Chronique 138 - Pigasse et Bolloré : encore un voilier comparé à un yacht
- Lucie Fourcade
- 2 juil.
- 5 min de lecture
Comment créer un comparatif erroné pour se dédouaner.
Un humoriste fait une blague sur Radio Nova.
Les médias de Bolloré et la presse conservatrice y voient la preuve : Pigasse serait son clone de gauche.
Posons les chiffres côte à côte, comme pour le voilier et le yacht.
Et une fois de plus, l'écart parle tout seul.

BATEAUX, PATRONS : LES COMPARAISONS QUI FONT NAUFRAGE
Le 10 mai, dans "La Dernière" sur Radio Nova, Pierre-Emmanuel Barré livre une chronique dans son style habituel : un humour politique corrosif, sans filtre, qui a fait sa réputation depuis des années.
Ce jour-là, il ironise sur une hypothétique maladie de Gabriel Attal et imagine, dans un running gag délibérément outrancier, un accident de voiture pour sa consœur Sophia Aram (source franceinfo).
Le passage fait aussitôt réagir (source franceinfo).
Sophia Aram réplique dès le lendemain sur X, et frappe fort : "l'humour de la gauche Pigasse se pratique en meute" (source Ozap).
L'essayiste Caroline Fourest embraye et qualifie Radio Nova de miroir inversé de CNews (source Le JDD).
Mathieu Pigasse défend son antenne, revendique un espace de liberté, et juge que la cancel culture est décidément de droite (source Le JDD).
La formule fait mouche.
En quelques jours, CNews, Europe 1, le JDD, Le Figaro, Le Point la reprennent en boucle et la transforment en verdict : Mathieu Pigasse serait le "Bolloré de gauche" (source Acrimed).
On connaît la manœuvre.
C'est la même que celle qui a transformé un week-end en voilier loué 70 euros en "preuve" que Manon Aubry vivait comme Bernard Arnault.
Une fois de plus, il suffit d'une punchline pour faire disparaître tout ce qui sépare deux hommes.
Alors, comme pour le voilier et le yacht, regardons les chiffres.
L'EMPIRE CONTRE LA RADIO
Vincent Bolloré possède CNews, Europe 1, le JDD, le groupe d'édition Hachette (Grasset, Fayard, Larousse) et Canal+, premier financeur du cinéma français (source RTS).
Mathieu Pigasse, via sa holding Combat Media, possède Les Inrockuptibles, une participation au HuffPost, une part dans la société de production Mediawan, et surtout Radio Nova (source RTS).
Alors, essayons de comparer ce qui est comparable : deux radios.
Au premier trimestre 2026, Europe 1 (Bolloré) pèse 4,6 % de part d'audience nationale.
Radio Nova (Pigasse) en pèse 2 %, et c'est sa meilleure vague depuis des années (source CBnews).
Sur ce seul terrain, l'écart est déjà du simple au double.
Et Europe 1 n'est qu'une pièce de l'empire Bolloré.
À côté, CNews capte à elle seule entre 2,8 % et 3,2 % de part d'audience télé chaque mois, un niveau record pour la chaîne (source The Media Leader).
Ajoutez le JDD, Hachette, Canal+...
Pigasse n'a rien à mettre dans l'autre plateau.
30 TOURS EIFFEL DE DIFFÉRENCE
Reste l'argent, le nerf de toute domination médiatique.
La fortune de Vincent Bolloré est estimée à environ 10 milliards d'euros, autour de la 350e fortune mondiale (source Forbes).
Celle de Mathieu Pigasse se chiffre en plusieurs centaines de millions d'euros (comme il existe plusieurs estimations, je prends la moyenne de 300 millions - source RTS).
Les chiffres seuls ne disent rien.
Ces ordres de grandeur sont trop abstraits pour nous, simples citoyens...
Traduisons-les en image.
Un billet de 100 euros mesure environ 0,1 millimètre d'épaisseur.
Empilée en billets de 100, la fortune de Pigasse formerait une tour d'environ 300 mètres.
À peu de chose près la hauteur de la tour Eiffel.
Empilée de la même façon, celle de Bolloré grimperait à 10 kilomètres.
L'altitude de croisière d'un avion long-courrier.
30 tours Eiffel, posées les unes sur les autres.
C'est exactement le rapport qui séparait le voilier à 70 euros du yacht à 228 millions : pas une nuance, un ordre de grandeur.
Interrogé à plusieurs reprises sur cette comparaison, Pigasse la récuse systématiquement (source RTL).
Sur ce point au moins, les chiffres lui donnent raison.
L'EMPIRE ET LA BLAGUE
Mais la taille ne dit pas tout : reste à savoir ce que chaque machine produit.
L'historien des médias Alexis Lévrier est clair : entre Bolloré et Pigasse, "la différence d'échelle saute aux yeux, on n'est pas du tout dans une polarisation à armes égales" (source RTS).
Il situe l'empire Bolloré dans "un rouleau compresseur réactionnaire, une offensive comme la France en a connue entre l'affaire Dreyfus et la collaboration" (source RTS).
Acrimed pousse l'analyse plus loin encore : mettre sur le même plan les deux hommes revient à assimiler un empire médiatique reposant sur le commerce de la haine raciste, jouant un rôle central dans la fascisation du débat public, à une émission hebdomadaire de satire sociale (source Acrimed).
D'un côté : une chaîne mise en demeure par l'Arcom pour non-respect du pluralisme (source The Media Leader).
De l'autre : une chronique d'humoriste qui fait scandale pendant 48 heures.
Ce n'est pas un duel entre deux camps symétriques.
C'est un empire face à une cible qu'il a lui-même désignée.
L'EMPIRE CONTRE-ATTAQUE
Reste la question qui compte vraiment : qui a intérêt à faire croire à cette symétrie ?
Regardons qui porte le récit.
Ce sont les médias de Bolloré, Le Figaro et Le Point qui popularisent l'étiquette "Bolloré de gauche" (source Acrimed).
Autrement dit : c'est l'empire lui-même qui construit son propre miroir.
La logique est limpide.
Si Pigasse est "l'équivalent" de Bolloré, alors Bolloré n'est plus une anomalie : il devient une moitié de paysage, aussi légitime que l'autre.
Le scandale d'un empire à 10 milliards se dissout dans un faux débat entre "deux extrêmes".
C'est exactement le mécanisme qui avait enterré le vrai scandale du yacht sous la fausse polémique du voilier.
À chaque fois, la même ficelle : noyer une domination réelle dans une fausse équivalence.
DU VOILIER À L'EMPIRE
Le voilier n'a jamais pesé face au yacht.
La radio ne pèse pas face à l'empire.
Dans les deux cas, le procédé est identique : prendre le plus petit, le grossir jusqu'à ce qu'il touche le plus grand du regard, et déclarer l'égalité atteinte.
Dans les deux cas, ce sont les plus puissants qui tiennent le pinceau.
Bernard Arnault n'avait pas besoin de défendre son yacht : des milliers de gens l'ont fait pour lui.
Vincent Bolloré n'a pas besoin de nier son emprise : il lui suffit de désigner un adversaire à sa taille, même quand il n'y en a pas.
Reconnaître la ficelle, c'est déjà refuser de la tirer avec eux.
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