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Chronique 65 - Pantouflage : la corruption tout confort

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 20 avr.
  • 7 min de lecture

Comment le capital achète l'État, légalement, discrètement, avec le sourire des institutions.


Ils nous gouvernent.

Ils réglementent, décident, orientent les politiques publiques.

Et quand ils partent, le secteur privé les attend, précisément parce qu'ils ont gouverné.


Le pantouflage, c'est ça : non pas la corruption qui se cache, mais celle qui se normalise.

Celle qui n'a même plus besoin de se justifier.

Celle que dénonce cette chronique.


Lucie Fourcade

L'ÉTAT COMME SALLE D'ATTENTE DU CAC 40

Le mot est presque charmant.

"Pantoufler" : quitter les bureaux de l'État pour s'installer confortablement dans le privé.

Comme si c'était une retraite méritée, une transition naturelle, une simple mobilité professionnelle.

La réalité est plus brutale.


Le pantouflage désigne le fait, pour un haut fonctionnaire, un élu ou un régulateur au sein d'une institution publique, de quitter le service de l'État pour travailler pour une entreprise.

L'expression anglaise "revolving door", la porte tournante, dit mieux ce qu'il en est : on entre par une face, on sort par l'autre, et on recommence.

Ce n'est pas une sortie.

C'est une rotation (source Wikipédia).


Le phénomène n'est pas marginal.

En France, environ 10 000 personnes quittent annuellement la fonction publique vers le secteur privé. (source Wikipédia). 

Parmi elles, les cas les plus problématiques concernent les hauts fonctionnaires et ministres.

Ceux qui ont tenu les leviers de la réglementation, signé les appels d'offres, orienté les politiques publiques.

Ce sont précisément ceux-là que le secteur privé s'arrache.


Une relation malsaine peut se développer entre le secteur privé et les décideurs publics, basée sur l'allocation de privilèges réciproques, au détriment de l'intérêt de la nation. 

Voici la description clinique d'un conflit d'intérêts institutionnalisé.


Il existe aussi le mouvement inverse, plus discret : le "rétro-pantouflage", dans lequel un haut fonctionnaire passé par le privé revient servir l'État, parfois en échange d'un poste important (source Wikipédia). 

Emmanuel Macron, inspecteur des finances passé par la banque Rothschild avant de devenir ministre puis Président, en constitue le cas le plus célèbre, et le plus symptomatique.


RÉGLEMENTER POUR MIEUX EN PROFITER

Pour comprendre le problème dans toute sa grandeur, il faut regarder les cas concrets. Non comme des anecdotes, mais comme les éléments d'un système.


Jean-Baptiste Djebbari 

Ministre délégué aux transports de 2020 à 2022, il soutient activement la filière hydrogène.

En septembre 2021, il participe à une vidéo promotionnelle pour Hopium, fabricant français de voitures de luxe à hydrogène.

Quelques jours avant la fin de son mandat, il est annoncé comme futur membre du conseil d'administration de cette même société (source Vert). 

La HATVP (Haute Autorité pour la transparence de la vie publique) relève qu'il avait rencontré deux fois le PDG d'Hopium alors qu'il était encore en fonctions.

Un avis de compatibilité "avec réserves" est rendu.

Aucune sanction.


Jean Castex 

Premier ministre de 2020 à 2022.

À sa sortie de Matignon, il prend la présidence de la RATP, avant d'être nommé à la tête de la SNCF sur proposition de Macron, avec un salaire annuel de 450 000 euros (source Contre Attaque). 

Le dispositif est légal.

La question de la légitimité, elle, reste entière.


Christophe Castaner 

Ministre de l'Intérieur pendant les Gilets jaunes.

En décembre 2024, il est recruté par le géant chinois de la fast fashion Shein pour piloter son comité de responsabilité sociale et environnementale pour la zone Europe, Afrique et Moyen-Orient (source Prendre Parti). 

Ce recrutement intervient précisément au moment où se profile en France une loi visant à encadrer la fast fashion (source Laminute.info). 

Selon l'Observatoire des multinationales, Castaner n'a aucune compétence pour le poste pour lequel il a officiellement été recruté, ce qui suggère que c'est son carnet d'adresses, et non son expertise, qui est monnayé.

Face aux critiques, Macron a défendu son ancien ministre en déplorant que la HATVP rende "très compliqué" pour les ministres de retrouver une vie normale.


Ces cas ne sont pas des exceptions.

Un rapport de Greenlobby révèle que 6 ministres du gouvernement Macron sur 10 ont circulé entre secteur public et secteur privé.

Parmi eux, 38,5 % sont impliqués dans des formes de pantouflage particulièrement stratégiques pour les intérêts privés (source Carenews).


UNE CORRUPTION QUI NE DIT PAS SON NOM

On hésite à employer le mot.

La corruption, en France, c'est une enveloppe glissée sous la table, un virement sur un compte aux Îles Caïmans, une pratique de pays "moins développés".

Pas nous.

Pas la République.

Et pourtant.


Qu'est-ce que la corruption, fondamentalement ?

C'est l'utilisation d'une fonction publique à des fins d'enrichissement personnel ou au profit d'intérêts privés particuliers, au détriment de l'intérêt général.

Le pantouflage remplit exactement cette définition, à la différence près qu'il est largement légal, institutionnellement toléré, et socialement normalisé dans les élites.


Le mécanisme est simple.

Un ministre sait qu'à l'issue de son mandat, les entreprises du secteur qu'il régule l'attendent.

Cette perspective agit comme un biais structurel dans la prise de décision : on ne réglemente pas trop étroitement, on ne taxe pas trop lourdement.

Pas pour des raisons idéologiques, mais parce que la porte tournante tourne dans les deux sens, et qu'il vaut mieux ne pas se faire des ennemis.

C'est ce que les économistes appellent une "capture réglementaire" : l'État régulateur devient, progressivement, le serviteur des intérêts qu'il était censé contrôler.


Un quart des amendements déposés, relatifs à trois articles majeurs de textes de lois étudiés par Greenlobby, reprennent mot pour mot les éléments de langage formulés par les lobbys des grandes entreprises.

Parmi ces amendements, 63 % sont déposés par des parlementaires de droite et 36 % par des élus du centre (source Carenews). 

Quand le texte de loi ressemble au mémo du lobby, c'est que la frontière entre service public et service privé a disparu.


La différence entre le pantouflage et la corruption classique ?

Le timing.

Dans la corruption ordinaire, on est payé pour ce qu'on a fait.

Dans le pantouflage, on est payé après pour ce qu'on pourrait faire, ou pour ce qu'on a évité de faire.

Le délai rend la transaction invisible.

Le costume républicain la rend respectable.


LE GENDARME SANS MENOTTES

Face à ces dérives, il existe des garde-fous.

Sur le papier.

La HATVP (Haute Autorité pour la transparence de la vie publique) est chargée depuis 2013 de contrôler les mobilités public-privé.

La loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique impose notamment un délai de carence de trois ans avant qu'un fonctionnaire puisse rejoindre une entreprise avec laquelle il a été en relation dans le cadre de ses fonctions (source Juridique-Assistance).

En apparence, c'est sérieux.

Dans la pratique, c'est une passoire.


69 % des avis rendus en 2022 par la HATVP sur des mobilités public/privé étaient favorables, mais avec des réserves (source Carenews). 

"Avec réserves" signifie : c'est autorisé, mais vous devriez éviter tel ou tel comportement.

Ces réserves sont invérifiables, non contraignantes dans les faits, et jamais sanctionnées.


En janvier 2025, le Conseil constitutionnel a même censuré partiellement le dispositif de sanction existant, en invalidant les dispositions prévoyant l'impossibilité automatique de recruter un agent dont l'avis d'incompatibilité n'avait pas été respecté (source Media-Options). 

Violer l'avis de la HATVP ne garantit plus automatiquement une sanction.

Le gendarme était déjà mal armé.

On vient de lui retirer sa matraque et ses menottes.


La Cour des comptes, dans son rapport de mai 2025, recommande que les administrations renforcent le suivi statistique de ces mobilités (source Cour des comptes). 

Aveu implicite que l'État ne sait même pas précisément combien de ses fonctionnaires pantouflent, ni dans quelles conditions.


5 MESURES POUR RANGER LES PANTOUFLES

Arrêtons avec les demi-mesures.

Les règles existent depuis 2013.

La HATVP existe depuis 2013.

Et les pantouflages continuent, prospèrent, s'institutionnalisent.

La conclusion s'impose : le dispositif actuel n'est pas insuffisant.

Il est conçu pour ne pas gêner.

Voici ce qu'il faut exiger.


Cinq ans d'incompatibilité, sans exception. 

Trois ans, c'est le délai actuel.

C'est aussi le délai pendant lequel un ancien ministre reste en valeur sur le marché : ses réseaux sont frais, ses anciens collaborateurs sont encore en poste.

La loi de juillet 2024 sur les ingérences étrangères a d'ailleurs porté à cinq ans le délai de contrôle pour ce risque spécifique (source HATVP). 

Ce qui vaut pour se protéger d'une puissance étrangère doit valoir pour se protéger de Shein ou de Total.

Sans dérogation.

Sans "réserves".

Sans porte de sortie.


Interdire les sociétés-écrans. 

Sur 42 ministres Macron sortis entre 2017 et 2022, 27 auraient créé une société de conseil permettant de cumuler des clients sans déclaration détaillée (source France News Pravda). 

Vous créez votre SARL, vous facturez vos "prestations de conseil", et personne ne sait pour qui vous travaillez ni combien vous êtes payé.

C'est du pantouflage sous blanchiment administratif.

Clients, montants, nature des prestations : tout doit être public.


Des sanctions réelles. 

Aujourd'hui la HATVP peut dire "incompatible", et l'intéressé peut passer outre.

En janvier 2025, le Conseil constitutionnel a invalidé la sanction automatique prévue en cas de non-respect d'un avis d'incompatibilité (source Media-Options). 

Il faut un délit autonome de pantouflage abusif, avec des peines dissuasives : inéligibilité, interdiction d'exercer des fonctions publiques, amendes proportionnelles aux revenus perçus.


Des moyens pour contrôler. 

La Cour des comptes recommandait encore en mai 2025 que les administrations renforcent le suivi statistique de ces mobilités (source Cour des comptes). 

L'État ne sait même pas précisément combien de ses anciens hauts fonctionnaires pantouflent.

Un État qui ne compte pas ce qu'il ne veut pas voir, ça s'appelle une complicité passive.


Ces mesures ne sont pas révolutionnaires.

Elles sont élémentaires.

Le fait qu'elles soient absentes, ou sabotées dès qu'elles apparaissent, dit tout sur qui tient réellement le stylo quand les lois s'écrivent.


L'ÉTHIQUE QU'ILS N'ONT PAS

La démocratie n'est pas seulement une procédure électorale.

Elle repose sur une idée simple : ceux qui exercent le pouvoir le font au nom de tous, et non au profit de quelques-uns.

Le pantouflage déchire ce contrat.

Il transforme l'État en antichambre du privé, le mandat en investissement, le service public en CV valorisable.

Ce n'est pas un abus du système.

C'est le système.



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