Chronique 127 - On est chez nous !
- Lucie Fourcade
- il y a 7 jours
- 5 min de lecture
Le drapeau, l’hymne et le pays n’ont jamais appartenu à l’extrême droite : il est temps de les reprendre.
Le drapeau, la Marseillaise, le sol sous nos pieds : nous les avons laissés filer.
Pendant que nous baissions les yeux, gênés, une poignée d’identitaires s’en est emparée pour trier les Français.
Reprendre ces symboles, ce n’est pas une concession à l’adversaire.
C’est lui arracher l’arme qu’on lui a tendue.

LE TERRAIN QU’ON A DÉSERTÉ
Pendant 40 ans, une partie de la gauche a regardé le drapeau tricolore comme un objet suspect.
Le mot "patrie" sentait le soufre, la Marseillaise mettait mal à l’aise, et brandir le bleu-blanc-rouge passait pour une faute de goût, presque un aveu.
Nous avons abandonné ces symboles sur la table, persuadés qu’ils étaient compromis.
Ils ne l’étaient pas.
Ils le sont devenus parce que nous avons cessé de les défendre.
L’extrême-droite n’a pas conquis ces symboles : elle les a ramassés.
Elle s’est drapée dans un héritage qui ne lui appartient pas, et elle a pu le faire sans résistance, parce que personne en face ne lui disputait le terrain.
C’est l’une des grandes défaites stratégiques de la gauche contemporaine.
Nous avons laissé croire que la France, la vraie, l’enracinée, la fière, était à droite, et qu’à gauche, on n’aimait son pays qu’en s’en excusant.
Le résultat est sous nos yeux.
Une personne qui hisse le tricolore aujourd’hui se sent obligé de préciser qu’il n’est "pas raciste pour autant".
C’est cela qu’il faut renverser.
Pas en imitant l’adversaire, mais en lui reprenant ce qu’il a volé.
LE DRAPEAU DE LA LIBÉRATION, PAS DE LA COLLABORATION
Le drapeau tricolore est né d’une insurrection.
Il est le drapeau de 1789, de la Révolution, du peuple en armes contre les privilèges (même si les dernières analyses historiques montrent que la bourgeoisie a détourné cette révolution pour protéger ses intérêts, chronique #92).
C’est sous ses couleurs que la République a aboli l’esclavage, instauré le suffrage universel, séparé l’Église de l’État.
C’est sous lui que la Résistance a combattu l’occupant et le régime de Vichy.
Et Vichy, justement.
Quand la France a sombré dans la collaboration, ceux qui se réclamaient de l’ordre et de l’identité ont rayé "Liberté, Égalité, Fraternité" au profit de "Travail, Famille, Patrie", et épinglé la francisque sur la poitrine du pays.
Les héritiers politiques de cette tradition sont ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, prétendent posséder le drapeau.
Ils descendent de ceux qui ont trahi tout ce que ce drapeau représente.
Voilà ce qu’on doit dire aux jeunes : ce drapeau est celui de la libération, pas de la soumission.
Celui d’une France qui agit pour tout le monde, pas d’une France qui exclut.
Leur donner une raison de le brandir, c’est lui rendre sa promesse, l’égalité, la fraternité, la justice, au lieu de le laisser devenir l’étendard d’un patriotisme honteux qui ne défend qu’une partie du pays contre l’autre.
LA FORMULE QU’IL FAUT LEUR REPRENDRE
Le 7 juin, à Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a fait quelque chose de rare : il a repris une formule à l’extrême-droite et l’a retournée comme un gant.
"On est chez nous !", a-t-il lancé, et la salle l’a scandé, non pour évincer, mais pour inclure.
Quelques minutes plus tôt, il rappelait qu’un Français sur trois est héritier de l’immigration, et refusait de renier les sacrifices des grands-parents qui ont bâti ce pays (source France 24).
La différence est tout entière dans l’usage.
Quand le Rassemblement national dit "on est chez nous", c’est pour désigner ceux qui, selon lui, ne le seraient pas.
C’est une formule d’expulsion.
Quand le peuple divers de Saint-Denis reprend les mêmes mots, c’est pour affirmer l’inverse : nous sommes tous chez nous, ici, sur ce sol que nous habitons, où nous travaillons, où nos enfants grandissent.
Le territoire n’appartient pas à ceux qui crient le plus fort qu’il est menacé.
Il appartient à ceux qui le font vivre.
Reprendre "on est chez nous", c’est rappeler cette évidence : être chez soi en France, ce n’est pas une question d’origine, c’est une question d’appartenance commune à une même République.
À QUI APPARTIENT LA MARSEILLAISE ?
Reste la Marseillaise, et c’est là que ça devient brûlant.
Le 16 juin, dans L’Opinion, Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, a estimé qu’on pouvait siffler la Marseillaise quand "la France se déshonore par ses actes à l’international". Un "droit à la réplique populaire", a-t-il dit, en rappelant que les enfants des tribunes sont citoyens "d’ici mais aussi de là-bas" (source CNews).
La droite a hurlé à la haine de la France ; le RN a parlé de cynisme.
L’article 433-5-1 du Code pénal punit d’ailleurs de 7 500 euros l’outrage public à l’hymne lors d’une cérémonie officielle.
Et pourtant : oui, on peut siffler.
Non par mépris du pays, mais parce que la Marseillaise est, à l’origine, un chant d’insurrection.
Un chant qui appelle le peuple à se dresser contre la tyrannie.
Quand cet hymne est confisqué, transformé en test de loyauté qu’on fait passer aux Français selon leur tête, le siffler peut devenir un acte profondément cohérent avec ce qu’il signifie.
Cela heurte, et c’est normal.
Mais ceux qui s’indignent du moindre sifflet sont souvent les premiers à célébrer la capture de l’hymne comme outil de tri.
Reprendre la Marseillaise, ce n’est pas la chanter plus fort qu’eux.
C’est refuser qu’elle devienne le sésame d’une France réservée à quelques-uns.
Nous devons tous nous demander : à qui appartient ce chant ?
RENDRE LE TRICOLORE À LA JEUNESSE
Il faut nommer la dissymétrie.
Les mêmes qui sacralisent le tricolore s’étranglent quand un jeune brandit un drapeau algérien ou marocain dans un stade.
On a vu, ces dernières années, des supporters agressés pour avoir déployé le drapeau du pays d’un joueur.
On a vu un amendement permettre aux maires d’interdire les drapeaux "étrangers".
Le message est limpide : certains drapeaux sont tolérés, d’autres sont une provocation.
Mais posons la vraie question.
Pourquoi ces jeunes brandissent-ils un autre drapeau que celui de la France ?
En partie parce qu’on a fait du tricolore un symbole qui les exclut.
On l’a chargé d’un patriotisme identitaire qui leur dit, en creux, que ce drapeau n’est pas tout à fait le leur.
Alors ils en prennent un autre.
L’extrême-droite a fabriqué le problème dont elle se plaint.
Elle a rendu le drapeau hostile, puis elle s’indigne que la jeunesse ne le porte plus.
La réponse n’est pas de leur interdire les autres drapeaux.
C’est de leur rendre le nôtre : un tricolore qui signifie de nouveau une France qui les compte, les défend et agit pour eux.
Donnez à ces jeunes une France qui les regarde comme des citoyens à part entière, et ils brandiront son drapeau sans qu’on ait à le leur ordonner.
LA FRANCE, NOTRE PAYS
La reconquête des symboles n’est pas un débat décoratif.
C’est une bataille politique de premier ordre.
Le drapeau, l’hymne, le territoire, ne sont la propriété d’aucune chapelle : ils appartiennent au peuple tout entier, dans toute sa diversité.
Les laisser à l’extrême-droite, c’est lui concéder le droit de définir qui est français et qui ne l’est pas.
Alors reprenons-les.
Pas par mimétisme, mais par fidélité à ce qu’ils ont toujours voulu dire.
On est chez nous.
Tous chez nous.
Et il est temps que nos symboles le disent à nouveau.
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