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Chronique 213 - Saint-Denis : on menace de tirer sur des électeurs de gauche, et rien ne s'embrase

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
il y a 6 jours
4 min de lecture

Il y a les menaces qui déclenchent un scandale national, et celles qu'on classe en fait divers. Tout dépend du camp visé.


Une menace de mort ne pèse pas ce qu'elle est.

Elle pèse ce qu'on accepte d'en faire.

Lundi soir, à Saint-Denis, on a choisi de n'en presque rien faire.


Lucie Fourcade

LES FAITS, RUE DALMAS

Lundi 15 septembre, vers 19h40.

Rue Dalmas, en plein centre de Saint-Denis.

Un homme de 58 ans, qui habite la commune, braque un fusil sur des passants.

Il crie qu'il va tirer sur "ceux qui voteraient LFI".

Il leur ordonne de ne pas soutenir le maire, Bally Bagayoko, élu dès le premier tour en mars (source Le Parisien).

La panique gagne la rue.

Les policiers arrivent vite.

L'homme leur tend son arme sans résister.

Il est interpellé, puis dirigé vers une expertise psychiatrique (source actu17).

Le fusil, précise Le Parisien, n'était pas chargé.


Retenez l'argument, on vous le resservira.

Braquer une arme sur des gens en désignant qui l'on veut abattre reste une menace de mort.

La loi le sait, même quand l'arme est vide.


UNE BRÈVE, ET PUIS PLUS RIEN

L'affaire a été traitée.

Le Parisien l'a sortie, actu17 l'a reprise en rubrique "faits divers", La Dépêche l'a résumée en quelques lignes.

Voilà pour la couverture.


Le cadre s'est imposé aussitôt, et il n'a plus bougé : un déséquilibré, une expertise psychiatrique, un individu isolé.

Circulez. Il n'y a rien à voir.


Peut-être cet homme est-il réellement malade.

Ce n'est pas la question.

La question, c'est la vitesse avec laquelle ce cadre s'installe quand la cible est à gauche, et l'insistance à n'en convoquer aucun autre.


Pas d'édition spéciale.

Pas de communiqués en rafale des chefs de parti.

Pas de ministre au micro dans l'heure.

Pas de plateau pour disserter sur "le climat".

Pas de tribune sur la démocratie qu'on assassine.


Une menace de mort visant des électeurs pour leur vote, et un maire pour son nom, a duré le temps d'un article de proximité, puis s'est évaporée.


MAINTENANT, INVERSONS

Reprenons la scène.

Ne changeons rien.

Le fusil, la rue, la panique, l'homme interpellé.

Remplaçons seulement les électeurs de LFI par des électeurs du Rassemblement national.

Remplaçons Bally Bagayoko par un maire RN.

Nous connaissons la suite.


Édition spéciale avant la fin de la soirée.

Condamnations de toute la classe politique, gauche comprise, dans les minutes qui suivent.

Le ministre de l'Intérieur au micro, la voix grave.

Des éditos sur "l'ensauvagement" et "le climat de haine".

Des plateaux entiers pour se demander à voix haute où va le pays.

Le fusil non chargé ?

Personne ne l'aurait mentionné.

On ne minimise pas une menace quand la victime est du bon côté.


Ce n'est pas une hypothèse gratuite.

C'est la règle observée chaque fois qu'un responsable de droite ou d'extrême droite est pris pour cible.

La machine s'allume.

Ici, elle est restée éteinte.


UN CLIMAT ORAGEUX

Reste l'argument de l'individu isolé.

Il tombe dès qu'on regarde qui était visé.


Depuis son élection au premier tour, le 15 mars, Bally Bagayoko est une cible désignée.

Sur CNews, fin mars, on l'a comparé à un "chef de tribu" et à un "mâle dominant".

Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour injure publique à caractère raciste, et une seconde pour le cyberharcèlement dont il faisait l'objet sur X en raison de sa couleur de peau (source France 24).

Le préfet de Seine-Saint-Denis s'est constitué partie civile.

Le ministre de l'Intérieur a parlé "d'attaques ignobles".

Un rassemblement contre le racisme s'est tenu devant sa mairie début avril (source franceinfo).


Autrement dit, l'homme au fusil n'a pas surgi d'un ciel vide.

Il a visé quelqu'un qu'un écosystème médiatique entier désigne depuis des mois.

Et c'est là que le mot "climat" disparaît du vocabulaire.

Le même commentariat qui le brandit pour la moindre cible de droite ne le voit pas ici.

Curieux climat, qui ne se lève que dans un sens.


INDIGNATION VARIABLE

À cibles inversées, la France s'embraserait.

Elle ne s'est pas embrasée.

Non parce que le fait était mineur, mais parce que la cible n'était pas la bonne.


Le fusil était réel.

La panique était réelle.

La menace était réelle.

Seule l'indignation était en option.

Et une indignation qui s'allume selon le camp de la cible ne mérite plus son nom.

Ce n'est pas de l'indignation.

C'est un tri, dont le critère a cessé d'être humain.



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