euros d'avoirs de la Banque centrale de Russie sont immobilisés dans l'Union, dont 95 % des recettes exceptionnelles sont affectées au remboursement des prêts consentis à Kiev (source Conseil de l'UE).


Autrement dit : c'est en grande partie l'argent russe qui rembourse l'aide à l'Ukraine, et les 60 milliards militaires reviennent à l'industrie européenne.

L'argument comptable ne tient pas 30 secondes.

Il n'a jamais été comptable.

Il est politique.

Sa fonction est de faire passer la solidarité pour un vol, et l'agressé pour un profiteur.

Quand on ne peut plus salir un peuple, on le fait passer pour une facture.


SEIZE SUR SEIZE

Passez la Russie de Poutine au calculateur de fascisation.

Élections sans opposition réelle.

Opposants emprisonnés, exilés ou morts.

Presse criminalisée.

ONG dissoutes.

Une minorité entière requalifiée en "mouvement extrémiste" : le mouvement mondial LGBT, déclaré tel par la Cour suprême russe le 30 novembre 2023, alors que cette "organisation" n'existe pas (source France 24).

Culte du chef.

Révisionnisme historique.

Guerre de conquête.

Négation de l'existence d'un peuple.


Seize sur seize.


L'accusation "Ukraine = nazi" remplit trois fonctions, et elle les remplit bien.

Elle disqualifie la victime.

Elle blanchit l'agresseur.

Et elle fracture le camp antifasciste français, en offrant à des militants sincères le confort d'un combat qui les fait servir un régime fasciste.


Le fascisme désigne toujours l'autre.

C'est même à cela qu'on le reconnaît.



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