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Chronique 184 - Pompiers : leur lutte contre le désengagement de l'État

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
17 août
6 min de lecture

Un service public vital tient sur béquille, entre engagements volontaires et absence de moyens.


La France brûle, et ses pompiers manquent de tout.

Pendant qu'ils affrontent des incendies d'une ampleur inédite, l'État leur oppose des mots et retient les moyens.

C'est un choix politique, et il porte un nom : le désengagement.


Lucie Fourcade

L'ÉTÉ DE LA MISE À NU

L'été 2026 restera comme celui où le modèle de sécurité civile français a montré ses fissures au grand jour.

Près de 119 000 hectares partis en fumée depuis le début de l'année selon le ministère de l'Intérieur, des feux d'une intensité exceptionnelle en Gironde et dans les Landes, et le prix le plus lourd : quatre sapeurs-pompiers morts en intervention, rappelés par la Fédération nationale (source France 3).


C'est dans ce contexte que les soldats du feu ont fait un geste rare.

Le 13 août, à l'appel d'une intersyndicale de neuf organisations et sur la base d'un préavis déposé quelques jours plus tôt, ils se sont mis en grève (source France 3).

Des pompiers qui débraient en pleine saison des incendies : l'image dit à elle seule la gravité de la situation.

On ne cesse pas d'éteindre les feux par confort.

On le fait quand le système lui-même est devenu ingérable.


C'est bien le mot qui revient dans toutes les casernes : saturation.

Un service poussé au-delà de ses limites, des agents épuisés, du matériel à bout de souffle.

La médiatisation des incendies a ouvert une fenêtre, et les pompiers l'ont saisie non pour réclamer des applaudissements, mais pour poser une question de fond : combien de temps peut-on demander à des femmes et des hommes de sauver sans leur donner de quoi le faire ?


COMPÉTENCES LARGES, MOYENS INSUFFISANTS

Leurs revendications tiennent en trois axes, et aucun ne relève du privilège.


D'abord, un financement pérenne et à la hauteur des services d'incendie et de secours.

Ensuite, le recrutement statutaire de sapeurs-pompiers professionnels, pour répondre à des sollicitations qui n'ont cessé d'augmenter.

Enfin, la santé et la sécurité des agents érigées en priorité nationale (source France 3).


Ces demandes deviennent limpides dès qu'on regarde comment le métier a changé.

Les pompiers français assurent aujourd'hui l'une des palettes de missions les plus larges d'Europe.

Le secours d'urgence à la personne est devenu leur activité dominante, et ils comblent en première ligne les carences d'un système de santé à bout.

Là où manquent les ambulanciers, les médecins de garde, les moyens hospitaliers, ce sont eux qu'on appelle (source Assemblée nationale).

Autrement dit, leur charge explose à mesure que d'autres services publics reculent.


À cette réalité s'ajoute une architecture de financement qui organise l'impasse.

Les SDIS sont financés à la fois par les départements et par l'État, chacun renvoyant à l'autre la responsabilité de payer.

Ce partage entretient un bras de fer permanent dans lequel les moyens réels, eux, n'arrivent jamais (source franceinfo).


Demander un financement clair et durable, ce n'est pas exiger un cadeau.

C'est réclamer qu'un service public de protection cesse d'être la variable d'ajustement de deux tiroirs-caisses qui se renvoient la facture.


UN SYSTÈME SUR BÉQUILLE

Voici le chiffre qui fonde tout le reste.

Au 31 décembre 2025, la France comptait 258 641 sapeurs-pompiers, dont près de 201 000 volontaires : environ 78 % des effectifs (source DGSCGC).

Ces volontaires assurent près des deux tiers du temps opérationnel du pays (source Assemblée nationale).

Notre sécurité civile repose donc, pour l'essentiel, sur des gens qui éteignent le feu avant ou après leur journée de travail, pour une indemnité ridicule, et non un salaire.


On célèbre volontiers ce modèle comme une singularité française, une belle histoire d'engagement citoyen.

Elle l'est.

Mais elle remplit aussi une fonction moins avouable : elle permet à l'État de faire tenir un service public de première nécessité sans en payer le coût réel.

Le volontariat n'est pas seulement une vertu.

Il est devenu une béquille budgétaire, une manière d'externaliser sur l'engagement gratuit ce qui devrait relever d'un investissement public assumé.


Et cette béquille est en train de céder juridiquement.

Depuis l'arrêt Matzak de la Cour de justice de l'Union européenne en 2018, le droit européen considère que les heures d'astreinte d'un pompier volontaire sont du temps de travail.

En juillet 2026, le Conseil d'État a tranché à son tour : les sapeurs-pompiers volontaires doivent être regardés comme des travailleurs au sens de la directive européenne sur le temps de travail (source Conseil d'État).

Traduction : l'édifice entier, bâti sur l'idée que sauver des vies pouvait rester gratuit et illimité, repose désormais sur un fondement légal instable.

Face à cela, le réflexe des pouvoirs publics a été de chercher à préserver la gratuité du modèle plutôt que de financer enfin un service à la hauteur.


DÉNI SOUS COUVERT D'HÉROÏSME

Pour mesurer l'écart entre le terrain et les responsables, une phrase suffit.

Interrogé au cœur de la crise, le président de la Conférence nationale des services d'incendie et de secours, Olivier Richefou, a déclaré : "Nous ne manquons pas d'effectifs du côté des pompiers professionnels" (source France 3).

La réponse de l'intersyndicale a été immédiate : elle a exigé sa démission (source France 3).

Quand celui qui préside l'institution nie le manque que vivent chaque jour les agents, le dialogue est déjà rompu.


Ce déni s'accompagne d'un procédé rhétorique bien connu : l'héroïsation.

On drape les pompiers dans le costume du héros pour mieux se dispenser de les équiper.

Les syndicats l'ont parfaitement compris, eux qui refusent qu'on les qualifie ainsi (source France 3).

Car le mot "héros" a une fonction politique précise : il transforme un problème de moyens en question de courage individuel.

Si l'on sauve par héroïsme, alors on peut sauver sans budget.

La reconnaissance symbolique tient lieu de moyens matériels, et c'est précisément ce que les agents rejettent.


Restait l'épreuve des actes.

Reçue par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez le 13 août, l'intersyndicale en est ressortie sans la moindre mesure concrète, son porte-parole constatant que le ministre n'était pas au rendez-vous (source Orange).

Le mouvement ne s'est donc pas éteint : il s'est donné un calendrier.

Les pompiers appellent à des rassemblements place de la République à Paris les 26, 27 et 28 septembre, baptisés "les colonnes de la révolte", puis à une manifestation nationale le 29 septembre (source ICI).

En face, Nuñez promet une hausse des ressources des SDIS… dans le projet de loi de finances 2027 (source ICI).

Une fois encore, la réponse est renvoyée à plus tard, à un budget futur, à des mots sur l'avenir opposés à une urgence présente.


LA POLITIQUE DU DÉSENGAGEMENT

Il faut nommer ce que l'on voit.

Cette situation n'est pas un accident de gestion : c'est un modèle.

Un service régalien, protéger la population, que l'on maintient sous perfusion budgétaire, que l'on fait reposer sur l'engagement gratuit, et que l'on habille de discours héroïques pour masquer le refus d'investir.

Ce désengagement a été construit, décision après décision, arbitrage après arbitrage.


Et il ne concerne pas que les pompiers.

C'est le même mécanisme qui asphyxie l'hôpital, l'école, la justice : des services publics essorés, sommés de faire toujours plus avec toujours moins, jusqu'à la rupture.

La date du 29 septembre le dit mieux qu'un long discours : ce jour-là, les pompiers ne défileront pas seuls, mais aux côtés de l'ensemble de la Fonction publique (source ICI).

Leur combat n'a rien de corporatiste.

Il rejoint la défense de tout ce qui, dans ce pays, protège encore les citoyens du seul rapport de force marchand.


Le pire, c'est que la réalité, elle, ne recule pas.

Le dérèglement climatique multiplie et intensifie les feux, les inondations, les épisodes extrêmes.

Les besoins de secours vont croître, mécaniquement, année après année.

Sous-financer aujourd'hui la sécurité civile, c'est donc parier délibérément contre l'avenir.


Et ce pari a un débouché politique qu'il faut regarder en face : quand les services publics défaillent et que la population se sent abandonnée, l'extrême-droite prospère sur ce sentiment d'insécurité.

Elle promet l'ordre et l'autorité à des gens que l'État a cessé de protéger, tout en défendant, partout où elle gouverne, la même logique d'austérité qui a créé le vide.

La faillite organisée du service public est le terreau sur lequel pousse la tentation autoritaire.


S'ENGAGER, AVEC EUX

Les pompiers incarnent une promesse simple et précieuse : celle d'une société qui s'organise pour protéger chacun de ses membres, quel que soit son compte en banque.

Défendre les pompiers, c'est défendre cette promesse.

C'est refuser que la protection des personnes devienne un luxe rationné, distribué au compte-gouttes entre deux arbitrages budgétaires.


Alors relayons leurs revendications, faisons-les connaître, et soutenons leur mobilisation de septembre (les colonnes de la révolte des 26, 27 et 28, puis la manifestation du 29).

Non parce qu'ils seraient des héros que l'on pourrait continuer à envoyer au feu les mains vides, mais parce qu'ils sont des travailleuses et des travailleurs du service public qui, en défendant leurs moyens, défendent notre capacité collective à faire face à ce qui vient.


Ils montent au créneau pour nous tous.

La moindre des choses est de ne pas les y laisser seuls.



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