Chronique 56 - "Not all men" ou comment renier la responsabilité collective
Se défendre d’une accusation inexistante pour ne pas avoir à assumer.
Personne ne dit "tous les hommes".
Ce que les femmes disent, c’est que le problème est systémique, que la peur, le harcèlement, les violences suivent des logiques collectives et non des accidents isolés.
Et pourtant, la réponse qui surgit invariablement est : "Not all men".
Un slogan qui répond à une accusation jamais portée.
Les philosophes qui ont pensé la responsabilité collective après 1945 avaient déjà nommé ce réflexe.
Leur réponse nous concerne directement.

LE SLOGAN QUI SE DÉFEND D’UNE ATTAQUE INEXISTANTE
Le 23 mai 2014, Elliot Rodger tue six personnes en Californie, pour la plupart des femmes.
Sur la toile, un premier hashtag émerge, #YesAllWomen, par lequel des femmes dénoncent les insultes et agressions dont elles sont continuellement victimes.
Le message est clair : toutes les femmes sont concernées par ces violences, par cette peur, par cette réalité quotidienne.
Ce n’est pas "tous les hommes sont des meurtriers".
C’est : aucune femme n’est épargnée (source Giulia Foïs, La Meute).
En réponse surgit immédiatement son contrepoint : #NotAllMen, "tous les hommes ne sont pas comme ça".
La formule est logiquement vraie.
Personne ne l’a contestée.
Mais elle répond à une question qui n’a pas été posée.
Ce faisant, elle déplace le sujet de l’expérience des femmes vers la défense des hommes (source Comprendre le féminisme).
Lorsque des centaines de témoignages de violences s’accumulent, répondre #NotAllMen revient à dire "taisez-vous, on ne veut pas vous entendre" (source RTBF).
Sept hommes sur dix estiment qu’on généralise en disant que "tous les hommes sont sexistes", et 60 % pensent que "les porte-paroles féministes en font trop", alors que 80 % des femmes déclarent avoir été victimes de sexisme.
Ce fossé n’est pas une querelle de perception.
C’est le signe d’un problème structurel que le "Not all men" sert précisément à ne pas voir (source Chut!).
L’EXEMPLE ALLEMAND DES ANNÉES 30/40
En 1945, l’Allemagne est en ruines.
Des millions de morts, des camps de concentration, un régime qui a organisé l’extermination industrielle d’êtres humains.
Et pourtant, la réaction de nombreux Allemands ordinaires suit un schéma familier : "Je n’ai rien fait. Je ne savais pas. Pas moi".
Karl Jaspers, philosophe qui avait refusé de soutenir Hitler dès 1933, décide de prendre le problème à bras-le-corps.
En 1945-1946, il donne des cours à l’université d’Heidelberg qui deviendront La Culpabilité allemande, texte fondamental pour penser la responsabilité dans une société complice d’injustice massive.
Jaspers distingue quatre types de culpabilité : criminelle, politique, morale et métaphysique.
Seule la première ne concerne qu’une minorité.
Les trois autres embrassent tout le corps social (source Wikipédia).
La culpabilité politique signifie que tout citoyen doit assumer les conséquences des actes accomplis par l’État auquel il appartient, qu’il les ait voulus ou non.
La culpabilité morale questionne chaque individu sur les moments où il a regardé ailleurs, s’est tu, a laissé passer (source OpenEdition / Presses Sorbonne Nouvelle).
Et la culpabilité métaphysique est la plus exigeante : il existe entre les hommes une solidarité en vertu de laquelle chacun se trouve co-responsable de toute injustice commise en sa présence ou sans qu’il l’ignore. Si je ne fais pas ce que je peux pour l’empêcher, je suis complice (source Palimpsestes).
"Pas tous les Allemands" était vrai.
Et pourtant, Jaspers pouvait énoncer que tout Allemand, sans exception, a sa part de responsabilité politique.
Ces deux affirmations ne se contredisent pas.
Elles opèrent sur des plans différents (source OpenEdition / Presses Sorbonne Nouvelle).
ON PEUT ÊTRE INNOCENT ET RESPONSABLE
C’est Hannah Arendt qui pousse la distinction le plus loin.
Elle refuse à la fois la culpabilité collective, qui dilue jusqu’à l’absurdité, et l’innocence individuelle automatique.
Pour Arendt, la culpabilité engage l’individu, elle le singularise, à la différence de la responsabilité qui peut être collective.
La culpabilité collective proclamée à tort et à travers produit un effet paradoxal : ceux qui étaient, à titre personnel, complètement innocents affirmaient leur culpabilité, tandis que très peu parmi les criminels étaient prêts à admettre le moindre remords.
Quand "nous sommes tous coupables, personne ne l’est" (source Raison publique).
Mais Arendt ne s’arrête pas là.
Elle pose quelque chose de plus inconfortable : nous ne pouvons échapper à la responsabilité politique et purement collective qu’en quittant la communauté.
Puisqu’aucun individu ne peut vivre sans appartenir à une communauté, cela signifie simplement passer d’une responsabilité à une autre.
Appartenir à un groupe (une nation, un genre, une profession), c’est hériter d’une responsabilité collective qui ne nécessite pas qu’on ait commis le moindre acte individuel répréhensible (source Politique autrement).
"Not all men" est une revendication d’innocence.
Mais l’innocence personnelle n’exempte pas de la responsabilité collective.
Ce sont deux registres distincts, et les confondre, volontairement ou non, est précisément ce qui rend le slogan aussi efficace comme outil de neutralisation du débat.
NOT ALL MEN, BUT QUE DES HOMMES QUAND MÊME
Il existe un nom pour ce qui se passe quand "Not all men" surgit dans le débat : un paralogisme par déplacement de sujet.
Quand une femme témoigne d'une violence, d'un harcèlement, d'une inégalité structurelle, et qu'un homme répond "pas tous les hommes", il accomplit plusieurs choses simultanément.
Il ramène le débat à lui.
Il invalide le témoignage par une généralisation supposée que personne n'a énoncée.
Et il se positionne en victime d'un amalgame imaginaire.
Ce n'est pas toujours conscient.
Mais c'est toujours efficace.
Jaspers avait vu la même esquive à l'œuvre en Allemagne : la contre-attaque qui réclame de la précision là où ce qui est en jeu est une réalité systémique, et non une liste nominative de coupables.
Et la question que ce mécanisme permet précisément de ne pas poser est celle-ci : pourquoi, dans une société où tous les hommes ne sont pas des agresseurs, les statistiques restent-elles aussi constantes ?
80 à 99 % des violences (routières, conjugales, intrafamiliales) sont commises par des hommes, selon les catégories (source Giulia Foïs, La Meute).
Ce n'est pas une accusation portée contre des individus.
C'est la description d'un système.
Un système dans lequel les hommes qui ne commettent pas de violences bénéficient néanmoins de la domination que ces violences entretiennent.
Le salaire supérieur pour un travail équivalent.
L'espace public accessible sans calcul de risque.
La parole écoutée par défaut.
Jaspers nommait cela sans détour :
L'aveuglement devant le malheur des autres, cette absence d'imagination du cœur, et l'indifférence intérieure au malheur même qui frappe la vue : tout cela constitue une culpabilité morale.
Le "Not all men" est précisément cela.
De l'indifférence habillée en précision logique.
ASSUMER ENSEMBLE OU LAISSER FAIRE
La vraie question n’est pas : est-ce que je suis personnellement coupable ?
Elle est : dans un système qui opprime, quelle est ma place ?
Jaspers l’avait dit aux Allemands de 1946 : l’appartenance à une communauté crée une responsabilité qui ne dépend pas de l’acte individuel.
On peut ne pas avoir voté Hitler, ne pas avoir su pour les camps, ne pas avoir levé la main sur quiconque, et rester responsable, politiquement et moralement, d’avoir laissé faire, de ne pas avoir résisté, de n’avoir pas pris parti quand il était encore temps.
Arendt précise la condition de cette responsabilité : on ne peut pas quitter sa communauté d’appartenance.
On hérite d’une responsabilité par appartenance.
Et cette responsabilité appelle une réponse, non pas la culpabilité permanente et paralysante, mais l’action.
Ne pas choisir, c’est choisir.
Ne pas agir, c’est permettre.
La neutralité face à un système d’oppression n’est pas une position morale tenable : c’est une complicité passive habillée en bonne conscience.
"Not all men".
Oui, mais...
Lesquels vont choisir d’assumer ?
Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.
🔔 Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" en bas de page pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister ! ✊
👉 Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.
Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.
.png)



Commentaires