Chronique 234 - Patriarcat : définition simple d’un système complexe
Dernière mise à jour : 15 oct.
Tout ce qu’il faut savoir pour le comprendre et l’achever, une fois pour toutes.
Tout le monde en parle, presque personne ne sait l’expliquer.
Voilà pourtant 5 000 ans que le patriarcat opprime la moitié de l’humanité.
Il tient debout parce qu’on l’intègre au biberon.
Et si le changement, c’était enfin maintenant ?

AU POUVOIR DU PÈRE, DU FILS ET DU SANS-ESPRIT
Je commence par le mot.
Patriarcat vient du grec : le père, et le commandement.
Au sens strict, c’est le pouvoir du père sur la maisonnée.
Au sens où on l’emploie aujourd’hui, c’est beaucoup plus large : une organisation de la société où le masculin vaut plus que le féminin, et où cette différence de valeur se convertit en pouvoir, en argent, en droits et en sécurité.
Françoise Héritier, deuxième femme à enseigner au Collège de France, a mis au point un concept pour décrire ce mécanisme (source : Europe 1).
Elle l’appelle la "valence différentielle des sexes".
En mots simples : les corps sont différents, c’est un fait biologique, mais les sociétés se servent de cette différence pour fabriquer une hiérarchie, et donc une inégalité vécue (source : Le Temps).
Ce qui est rangé du côté masculin vaut plus.
Ce qui est rangé du côté féminin vaut moins.
La meilleure image que je connaisse est celle d’un jeu de société dont les règles ont été écrites bien avant votre naissance.
Personne autour de la table ne se souvient de qui les a rédigées.
Tout le monde joue.
Et à la fin, ce sont presque toujours les mêmes qui gagnent.
Le patriarcat fonctionne donc sans chef d’orchestre, sans esprit pour le penser ni le diriger.
Il lui suffit que chacun applique les règles qu’on lui a transmises.
Ses traces, elles, se mesurent.
En 2024, dans le secteur privé, le revenu salarial moyen d’une femme était inférieur de 21,8 % à celui d’un homme, et l’écart restait de 14 % à temps de travail égal (source : Insee).
La même année, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint, soit 11 % de plus qu’en 2023 (source : Maire-info).
Et 9 femmes sur 10 ont adopté des stratégies quotidiennes pour éviter le sexisme (source : Europe 1).
Changer de trottoir, faire semblant de téléphoner, envoyer un message en rentrant.
Personne ne leur a enseigné ces gestes en classe.
Elles les ont appris quand même.
UNE LOI QUI N’EST PAS NATURELLE
Première idée reçue à balayer : le patriarcat existerait depuis toujours.
La question est aujourd’hui au cœur de la recherche.
L’archéologue Anne Augereau, de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), vient de consacrer un livre entier à la place des femmes dans les sociétés préhistoriques, pour savoir si la domination masculine existait déjà à cette époque (source : Paris.fr).
Pour la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le basculement se joue probablement au Néolithique.
Avec la sédentarisation, l’agriculture et l’élevage, des hommes jamais certains de leur paternité auraient cherché, par la domination, à garder leurs biens pour les transmettre à leurs enfants (source : La Libre).
Le raisonnement est d’une simplicité brutale.
Je possède des champs et des troupeaux.
Je veux les léguer à mes fils.
Pour être sûr que ce sont les miens, je contrôle le corps de leur mère : sa sexualité, ses déplacements, son mariage.
L’historienne américaine Gerda Lerner a poursuivi l’enquête dans les premières civilisations du Proche-Orient.
Sa conclusion tient en une phrase : les systèmes patriarcaux sont nés de processus historiques, et des processus historiques peuvent donc y mettre fin (source : EBSCO).
Ce qui a une date de naissance peut avoir une date de mort.
Encore fallait-il que cette invention passe pour une évidence.
Les religions s’en sont chargées : dans la Genèse, la femme est condamnée à être dominée par son mari (source : Paris Match).
Puis la loi a gravé le tout dans le marbre.
Jusqu’en 1965, une Française mariée était juridiquement traitée comme une mineure, au même titre que les enfants, et ne pouvait ni travailler ni ouvrir un compte sans l’accord de son mari (source : info.gouv.fr).
Il a fallu attendre 1970 pour que la notion de chef de famille disparaisse du droit (source : Europe 1).
Votre grand-mère a connu ce monde-là.
Votre mère, peut-être aussi.
LES QUATRE ROUES DU SYSTÈME
Reste la question qui m’intrigue le plus.
Comment un système qui opprime la moitié de l’humanité tient-il debout depuis 5 000 ans ?
Il tient parce qu’il est installé partout à la fois : dans nos têtes, dans nos habitudes, dans nos portefeuilles et dans nos lois.
La première roue, c’est ce qu’on apprend.
Ça commence par la grammaire.
La règle "le masculin l’emporte sur le féminin" a été imposée au XVIIe siècle par des grammairiens qui jugeaient le masculin plus noble (source : Europe 1).
Chaque écolier récite la hiérarchie en apprenant à écrire.
Puis vient la religion, et enfin la science : hommes et femmes auraient des cerveaux différents.
La neurobiologiste Catherine Vidal, de l’Institut Pasteur, montre au contraire que le cerveau se façonne surtout par l’expérience, et que présenter les inégalités comme naturelles revient à décréter inutile toute politique d’égalité (source : L’Étudiant).
Surtout, on n’apprend pas la même chose aux filles et aux garçons.
Aux filles, on apprend à prendre soin, à plaire, à ne pas faire de vagues.
Aux garçons, on répète qu’un homme ne pleure pas, ne se plaint pas, ne demande pas d’aide.
On leur offre le pouvoir en échange de leurs émotions.
Le prix de ce marché se lit dans les chiffres : les trois quarts des décès par suicide en France concernent des hommes, qui consultent par ailleurs plus tardivement (source : La Grande Conversation).
Voilà ce qui rend la situation ubuesque.
Depuis des millénaires, l’humanité confie les leviers du pouvoir à la moitié qu’elle a le plus soigneusement privée des outils de la relation : dire ce qu’on ressent, écouter, réparer.
Des hommes ont refusé ce marché, bien sûr, et ils sont de plus en plus nombreux.
Mais le marché existe.
La deuxième roue, c’est l’habitude.
Au XVIe siècle, Étienne de La Boétie se demandait déjà, dans son Discours de la servitude volontaire, comment une poignée de maîtres pouvait dominer des peuples entiers.
Sa réponse : la domination dure parce que les dominés finissent par y consentir, par habitude.
Le patriarcat ajoute à l’habitude un confort : la protection promise en échange de la soumission.
C’est tout le ressort du sexisme dit "paternaliste", celui qui se donne des airs de bienveillance, et qui concerne environ 7,5 millions d’hommes et 5 millions de femmes (source : info.gouv.fr).
Inutile d’enfermer quelqu’un à qui l’on a appris à rester dans sa chambre.
Et pour celles qui en sortent, la peur fait le reste.
Il est inutile que tous les hommes soient violents.
Il suffit que toutes les femmes sachent qu’elles pourraient tomber sur celui qui l’est.
La troisième roue, c’est l’argent.
En 2010, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a compté 60 milliards d’heures de travail domestique en France, accompli à 64 % par des femmes, et valorisé autour d’un tiers du produit intérieur brut (PIB) (source : Insee).
À l’échelle du monde, Oxfam estime que les femmes fournissent chaque jour 12,5 milliards d’heures de travail de soin gratuit, soit au moins 10 800 milliards de dollars par an (source : Paris Match).
Ce travail est la fondation invisible de toute l’économie.
Sans lui, pas de salariés nourris, soignés, élevés, prêts à repartir travailler le lendemain.
L’universitaire féministe Silvia Federici a montré que le capitalisme s’est construit en confiant gratuitement aux femmes la fabrication et l’entretien de la main-d’œuvre (source : Recherches féministes).
La sociologue Christine Delphy y voit même un système d’exploitation à part entière, qu’elle appelle le "mode de production domestique" (source : Attac).
Personne ne voudrait payer une facture pareille.
Alors on la laisse aux femmes, au nom de l’amour.
Et les hommes, eux, touchent leur part.
La sociologue australienne Raewyn Connell appelle cela le "dividende patriarcal" : ce que les hommes retirent de l’inégalité des femmes, en revenus, en statut, en respect, en pouvoir (source : University of Cape Town).
Même le plus modeste en touche une part, en temps libre ou en autorité à la maison.
C’est ce qui pousse tant d’hommes à défendre un système qui profite surtout à quelques-uns.
La quatrième roue, c’est le pouvoir d’écrire les règles.
En 2024, les femmes ne représentaient que 36,1 % des députés, en recul pour la deuxième fois consécutive (source : LCP).
On change rarement des règles qui vous avantagent quand on est majoritaire pour les écrire.
Quatre roues, et aucune ne suffirait seule.
Ensemble, elles font rouler la machine depuis cinq millénaires.
CREVER LES PNEUS
La machine roule encore, mais elle tangue.
En 60 ans à peine, les femmes lui ont arraché plus de droits qu’en 5 millénaires.
Et elle le sent.
La riposte s’organise.
Par le masculinisme, que le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) classe désormais parmi les menaces pour l’ordre public (source : info.gouv.fr).
Près d’un homme de moins de 35 ans sur deux juge qu’il est difficile d’être un homme (source : Europe 1).
Un système ne contre-attaque que lorsqu’il se sent menacé.
La violence de la riposte mesure la peur de perdre.
C’est la preuve que nous sommes arrivés au sommet de la lutte.
Alors, comment l’achever ?
En crevant les quatre pneus.
Pour le premier, apprendre autrement.
Éduquer les garçons, dès la crèche, au droit de pleurer, de douter, de demander de l’aide, et les filles au droit de prendre leur place.
C’est le levier le plus puissant, parce qu’il attaque le système à la racine.
Pour le deuxième, rompre l’habitude en rendant la sortie sûre.
Amnesty International l’a rappelé à propos de la loi sur le consentement : un texte change les mentalités, mais il ne met pas fin à l’impunité d’un coup de baguette magique (source : Brut).
Il faut des enquêteurs formés, des juges formés, des moyens, pour que la peur change enfin de camp.
Pour le troisième, partager le travail invisible, et le reconnaître enfin comme un travail.
Tant que les femmes porteront la double journée, l’égalité restera une promesse sur le papier.
Pour le quatrième, prendre le stylo.
Exiger la parité là où s’écrivent les règles, et tenir l’extrême-droite loin du pouvoir : elle a déjà montré de quel côté de la table elle s’assoit.
Et pour les quatre, faire entrer les hommes dans la bataille.
Ils y sont attendus : environ 9 Français sur 10 estiment que les hommes ont un rôle à jouer contre le sexisme (source : Europe 1).
L’HUMANITÉ, NOUVELLE ÉDITION
Le patriarcat n’est ni une fatalité biologique ni une volonté divine.
C’est un jeu de société très ancien, dont les règles ont été écrites par une poignée d’hommes, puis recopiées de génération en génération jusqu’à passer pour la nature des choses.
Des règles écrites peuvent être réécrites.
Les femmes ont déjà raturé une bonne partie du règlement.
Il reste les pages les plus difficiles : celles qui sont imprimées dans nos têtes.
Abolir le patriarcat, c’est libérer tout le monde.
Les femmes y gagneront la sécurité, le temps et la place qui leur reviennent.
Les hommes seront délivrés d’un rôle écrit d’avance, qui les somme d’être forts, de se taire et de tenir.
Ce que certains perdront en privilèges, tous le regagneront en liberté.
Une société qui cesse de se priver de la moitié de ses talents, de ses voix et de son intelligence ne peut qu’en sortir grandie.
L’égalité se construira avec toutes et tous.
Elle profitera à toutes et à tous.
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