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Chronique 132 - Canon français ou quand s’attabler est un choix idéologique

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
26 juin
5 min de lecture

On a longtemps regardé qui finance ces banquets. Il est temps de regarder qui s’y assoit.


On a beaucoup parlé de la machine.

Du milliardaire qui la finance.

Du plan qui la pilote.

Des maires qui hésitent à l’interdire.

On a oublié une question, plus simple et plus gênante.

Qui remplit les tables ?

Et qui sait, et y retourne quand même ?


Lucie Fourcade

LA QUESTION QU’ON N’OSE PAS POSER

Depuis des semaines, le Canon français occupe le débat public.

La maire de Quimper, Isabelle Assih, a refusé d’accueillir un banquet dans sa commune, et s’est retrouvée la cible d’une campagne de haine en ligne (source Public Sénat).


Après le banquet de Caen, le parquet a ouvert une enquête pour propos et comportements racistes (source LCP).

Et au Sénat, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a tranché : en l’état du droit, les préfets ne peuvent pas interdire ces rassemblements, faute de trouble avéré à l’ordre public (source Public Sénat).


Tout le débat tourne autour de la machine.

Peut-on l’interdire.

Qui la finance.

Ce que veut Stérin.

J’ai moi-même disséqué cette machine.

Les symboles confisqués, l’argent du plan Périclès, les saluts nazis documentés dans les rues de Caen.

Mais une machine ne tourne pas toute seule.

Un banquet à 4 000 couverts, ce sont 4 000 personnes qui ont réservé, payé, et fait le déplacement.

La machine, on la connaît.

Eux, on les regarde à peine.

C’est pourtant la vraie question.

Pas "qui organise ?", mais "qui vient ?".

Et surtout : qui vient en sachant ?


COMPRENDRE N’EST PAS EXCUSER

Posons les choses, parce que c’est ici que tout se joue.

La responsabilité morale n’est pas un interrupteur.

Ce n’est pas coupable ou innocent, tout noir ou tout blanc.

C’est une échelle, avec des barreaux.

Et pour la comprendre, il faut séparer deux choses qu’on confond tout le temps.


Il y a la cause.

Pourquoi quelqu’un en arrive là : la peur, le sentiment d’être déclassé, des années de matraquage médiatique, un emballage festif taillé pour rassurer.

Tout cela existe, et tout cela explique.

Et il y a le choix.

Ce qu’un adulte décide de faire à partir de là où il en est.

Réserver.

Payer.

S’asseoir à la table.

Lever le bras, ou rester quand d’autres le lèvent.


Et il y a le choix.

Expliquer la cause n’efface pas le choix.

C’est même tout l’inverse de ce qu’on croit.

La formule "tout comprendre, c’est tout pardonner" est un sophisme : elle fait passer une cause pour une excuse.

On peut comprendre d’où vient une dérive sans valider une seule seconde ce qu’on en fait.


Et il faut le dire franchement : l’excuse permanente n’est pas de la bonté.

Traiter les gens comme de purs produits manipulés, des marionnettes incapables de discernement, c’est leur retirer leur statut d’adultes.

C’est, au fond, une forme de mépris.

Exiger la responsabilité, c’est plus respectueux : c’est dire à quelqu’un "tu n’es pas un objet qu’on a programmé, tu es une personne qui choisit".


L’antifascisme n’est pas un service après-vente de la compassion.

Il y a un moment où expliquer ne suffit plus.

Où il faut nommer le choix.

Alors, montons l’échelle, barreau par barreau.


CELUI QUI NE SAVAIT PAS

Premier barreau.

Le plus bas, le plus excusable.

Une partie des gens viennent vraiment pour le cochon grillé et les tablées géantes.

Ils ne lisent pas les pages politiques.

Ils ont vu une affiche, une fête de terroir, des familles qui sourient.

Ils ont payé leurs 80 euros sans arrière-pensée.

Cette ignorance-là est légitime.

On ne peut pas demander à chacun de connaître les montages financiers d’un fonds d’investissement avant de réserver un repas.

Mais elle a une date de péremption.


À Caen, le 18 avril, un journaliste de France Inter a documenté de l’intérieur des propos racistes et des gestes apparentés à des saluts nazis (source Franceinfo).

Les vidéos ont tourné.

La presse en a parlé pendant des semaines.

Une enquête judiciaire est ouverte.

Après ça, "je ne savais pas" devient de plus en plus difficile à dire.


L’ignorance excusable existe.

Mais elle ne dure qu’un temps.


CELUI QUI NE VEUT PAS SAVOIR

Deuxième barreau.

Et là, on a déjà changé de nature.

Les faits sont publics.

L’enquête est ouverte.

Les images existent.

Et certains choisissent de regarder ailleurs.

Non pas parce qu’ils n’ont pas vu, mais parce que voir les obligerait à renoncer à y aller.

C’est le déni confortable.

On hausse les épaules.

"C’était après le banquet."

"C’est exagéré."

"Moi je n’ai rien vu de tel."

On se fabrique des raisons de ne pas savoir, pour pouvoir continuer comme avant.

Cette ignorance-là n’est plus subie.

Elle est entretenue.

Et une ignorance entretenue, ce n’est plus de l’ignorance.

C’est déjà une décision.

Celle de ne pas vouloir savoir, parce que savoir coûterait quelque chose.


CELUI QUI SAIT

Troisième barreau.

Le sommet de l’échelle.

Celui-là a tout vu.

Il a lu les révélations sur Stérin et le plan Périclès.

Il a regardé les vidéos de Caen.

Il sait exactement ce qui se joue.

Et il réserve sa place pour l’édition suivante.

Pour lui, plus aucune cause ne fait écran.

Le terroir et le béret ne sont plus l’attrait, ils sont l’alibi.

Il ne vient pas malgré le racisme.

Il vient avec.

Il vient pour.

C’est l’adhésion lucide.

Et c’est précisément la catégorie que l’excuse permanente rend invisible.

Quand on répète que tout est "propagande" et "pauvres gens manipulés", on n’a tout simplement plus de mots pour celui qui a tout compris et qui adhère.

La sur-explication ne le protège pas par bonté.

Elle le protège parce qu’elle refuse de le regarder.

Et lui, il s’en accommode très bien.


Le plus confortable des abris, pour un raciste assumé, c’est un antifascisme qui s’obstine à le prendre pour une victime.


QUAND IL N’Y A PLUS RIEN À COMPRENDRE

Personne n’a à lire dans les esprits.

On ne décrète pas qui sait et qui ne sait pas.

Mais le calendrier, lui, parle tout seul.

Revenir après Caen, après l’enquête, après les images, c’est un acte qui se passe de procès d’intention.


Comprendre reste nécessaire.

La pédagogie reste notre travail.

On continuera d’expliquer les causes, parce que c’est comme ça qu’on récupère ceux qui peuvent encore l’être : le premier barreau, parfois le deuxième.


Mais il existe un point, tout en haut de l’échelle, où il n’y a plus rien à comprendre.

Seulement à nommer.

Et nommer, ce n’est pas renoncer à l’intelligence.

C’est ce qu’elle exige quand elle va jusqu’au bout.



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