Chronique 20 - Comment le nouvel ordre mondial se construit sans nous
- Lucie Fourcade
- 8 mars
- 8 min de lecture
Pendant qu'on débat du prix du gaz, pendant qu'on se chamaille sur l'extrémisme présumé d'un parti de gauche, pendant qu'on négocie sur l'importance de l'antifascisme, quelque chose d'immense est en train de se produire.
Pas une crise. Pas une turbulence passagère. Une recomposition.
Celle du monde tel qu'il a existé depuis 1945, avec ses règles, ses institutions, ses équilibres fragiles mais réels.
Ce monde-là meurt, dans une agonie rouge de sang.
Et un autre prend sa place. En silence : celui de ceux qui ne devraient plus se taire.
Une nouvelle apocalypse entre dans l'ordre du possible. Ne détournons pas le regard, cette fois.

L'UKRAINE, OU COMMENT TOUT A COMMENCÉ À SE FISSURER
Tout le monde a une date.
Pour certains, c'est le 11 septembre 2001. Pour d'autres, 2008 et la crise financière. Pour moi, et pour beaucoup d'analystes géopolitiques, la vraie rupture, celle qui a tout fracturé, c'est le 24 février 2022.
Ce jour-là, la Russie envahit l'Ukraine. Elle appelle ça une "opération militaire spéciale".
Le monde retient son souffle.
L'OTAN se mobilise.
L'Europe découvre qu'elle dépend du gaz russe pour se chauffer.
Et Poutine, lui, découvre que ses chars ne roulent pas aussi vite qu'il le pensait.
Mais ce qu'on n'a pas assez dit, c'est ce que cette guerre a révélé bien plus que ce qu'elle a provoqué.
Elle a révélé l'impuissance du multilatéralisme.
Washington, Moscou et Pékin ont négocié par-dessus Bruxelles, qui n'était même pas l'hôte des négociations d'un éventuel cessez-le-feu.
L'Arabie saoudite lui était préférée, une première dans l'histoire de la diplomatie contemporaine (source Diploweb).
Elle a révélé la fin de l'Europe comme acteur stratégique autonome.
L'Union européenne s'est retrouvée face à une impasse géopolitique : les grandes puissances raisonnent en termes de rapports de force, et Bruxelles n'est invitée à aucune table qui compte vraiment (source Diploweb).
Elle a révélé, surtout, les contours d'un ordre mondial radicalement différent en train de s'assembler, dont l'Ukraine n'est que le premier panneau.
LES AMÉRIQUES, TERRAIN DE JEUX DE TRUMP
Passons à l'Ouest. Ou plutôt au Sud.
Parce que pendant que nos yeux étaient fixés sur Kyiv, quelque chose de spectaculaire et d'inquiétant se déroulait dans l'hémisphère américain.
Le 3 janvier 2026, au petit matin, des forces spéciales américaines pénètrent dans Caracas.
L'opération, baptisée "Absolute Resolve", commence vers 2 heures du matin heure locale. Les forces armées américaines bombardent les infrastructures du nord du Venezuela pour neutraliser les défenses aériennes, pendant qu'une unité d'intervention attaque le complexe de Maduro.
Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores sont capturés et transportés à New York pour y être jugés (source Wikipedia).
Trump présente ça comme une opération de maintien de l'ordre. Un coup de filet antidrogue, en quelque sorte.
Sauf que les forces américaines ont mené une frappe militaire dans un pays souverain, tuant des dizaines de personnes, capturant un chef d'État en exercice, et annonçant que les États-Unis allaient "gérer" le Venezuela jusqu'à l'installation d'un nouveau gouvernement (source Center of International Policy - CIP).
Ce qui est fascinant (et révélateur), c'est la logique qui sous-tend cette opération. L'administration Trump a affiché une triple ambition : affaiblir Maduro, perturber les routes du narcotrafic, et obtenir l'accès aux ressources pétrolières vénézuéliennes (source Wikipedia).
Trump l'a dit sans ambages : les compagnies américaines investiront massivement dans le pétrole vénézuélien.
L'expert Mark Cancian du CSIS (Center for Strategic and International Studies) parle sans détour d'un retour à "l'impérialisme des ressources".
Mais il y a une dimension supplémentaire.
Certains experts soulignent que l'arrestation de Maduro a également servi à priver la Chine d'un accès à l'énergie bon marché sans affrontement direct.
Pékin achetait le pétrole vénézuélien à des prix dérisoires, ce dont elle avait besoin pour financer ses activités économiques et militaires (source The Daily Caller).
Le Venezuela, c'était donc aussi un coup porté à Pékin.
Et à peine cette opération terminée, Trump autorise, le 28 février 2026, des frappes conjointes américano-israéliennes sur les installations nucléaires iraniennes, les sites de missiles et les cibles politiques : c'est l'Opération Epic Fury / Roaring Lion.
Du Venezuela à l'Iran, du Caucase aux tensions dans le Golfe, les crises ne sont plus abordées comme des problèmes systémiques, mais comme des dossiers à gérer, à contenir, à éteindre, au pire à geler (source JDD).
C'est une géopolitique de gestion des risques, pas de résolution.
Et dans cette vision, la force militaire est l'outil premier.
Quant à Cuba ?
Trump a promis, le 7 mars 2026, que Cuba "vivait ses derniers moments" et a prédit un "grand changement", devant un sommet de dirigeants latino-américains réunis en Floride (source Franceinfo).
Après l'arrestation de Maduro, Trump avait annoncé la coupure totale du pétrole vénézuélien vers Cuba, qui est une bouée de sauvetage essentielle pour l'île sous embargo depuis des décennies (source Al Jazeera).
Le message est limpide : les Amériques sont le pré carré des États-Unis.
L'ONU peut protester. Le droit international peut s'indigner. Trump, lui, construit son ordre régional, avec ou sans l'aval du reste du monde.
ISRAËL AU CENTRE, L'IRAN EN CENDRES
L'Opération Epic Fury mérite qu'on s'y arrête (oui, encore).
Non pour ses justifications officielles (la menace nucléaire iranienne, entre autres - voir Chronique n°16 "La guerre des autres") mais pour ce qu'elle dit du nouvel ordre en construction.
L'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei et de nombreux autres hauts responsables a été confirmé, au prix de six soldats américains tués et dix-huit grièvement blessés selon le Commandement central américain (chiffres officiels au 08/03/2026 - source The Daily Caller).
Une guerre assumée, sans mandat de l'ONU, sans vote du Congrès, sans coalition internationale.
L'article 2-4 de la Charte des Nations unies interdit le recours à la force contre l'intégrité territoriale de tout État. Deux exceptions existent : l'autorisation du Conseil de sécurité au titre du Chapitre VII, et la légitime défense en réponse à une attaque armée.
Aucune des deux ne s'applique ici (source CIP).
Mais ce qui frappe, c'est la cohérence géopolitique de l'ensemble.
Iran + Hezbollah + Hamas = l'axe que combattait déjà Israël depuis des années.
Les États-Unis ont officialisé leur alignement total.
Dans cette logique, les cibles américaines sont les alliés plus faibles des adversaires principaux (comme la Chine) afin de leur imposer des coûts sans confrontation directe entre grandes puissances (source The Daily Caller).
Israël, dans ce schéma, n'est pas un simple partenaire.
C'est le pivot du bloc américano-occidental au Moyen-Orient, la force qui dessine, bombe après bombe, un nouveau Proche-Orient.
Et Washington lui fournit la couverture diplomatique, militaire, et désormais le bras armé.
LA CHINE ET LA RUSSIE : LES DEUX AUTRES PILIERS
À l'est, pendant ce temps, deux autres piliers du nouvel ordre se consolident.
La Russie, après trois années de guerre d'usure en Ukraine, n'est pas vaincue, elle est figée.
Contenue sans être défaite, elle reste un acteur nuisible mais gérable (au moins, en apparence) dans la nouvelle équation mondiale (source JDD).
Et paradoxalement, le prétendu "renversement des alliances" voulu par Trump n'est autre que la volonté de réarrimer la Russie au monde occidental et de la détacher de la Chine (source Revue Conflits).
Poutine, maître de l'Europe orientale, serait-il en train de devenir un partenaire tacite de Washington contre Pékin ? L'hypothèse est troublante.
La Chine, elle, joue sa partition à long terme.
Pékin s'est réarmé méthodiquement depuis 2012 pour se préparer à l'affrontement direct avec les États-Unis et a désormais la capacité de défier militairement Washington dans le Pacifique, tout en s'alliant stratégiquement à la Russie et à la Corée du Nord (source Blog Je n'en pense pas moins de Thierry Curty).
Mais elle avance aussi par contournement, en s'ancrant dans l'économie africaine, en tissant des routes commerciales alternatives, en construisant un contre-modèle.
Ce qui se dessine, c'est un monde découpé en sphères d'influence.
Un concept que le droit international avait mis un siècle à faire reculer, et qui revient au galop :
Les États-Unis sur les Amériques, de l'Alaska à la Patagonie, avec Cuba et l'Iran comme prochains tableaux de chasse.
La Russie sur l'Europe orientale et l'espace post-soviétique, zone tampon et zone de conquête.
Israël (et son protecteur américain) sur un Moyen-Orient en recomposition forcée.
La Chine sur l'Asie et au-delà, par la puissance économique et la pression militaire croissante.
On a l'impression que Trump reconnaît une forme de triumvirat à la tête d'un monde où prime la loi du plus fort (source Le Devoir).
Un monde sans arbitre.
Sans règles universelles.
Sans institution capable de dire non à une grande puissance.
ET L'EUROPE, DANS TOUT ÇA ?
La question qui nous concerne directement.
Et la réponse est cinglante.
L'Union européenne n'est pas absente du nouvel ordre mondial. Elle en est le décor.
Pendant que Washington, Moscou et Pékin négocient les nouveaux équilibres, Bruxelles n'est conviée à aucune table.
Pas parce qu'on l'a oubliée. Parce qu'on sait qu'elle ne peut rien imposer.
L'Arabie saoudite a été préférée à Bruxelles comme terrain de négociation sur l'Ukraine : une première dans l'histoire de la diplomatie contemporaine.
Lisez bien cette phrase : une monarchie pétrolière du Golfe pèse plus dans la balance diplomatique mondiale que le plus grand marché intérieur de la planète.
Ce n'est pas une humiliation accidentelle. C'est un diagnostic.
Et l'Europe, elle, regarde.
Elle regarde les États-Unis mener une opération militaire en sol souverain vénézuélien sans mandat de l'ONU.
Elle regarde des frappes conjointes américano-israéliennes "démanteler les installations nucléaires iraniennes".
Elle regarde Trump annoncer que Cuba "vivra ses derniers moments".
Elle regarde, elle proteste dans ses couloirs, et elle ne fait rien. Parce qu'elle ne peut rien.
Ce qu'il manque à l'Europe, ce n'est pas l'intelligence ni les ressources. C'est la volonté de puissance.
L'Allemagne est en récession depuis deux ans.
La France réarme à marche forcée mais sans stratégie collective.
Et surtout : l'Europe souffre de sa propre vertu. Elle croit encore qu'un monde fondé sur la coopération, les règles et l'état de droit est vendable à des acteurs qui ont décidé que les règles sont pour les perdants.
Elle pâtit de son respect de la complexité dans une époque où tout le monde cherche des solutions simples, et où les autocrates ont compris que la simplicité, même mensongère, mobilise.
Certains analystes parlent d'une troisième voie : un rapprochement avec l'Inde, avec le monde arabe non-aligné, une diplomatie européenne autonome. C'est séduisant sur le papier.
Mais voilà le problème de fond : l'option qui aurait pu exister, un axe Paris-Berlin-Moscou, (une puissance économique non-alignée au bloc américain) a été définitivement enterrée par la guerre en Ukraine. Cette fenêtre est fermée. Pour longtemps.
Ce qui reste ?
Une Europe qui doit inventer sa place dans un monde qui ne lui a pas réservé de siège. Qui doit accepter qu'elle n'est plus la boussole morale du monde, si elle l'a jamais été.
Et qui doit décider, vite, si elle veut exister comme puissance ou disparaître comme concept.
Chaque semaine où l'Europe reste spectatrice est une semaine de plus où les autres dessinent la carte sans elle.
Et les semaines passent vite, dans l'ordre des forts.
INACCEPTABLE
Alors voilà où nous en sommes.
Un monde où la force prime sur le droit.
Où les peuples sont des pions.
Où l'Europe regarde depuis les gradins pendant que d'autres jouent la partie.
Où le prix du gaz fait plus débat que l'assassinat d'un chef d'État étranger par une démocratie occidentale.
Ce monde-là n'est pas une fatalité.
C'est un choix : celui de ceux qui ont décidé qu'ils pouvaient se le permettre, et celui de tous les autres qui ont décidé de ne pas regarder.
On peut trouver ça décourageant.
Moi, je trouve ça inacceptable. Et "inacceptable", ça ne reste pas dans la gorge. Ça finit par sortir.
Ces chroniques existent pour ça.
Pas pour tout résoudre.
Pas pour donner des leçons.
Pour nommer ce qu'on voit, avec les mots qu'on a, aussi longtemps qu'on peut le faire.
Parce qu'un monde qu'on refuse de regarder en face est un monde qu'on abandonne.
Et moi, je ne suis pas prête à abandonner.
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
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