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Chronique 16 - La guerre des autres

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 5 mars
  • 9 min de lecture

En quatre jours, la guerre contre l'Iran a eu au moins cinq raisons d'exister.

Empêcher le nucléaire iranien. Punir les attaques passées contre les intérêts américains. Prévenir une attaque imminente contre Israël. Venger le complot iranien contre la vie de Trump. Couler la flotte iranienne.

Le sénateur Warner, membre senior du Comité du renseignement, a arrêté de compter après la quatrième.

Dans n'importe quel tribunal, un accusé qui change de version autant de fois perd toute crédibilité.

Dans la communication de guerre, cela s'appelle "un récit en évolution".

Mais une guerre qui ne sait pas pourquoi elle existe sait forcément pour qui elle existe...


Lucie Fourcade

UNE JUSTIFICATION QUI SE RÉINVENTE EN TEMPS RÉEL

Dès le lancement de l'opération, la justification officielle a oscillé entre plusieurs récits contradictoires : empêcher l'Iran d'obtenir une arme nucléaire, renverser un régime qui réprime violemment sa population, stopper une attaque imminente contre les intérêts américains…

Ce qui ne change pas, même si ce n'est pas clairement énoncé : suivre la direction d'Israël.

Ce n'est pas une lecture partisane. C'est le constat factuel dressé par des sénateurs américains après avoir été briefés par l'exécutif.


Le sénateur Mark Warner, démocrate de Virginie et membre senior du Comité du renseignement, a déclaré : "Nous avons vu les objectifs de cette opération changer, je crois, quatre ou cinq fois. C'était le programme nucléaire iranien, puis la destruction des missiles balistiques, puis, dans les propres mots du président, le changement de régime… et maintenant on nous parle de couler la flotte iranienne." (source L'actualité).


Comment s'y retrouver dans ce brouillard communicationnel ?

Voici une chronologie rapide de la valse des justifications :

Samedi 28 février : Trump, dans sa vidéo d'annonce, invoque les griefs historiques des États-Unis contre l'Iran : la crise des otages de 1979, le programme nucléaire...

La raison principale avancée est l'ambition nucléaire iranienne : "Ils ont rejeté chaque opportunité de renoncer à leurs ambitions nucléaires, et nous n'en pouvons plus."


Dimanche : Changement de cap. Trump confie à ABC News que la réussite de l'opération vénézuélienne et des frappes de juin 2025 l'a rendu plus audacieux diplomatiquement.

Il ajoute également que le complot iranien pour l'assassiner pendant la campagne de 2024 a pesé dans sa décision : "Je l'ai eu avant qu'il ne m'ait." (source).

Voilà donc une guerre de vengeance personnelle mêlée à la géopolitique.


Lundi : Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth affirme que ce n'est "pas une guerre de changement de régime". Le secrétaire d'État Marco Rubio, lui, défend une frappe préventive à une possible attaque iranienne contre Israël.

Autrement dit : les États-Unis auraient attaqué l'Iran pour prévenir une frappe iranienne contre Israël, elle-même en prévision d'une future attaque israélienne (source La Croix). Peut-on faire plus biscornue ?

Le prétexte de la "menace directe contre les États-Unis" s'évapore au fil des heures.


CE QUE DISENT LES FAITS, ET CE QU'ILS NE DISENT PAS

La directrice du Renseignement national américain (Tulsi Gabbard) avait témoigné en mars 2025 que l'Iran ne construisait pas d'arme nucléaire et que son guide suprême n'avait pas réautorisé le programme suspendu en 2003 (source Le Figaro).

L'AIEA avait confirmé n'avoir trouvé aucune preuve d'un effort systématique vers l'armement nucléaire.

Rafael Grossi, directeur de l'agence nucléaire de l'ONU, a écrit le mardi suivant l'attaque qu'il n'existait "aucune preuve qu'Iran construise une bombe nucléaire", tout en reconnaissant que le large stock d'uranium enrichi iranien et le refus d'accès aux inspecteurs constituaient des motifs légitimes de préoccupation.


Quant à l'argument des missiles balistiques capables d'atteindre le territoire américain, il n'est pas étayé par les évaluations du renseignement américain : selon un rapport de l'Agence du renseignement de défense, si l'Iran décidait de poursuivre cette capacité, il ne pourrait disposer d'un missile intercontinental militairement viable qu'aux alentours de 2035.


Enfin, détail révélateur : l'opération a été lancée deux jours après la conclusion à Genève d'une des négociations les plus substantielles entre les États-Unis et l'Iran depuis des années, au cours de laquelle les deux parties avaient convenu de poursuivre les discussions. Les bombes ont suivi les promesses de dialogue de quelques heures.


UNE GUERRE PREMEDITÉE ET PLANIFIÉE

Un élément factuel, relativement peu commenté en France, mérite toute l'attention.

Selon des sources iraniennes relayées sur les réseaux sociaux (et non confirmées à ce jour par des médias occidentaux indépendants), Netanyahu aurait lui-même déclaré que Trump avait formulé des plans de guerre contre l'Iran avant même le début de son second mandat.

Si cette information s'avérait exacte, elle dynamiterait la thèse officielle d'une réponse à une menace imminente : on ne planifie pas des mois à l'avance une "réponse" à un danger imprévu.

À ce stade, elle mérite d'être mentionnée pour ce qu'elle est : une allégation non vérifiée, mais dont la logique s'inscrit parfaitement dans l'ensemble des éléments factuels documentés par ailleurs.


Comme je l'ai déjà abordé dans la Chronique n° 12 "Quand le monde prend feu", une opération de cette envergure demande une préparation longue et minutieuse.

Selon le New York Times, l'opération a été précipitée par un renseignement de la CIA signalant une réunion du Conseil de sécurité national iranien, ce qui a offert une fenêtre d'opportunité tactique (source).


L'attaque est en outre présentée simultanément comme une frappe préventive pour empêcher l'Iran d'attaquer les États-Unis, et comme une rétribution pour des attaques passées.

Les deux justifications s'annulent mutuellement : soit c'est une menace future, soit c'est une punition pour le passé.

Les deux à la fois, c'est de la communication, pas de la stratégie.


CE QUE L'HISTOIRE NOUS DEJÀ APPRIS À RECONNAÎTRE

Il faut appeler les choses par leur nom.

Ce que nous observons n'est pas une simple improvisation stratégique, ni l'expression d'un pouvoir excentrique mais tout de même démocratique.

Ce que nous observons porte des traits que les historiens du fascisme ont documentés avec précision.


Première caractéristique : la guerre sans mandat démocratique.

Le fascisme a toujours eu en horreur les corps intermédiaires : parlements, contre-pouvoirs, procédures de délibération...

L'opération Furie épique a été lancée sans autorisation du Congrès, Trump s'appuyant sur la "War Powers Resolution" dans une interprétation que ses propres opposants jugent illégale.

Elle est intervenue en violation du principe de bonne foi inscrit dans la Charte des Nations Unies, au beau milieu de négociations diplomatiques actives.

Mussolini disait que la démocratie est "un luxe que les nations fortes ne peuvent pas se permettre". Trump, lui, ne le dit pas, il le pratique.


Deuxième caractéristique : la fabrication de la peur et de l'ennemi désigné.

Tout régime autoritaire a besoin d'un ennemi existentiel pour justifier l'état d'exception permanent.

L'Iran joue ce rôle depuis des décennies dans le discours politique américain, mais la mécanique s'est emballée.

Trump a présenté l'Iran comme une "menace directe et imminente" contre les États-Unis, une affirmation que ses propres services de renseignement ne confirmaient pas.

Peu importe : la peur n'a pas besoin d'être vraie pour être efficace. Elle a besoin d'être répétée, amplifiée, incarnée dans un visage (ici, celui de Khamenei).

La rhétorique du "régime maléfique", des "ayatollahs fanatiques", du "culte de la mort" relève d'une déshumanisation de l'ennemi qui prépare les esprits à accepter l'inacceptable. C'est un manuel classique.

Attention, je ne dis pas que je cautionne le régime iranien actuel, qui est plus que détestable. Je pose l'hypothèse d'un ennemi tout désigné.


Troisième caractéristique : le pouvoir au service d'intérêts étrangers au peuple.

Le fascisme historique s'est toujours présenté comme une défense du peuple tout en servant des intérêts échappant au peuple (industriels, militaires, idéologiques).

Ici, des soldats américains meurent (six à la date du 3 mars 2026) dans une guerre dont les objectifs changent chaque jour, et dont la cohérence la plus lisible est la satisfaction d'un agenda stratégique régional qui ne coïncide pas nécessairement avec l'intérêt du peuple américain.


Marjorie Taylor Greene, pourtant longtemps estampillée fidèle parmi les fidèles de Trump, avait dit dès juin 2025, lors des premières frappes sur les sites nucléaires iraniens, ce que beaucoup pensent encore : "Les Américains ne veulent pas bombarder l'Iran..." (source Newsweek).

Quand même les ultras du camp présidentiel s'interrogent, c'est que quelque chose ne colle pas avec la promesse faite au peuple.


Ces trois caractéristiques réunies (contournement des institutions, fabrication de la menace, subordination de l'intérêt populaire à un agenda opaque) ne constituent pas une preuve de fascisme au sens strict.

Mais elles en pavent le chemin. Et reconnaître un chemin, c'est précisément ce qui permet de ne pas le suivre jusqu'au bout.


"POUR NOTRE PAYS ET ISRAËL"

Au milieu du chaos communicationnel, une formule a glissé, presque inaperçue, dans la communication officielle de la Maison-Blanche.

Le sénateur Lindsey Graham soutenant l'opération s'adressait ainsi aux soldats partant au combat : "À nos hommes et femmes qui participent à cette opération pour notre pays et Israël, que Dieu vous bénisse et vous garde en sécurité." (source La Maison Blanche).

Pour notre pays et Israël. La formulation est intéressante. Pas "pour nos alliés", pas "pour la paix dans la région", mais Israël, nommé explicitement, sur le même plan que les États-Unis.


Cette imbrication n'est pas anodine.

Le secrétaire d'État Rubio a cherché à éteindre l'incendie en affirmant que les États-Unis n'avaient pas lancé la guerre "à cause d'Israël". "Cela devait arriver de toute façon", a-t-il plaidé.

Mais le ministre iranien des Affaires étrangères a précisément cité cette déclaration de Rubio pour retourner l'argument : selon lui, Rubio avait lui-même admis que les États-Unis s'étaient engagés dans "une guerre de choix au nom d'Israël" (source Times of Israel).

Netanyahu, lui, n'a guère été ambigu dans son interview à Sean Hannity : "Si aucune action n'était prise maintenant, aucune action ne pourrait être prise dans le futur" (source Foxnews).

C'est le Premier ministre d'un État étranger qui explique à ses téléspectateurs pourquoi les États-Unis devaient frapper. La confusion des rôles est totale.


L'OMBRE DU GRAND ISRAËL

Derrière la fumée des justifications changeantes, une question de fond se pose : à qui profite réellement l'affaiblissement durable de l'Iran ?

Pour y répondre, il faut d'abord écouter les analystes qui observent cette guerre sans parti pris.


Le Grand Continent, revue géopolitique de référence, publiait le 2 mars un entretien avec Asiem El Difraoui, chercheur germano-égyptien spécialiste du monde arabe.

Son titre résume tout : "Nous vivons dans le monde de Netanyahu" (source).

Sa thèse est simple et documentée : Netanyahu met en œuvre "l'ancien mantra des néoconservateurs américains", celui d'un "nouveau Moyen-Orient" forgé par la force : ambition déjà portée par l'ère Bush, qui s'était soldée par des guerres sans fin.


La plus grande victoire stratégique du Premier ministre israélien, écrit-il, n'a pas eu lieu à Téhéran mais à Washington : il a réussi à entraîner Trump dans une séquence interventionniste que l'administration américaine ne souhaitait pas assumer. Et le nucléaire ? "Il est clair que le nucléaire n'est plus le sujet principal. Le but, maintenant, c'est le changement de régime."


C'est ici que le concept "d'Eretz Yisrael HaShlema" (le Grand Israël) entre en jeu.

Ce terme biblique et politique désigne la Terre d'Israël dans ses frontières historiques, celles du royaume antique.

Il fait référence à la "Terre promise", qui s'étend "du fleuve d'Égypte à l'Euphrate" selon la Genèse.

Ce n'est pas une théorie du complot : c'est un projet politique documenté, porté par des courants de la droite israélienne depuis des décennies, et dont plusieurs ministres du Cabinet Netanyahu promeuvent activement la réalisation dans les territoires occupés.


Wikipedia le confirme dans la notice consacrée au conflit Iran-Israël de 2024 à 2026 : "Netanyahu fait du combat contre l'Iran et contre la formation d'un État palestinien ses deux priorités explicites et indissociables. L'une ne va pas sans l'autre" (source).


L'Iran, depuis 1979, constitue le principal obstacle régional à cette ambition.

C'est lui qui finance le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen : tout ce que le jargon géopolitique appelle "l'axe de la résistance".

Ces organisations sont reconnues comme terroristes sur la scène internationale, il ne faut pas l'oublier. Mais leur existence dépend structurellement du soutien iranien. Sans l'Iran, elles s'effondrent ou s'affaiblissent considérablement. Sans elles, Israël dispose d'une liberté d'action sans précédent dans toute la région.


El Difraoui pointe également une logique que Netanyahu lui-même incarne : il "a besoin de mener des guerres pour survivre politiquement".

Depuis l'annonce de la mort de Khamenei, la question n'est plus "comment frapper l'Iran" mais "quoi frapper après".

La guerre n'est pas une réponse à une menace. Elle est un projet en cours d'exécution.

La logique est donc celle-ci : éliminer l'Iran comme puissance régionale, c'est éliminer le seul contrepoids sérieux à une domination israélienne étendue.


Je n'affirme pas que tout est planifié dans un arrière-bureau, ni que Trump n'est qu'une marionnette sans volonté propre.

Je constate que, dans la confusion des objectifs déclarés, la seule cohérence observable est la satisfaction des intérêts stratégiques israéliens.

Et parmi eux, potentiellement, l'ambition d'un Proche-Orient où l'Iran n'est plus en capacité de s'opposer à quoi que ce soit.

Un Proche-Orient qui ressemblerait, à bien des égards, à ce que le projet du Grand Israël a toujours appelé de ses vœux.


La résistance commence par poser les bonnes questions. Se demander si Epic Fury répond aux objectifs d'Israël en est une.

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