Chronique 70 - Palantir, l'entreprise qui veut être calife à la place du calife
- Lucie Fourcade
- 26 avr.
- 7 min de lecture
De la CIA aux palais de Bruxelles : la longue marche d'une entreprise qui veut voir, et décider, à la place des États.
Il y a des entreprises qui vendent des produits.
Il y a des entreprises qui vendent des services.
Et puis il y a Palantir, une entreprise qui vend quelque chose d'infiniment plus précieux et plus dangereux : la capacité de voir, de cibler, d'éliminer.
Née dans les caves de la CIA, adossée à l'idéologie technofasciste, Palantir a méthodiquement tissé sa toile dans les États démocratiques.
Le 18 avril 2026, elle a cessé de se cacher, en publiant son manifeste pour la domination.

LE PROJET POST 11 SEPTEMBRE DE LA CIA
En 2003, deux ans après le 11 septembre, la CIA cherche un outil pour croiser des masses de données de renseignement à une vitesse que ses analystes humains ne peuvent plus assurer.
Son fonds de capital-risque, In-Q-Tel, finance la création d'une start-up baptisée Palantir Technologies, du nom des pierres de vision de Tolkien (ces orbes qui permettent de voir à distance et d'espionner l'ennemi).
Le nom n'est pas anodin.
Il dit tout, d'autant plus si l'on considère le danger incarné par les pierres de Tolkien.
À sa tête : Peter Thiel et Alex Karp.
Thiel, c'est le cofondateur de PayPal, le premier investisseur externe de Facebook, le financier de la campagne Trump en 2016, le conseiller informel de la Maison Blanche.
Un homme dont la pensée politique peut se résumer à une phrase, écrite en 2009 dans un essai intitulé L'Éducation d'un libertarien : "Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles" (source Cato Institute).
Ce n'est pas une provocation.
C'est un programme.
Thiel est proche de Curtis Yarvin, théoricien néoréactionnaire qui prône le remplacement des démocraties par des cités-États technocratiques.
Il a participé au congrès de la Property and Freedom Society, qualifiée d'organisation néofasciste (source Wikipedia).
Il a co-écrit en 1995 un livre affirmant que certaines accusations de viol sur les campus ne seraient que des "regrets tardifs".
Il a défendu, selon une biographie de 2021, le système d'apartheid comme "économiquement viable" durant ses études à Stanford, accusation qu'il nie.
Palantir, c'est Peter Thiel avec un budget de plusieurs milliards, des contrats gouvernementaux, et l'oreille de tous les régimes autoritaires qui montent.
LA STRATÉGIE DU POULPE : ENTRER, S'ACCROCHER, NE PLUS LÂCHER
Palantir ne vend pas un logiciel.
Elle vend une dépendance.
Sa méthode s'appelle, en interne, "land and expand" : entrer par une petite porte, rendre le départ impossible, étendre indéfiniment son emprise.
La technique est documentée et rodée.
Au Royaume-Uni, pendant la pandémie de Covid-19, Palantir a proposé ses services au NHS (le système de santé public britannique) pour la somme symbolique d'une livre sterling.
Une fois installée, une fois ses ingénieurs intégrés aux équipes, une fois ses outils devenus le système nerveux de l’organisation, le retrait devient techniquement impossible.
Ce que les spécialistes appellent un "vendor lock-in" : la dépendance à un fournisseur unique, dont on ne peut plus se défaire sans démanteler l'ensemble du système.
Résultat aujourd'hui : le NHS a signé pour 330 millions de livres de contrats avec Palantir.
Le ministère de la Défense britannique pour 950 millions de dollars (source France Épargne).
En mars 2026, c'est la Financial Conduct Authority (l'autorité de régulation financière britannique) qui lui a confié l'analyse de ses données réglementaires les plus sensibles (source Wikipedia).
En France, la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) utilise les outils Palantir depuis les attentats de 2015.
L'accord était présenté, à l'époque, comme temporaire.
Dix ans plus tard, il vient d'être renouvelé pour la troisième fois (source Paris Match Belgique).
La France compte 31 clients institutionnels et privés de Palantir, parmi lesquels SNCF, Airbus, Crédit Agricole, Stellantis.
La conséquence est précisément ce que l'entreprise recherche : les administrations abdiquent leur capacité à appréhender elles-mêmes certains problèmes.
Elles cèdent à Palantir le pouvoir de "voir" à leur place.
C'est une externalisation de la souveraineté, non pas au profit d'un partenaire neutre, mais d'une entreprise dont les fondateurs ont explicitement théorisé que la démocratie est un problème à résoudre.
L'INFRASTRUCTURE DE LA RÉPRESSION : DE GAZA AUX BANLIEUES AMÉRICAINES
Palantir ne fait pas que surveiller des données administratives.
Elle est l'armature technologique de la répression la plus brutale en cours dans les démocraties occidentales.
Aux États-Unis, depuis janvier 2025, l'agence d'immigration ICE utilise un système développé par Palantir : Immigration OS, issu d'un contrat de 30 millions de dollars signé en avril 2025 (source Amnesty International).
Ce système permet le ciblage algorithmique des personnes à expulser, la surveillance en temps réel des "auto-expulsions", la gestion de bout en bout du cycle d'expulsion.
Palantir a également développé pour la Sécurité Intérieure des USA un outil géospatial baptisé ELITE (Enhanced Leads Identification & Targeting for Enforcement) qui "remplit une carte avec les cibles d'expulsion, affiche un dossier sur chaque personne et fournit un score de confiance sur l'adresse actuelle" (source Halte au contrôle numérique).
Ce sont des technologies de champ de bataille déployées dans des quartiers civils.
À Gaza, Palantir a fourni à l'armée israélienne des plateformes d'analyse basées sur l'IA utilisées pour la prise de décision en temps réel sur les zones de guerre (source France 24).
En 2024, l'entreprise a signé un partenariat stratégique avec le gouvernement Netanyahu pour renforcer "l'effort de guerre".
Ces systèmes croisent des données de communication privées pour alimenter des bases de données de ciblage qui guident les frappes aériennes.
Le lien entre ces deux usages n'est pas une coïncidence : c'est une continuité de méthode.
Ce que l'IA "apprend" en ciblant des Palestiniens à Gaza sert ensuite à cibler des migrants dans les rues de Chicago ou Minneapolis.
Les plateformes s'alimentent mutuellement.
L'algorithme s'améliore à chaque population réduite en données.
LE MANIFESTE DU 18 AVRIL : QUAND PALANTIR CESSE DE SE CACHER
Le 18 avril 2026, Palantir publie sur X un texte en 22 points présenté comme le résumé de son livre The Technological Republic, co-signé par le PDG Alex Karp.
La réaction mondiale est immédiate.
Ce que dit ce manifeste est sidérant de franchise :
La Silicon Valley a une "dette morale" envers l'Amérique et "l'obligation affirmative de participer à la défense de la nation".
Le service militaire obligatoire devrait être rétabli.
L'ère de la dissuasion nucléaire est terminée : "une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l'IA est sur le point de commencer".
Il faut en finir avec "l'impotence" des armées japonaise et allemande - entendez : il faut réarmer les deux puissances vaincues de 1945, dans lesquelles Palantir a, par coïncidence, des bureaux et des contrats majeurs (source Le Grand Continent).
Certaines cultures sont supérieures à d'autres.
La question n'est pas de savoir si des armes autonomes seront construites, mais qui les construira.
Les réactions académiques et politiques sont sans ambiguïté.
Mark Coeckelbergh, philosophe de la technologie à l'Université de Vienne, qualifie le texte "d'exemple de technofascisme".
Cas Mudde, politologue spécialiste de l'autoritarisme, le décrit comme "l'une des choses les plus effrayantes" qu'il ait vues depuis longtemps.
Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat, formule ce qui est essentiel : "Ces 22 points ne sont pas de la philosophie en suspension dans les airs, c'est l'idéologie publique d'une entreprise dont les revenus dépendent de la politique qu'elle promeut" (source Developpez.com).
La députée britannique Victoria Collins résume : une entreprise qui affiche "un tel manque de respect pour l'État de droit démocratique ne devrait pas approcher de nos services publics" (source Euronews).
Ce manifeste n'est pas une faute de communication.
C'est une déclaration d'intention.
Palantir sait qu'elle est assez bien installée dans les États européens pour ne plus avoir besoin de se cacher.
Elle teste la résistance, ou plutôt, elle parie sur son absence.
LA VASSALISATION COMME STRATÉGIE
La question n'est pas de savoir si les outils de Palantir sont efficaces.
Ils le sont.
La question est de savoir qui décide à quoi ils servent, et selon quelle vision du monde.
Quand la DGSI renouvelle son contrat avec Palantir, elle ne renouvelle pas un accord technique.
Elle reconduit une dépendance à une entreprise dont le cofondateur a théorisé que la liberté et la démocratie sont incompatibles, dont les outils servent à expulser des migrants aux États-Unis et à cibler des civils à Gaza, dont le PDG vient de publier un manifeste réclamant la remilitarisation de l'Allemagne et le retour du service obligatoire.
Le journaliste Olivier Tesquet, auteur de "Apocalypse Nerds", le formule clairement : "Quand l'administration Trump évoque la nécessité de corriger la trajectoire européenne, elle reprend le même discours que Palantir. L'entreprise devient l'un des instruments de la vassalisation des États européens" (source Paris Match Belgique).
Cette vassalisation n'est pas accidentelle.
Elle est mécanique.
En confiant à Palantir les données de santé, de renseignement, de défense, les États européens n'achètent pas seulement un service : ils importent une "ontologie".
Ils laissent une entreprise définir pour eux ce qu'est une menace, ce qu'est une cible, ce qu'est un ennemi.
Ils délèguent à une société privée, avec ses propres convictions idéologiques, ses propres intérêts financiers, ses propres liens avec l'administration américaine, la capacité de "voir" à leur place.
La résistance s'organise.
La coalition WeMove Europe a lancé une pétition appelant les gouvernements européens à cesser de signer de nouveaux contrats avec Palantir, à réexaminer les contrats existants, et à investir dans des solutions européennes transparentes (source WeMove Europe).
Des parlementaires britanniques libéraux-démocrates, travaillistes et verts ont formellement réclamé une révision des contrats publics de Palantir.
Des élus américains ont commencé à reverser leurs contributions de campagne provenant de dirigeants de Palantir à des organisations de défense des droits des migrants.
Mais pour résister, encore faut-il nommer ce qu'on affronte.
Palantir n'est pas une entreprise technologique comme une autre.
C'est un projet politique.
Son nom, choisi en 2003, dit ce que ses fondateurs ont toujours voulu qu'elle soit : une pierre de vision, un outil pour voir, et donc pour décider, à la place des autres.
REFUSER D'ÊTRE VU
Palantir est le miroir grossissant d'une transformation plus large : celle d'États démocratiques qui, les uns après les autres, délèguent leur capacité à voir, à analyser, à décider à des entreprises privées dont les valeurs sont radicalement incompatibles avec les leurs.
Ce n'est pas une question de compétence technique.
C'est une question de souveraineté, et finalement, de démocratie.
Tant que nous finançons avec nos impôts les infrastructures de notre propre surveillance, tant que nous renouvelons les contrats de ceux qui nous regardent en face et nous disent que la liberté et la démocratie sont incompatibles, nous ne sommes pas simplement naïfs.
Nous sommes complices.
La résistance commence là : par nommer, par refuser, par exiger la transparence sur chaque contrat passé avec cette entreprise.
Par construire des alternatives souveraines.
Par décider nous-mêmes ce que nous voulons voir, et ce que nous voulons rester capables de faire.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
✊ Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.
🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !
👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.



Commentaires