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Chronique 229 - Pédocriminalité : quand les opposés se sont retrouvés

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
7 oct.
4 min de lecture

La Culture de la Pédocriminalité - Enquête sur un système qui fabrique l'impunité n°6

Dans les années 1970, la défense de l’ordre et l’appel à tout libérer se sont rejoints sur un seul corps : celui de l’enfant.


Tout les séparait.

Un seul sujet les a réunis.

Deux ennemis, aucun mot d’ordre, et pourtant la même indulgence pour l’intolérable.

Ce qu’ils ont inoculé là, on l’assainit encore.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

TOUT LES OPPOSAIT, SAUF...

Dans les années 1970 et 1980, deux France s’affrontaient.


D’un côté, le camp de l’ordre.

Conservateur, souvent catholique, attaché à l’autorité.

Pour lui, la famille est sacrée.

Le père décide, et l’enfant lui appartient.

Ce qui se passe entre les murs du foyer ne regarde personne.


De l’autre, le camp de la libération.

Celui de l’après-Mai 68.

Il veut faire tomber les interdits, libérer tous les désirs, en finir avec une morale qu’il juge étouffante.

À ses yeux, vouloir protéger l’enfance, c’est encore une pudeur d’un autre temps.


Tout les séparait.

La famille, la religion, l’autorité, l’école : sur chaque sujet, ils se faisaient la guerre.

Deux camps qui se méprisaient, et ne s’en cachaient pas.

Et pourtant.

Sur un seul terrain, ils ont cessé de se battre.


LA PORTE QU’ILS ONT FERMÉE

Leur premier terrain d’entente ne portait pas sur l’enfant.

Il portait sur l’État.

Le camp de l’ordre répétait : l’État n’a pas à entrer dans les familles.

Le foyer est privé.

Le père est maître chez lui.

Ce qui s’y passe ne regarde ni le juge, ni le voisin, ni la loi.

Le camp de la libération répétait : l’État n’a pas à entrer dans les chambres.

La loi n’a rien à faire dans l’intimité.

Encadrer le désir, disait-il, c’est déjà réprimer.


L’un défendait le père.

L’autre défendait le désir.

Deux raisons opposées, un même geste : fermer la porte.


Or l’enfant n’a que cette porte.

Il ne vote pas.

Il ne porte pas plainte tout seul.

Il ne paie pas d’avocat.

Sa seule protection, c’est quelqu’un qui entre et qui regarde : un juge, un médecin, un professeur, un travailleur social.


Les deux camps, chacun à sa manière, ont tenu cette porte fermée.

Et derrière une porte fermée, il n’y a pas de témoin.


LE MOT QUI LES ARRANGEAIT TOUS

Restait à trouver les mots.

Une langue que les deux camps pourraient parler.

Ils l’ont trouvée dans une idée : l’enfant "désire" l’adulte.


Cette idée venait d’une théorie savante, le complexe d’Œdipe, réduite à une caricature.

Freud y décrivait la vie intérieure de l’enfant.

On en a tiré une tout autre leçon : l’enfant éprouverait, pour l’adulte, un véritable désir.

Et ce désir supposé arrangeait tout le monde.


Pour le camp de la libération, c’était simple.

Si l’enfant désire, le satisfaire n’est plus un crime.

C’est une libération.

Pour le camp de l’ordre, c’était tout aussi commode.

Si l’enfant désire son père, le père n’est plus coupable.

Il est aimé.


La même phrase, retournée, servait les deux.


Une femme a tenu ces deux bords à elle seule.

Françoise Dolto : élevée dans une droite catholique et royaliste, et pourtant portée par la vague de l’après-68, jusqu’à signer en 1977 l’appel à revoir la loi qui protégeait les mineurs (Quand Dolto effaçait le viol et rendait l’enfant inaudible).

Elle n’était pas une contradiction.

Elle était le point de rencontre.


CE QUE LE TEMPS N’A PAS EFFACÉ

Tout cela, c’était hier.

Aujourd’hui, les deux camps ont changé de discours.

À droite comme à gauche, on condamne désormais les violences sexuelles sur les enfants.

Les signataires de 1977 ont renié leur texte, ou se sont tus.

Celui qu’on recevait à la télévision a été lâché par le milieu qui l’avait porté.

Et en 2021, la loi a enfin fixé un âge en dessous duquel un enfant ne peut pas "consentir" : 15 ans, 18 dans la famille (source : Ministère de la Justice).


Le discours a reculé.

Pas le mal qu’il a fait.

Car pendant des décennies, cette idée a travaillé les esprits.

Elle a formé des juges, des médecins, des parents, des éducateurs.

Elle a laissé une trace : un doute, un réflexe, une petite voix qui souffle que l’enfant, peut-être, a "voulu".


C’est ce terreau que nous n’avons pas fini d’assainir.

On ne défait pas en quelques années ce qui s’est installé en 50.

Changer une loi prend un vote.

Changer les mentalités prend des générations.

Et ce travail-là, nous le menons un peu plus chaque jour.


PERSONNE N’A DONNÉ L’ORDRE

Ce que je viens de dérouler tient en quelques traits.

Deux camps ennemis.

Une même porte fermée.

Un même mot.

Et, au bout, le même corps.


Mais personne n’a donné l’ordre.

Pas de chef, pas de réunion, pas de consigne.

Deux adversaires qui, chacun pour ses raisons, ont poussé dans le même sens.

Sans s’être parlé.

C’est une convergence.


C’est précisément ce qui rend l’impunité si tenace : on ne la renverse pas en désignant un coupable, puisqu’elle n’en a pas un seul.

Alors reste la question qui vaille.

Si personne ne l’a ordonnée, qui peut y mettre fin ?

C’est tout l’objet du dernier volet de cette série.



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