Chronique 85 - Nos entreprises stratégiques dévorées sauce Bahamas
- Lucie Fourcade
- il y a 4 jours
- 8 min de lecture
Fonds prédateurs et complicité d'État : le pillage organisé de l'industrie française.
Ils ont pris les forges, les fonderies, les armuriers.
Légalement.
Depuis les Bahamas.
Dans un vide juridique soigneusement entretenu.
Cette chronique montre la face sombre du discours sur la souveraineté nationale.

COMMENT PILLER UNE ENTREPRISE LÉGALEMENT
Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir ce qu'est une OCABSA (Obligations Convertibles en Actions avec Bons de Souscription d'Actions).
Un nom imprononçable.
Un mécanisme imparable.
Une entreprise française est en difficulté.
Les banques ont fermé leurs guichets.
Elle ne peut plus emprunter.
Elle est cotée en bourse, elle a des actifs, elle a des salariés, mais elle manque de liquidités.
Elle est vivante.
Elle est vulnérable.
Un fonds d'investissement arrive.
Il propose un financement.
L'entreprise émet des obligations.
Le fonds les achète.
Jusque-là, rien de dangereux.
Sauf que ces obligations sont convertibles en actions, assorties de bons de souscription supplémentaires.
En clair : le fonds peut, à tout moment, transformer sa dette en capital.
Devenir actionnaire massif.
À un prix calculé sur le cours du moment.
Et c'est là que le piège se referme.
Plus le cours baisse, plus le fonds reçoit d'actions pour le même montant.
Plus il reçoit d'actions, plus il les vend.
Plus il vend, plus le cours baisse.
La spirale tourne.
Elle ne s'arrête pas.
Elle n'est pas censée s'arrêter.
Sur 69 sociétés françaises ayant eu recours aux OCABSA, 83 % ont vu leur cours s'effondrer, avec une chute moyenne de 72 % (source AMF).
Ce n'est pas un accident de marché.
Ce n'est pas une série de malchances.
C'est la logique du système : documentée, mesurée, et parfaitement légale.
Apparues il y a plus de 20 ans aux États-Unis, les OCABSA ont débarqué en Europe à partir de 2015, présentées comme un financement alternatif pour les sociétés exclues du crédit classique (source Zonebourse).
Un filet de sécurité, disaient-ils.
Les entreprises qui y ont eu recours ont découvert autre chose : un piège à retardement, conçu pour transférer la valeur vers celui qui tient la corde, pendant que l'entreprise, elle, descend.
Ce piège a un nom.
Et une adresse.
LES PRÉDATEURS ONT UNE ADRESSE : LES BAHAMAS
Ces financements sont majoritairement portés par des fonds d'investissement domiciliés dans des juridictions peu coopératives, telles que les Bahamas, État retiré de la liste française des paradis fiscaux en 2025 (source Pierre Farge Avocats).
Alpha Blue Ocean (ABO).
Negma.
Atlas.
Yorkville.
Ces noms reviennent dans la quasi-totalité des affaires documentées.
Derrière ABO : Pierre Vannineuse, fondateur et dirigeant, domicilié entre Dubaï et les Bahamas.
Des acteurs comme ABO ou Negma injectent des liquidités dans des sociétés cotées en difficulté, puis convertissent progressivement cette dette en actions, à des conditions systématiquement avantageuses, provoquant un effondrement continu du cours (source Pierre Farge Avocats).
En Norvège, les interventions financières de Pierre Vannineuse et d'Alpha Blue Ocean ont fini par faire scandale.
Le gendarme financier norvégien a infligé au groupe une amende d'un million d'euros en 2019, pour avoir refusé de restituer des actions empruntées.
Ce mode de financement a été qualifié de "spirale de la mort" par la presse norvégienne (source Warning Trading).
En Italie, le fonds Negma a été au cœur d'une procédure judiciaire pour des pratiques identiques.
En France, l'AMF (Autorité des Marchés Financiers) a condamné fin 2024 les sociétés Alpha Blue Ocean et European High Growth Opportunities Manco SA à hauteur d'un million d'euros, et leur dirigeant Pierre Vannineuse à une amende d'1,5 million d'euros, pour manipulation du cours du titre Auplata (source Pierre Farge Avocats).
Des sanctions.
Pas de l'impunité totale, donc ?
Détrompez-vous.
Un million et demi d'euros d'amende pour un fonds qui pilote des milliards d'engagements, c'est une pichenette.
Pas une punition.
LE PATRIMOINE INDUSTRIEL EN GAGE
Ce qui différencie ces affaires d'un simple scandale financier, c'est ce qu'il y a dedans.
Pas des applications mobiles.
Pas des start-up numériques.
Mais des entreprises au cœur de la souveraineté industrielle française.
Armurier stéphanois fondé en 1820.
Le plus ancien manufacturier d'armes encore en activité en France.
En 2019, Cybergun, elle-même financée par ABO, met en place un financement par obligations convertibles de 92 millions d'euros auprès d'Alpha Blue Ocean.
Le fonds convertit ses obligations en actions dans la foulée.
Le cours perd 70 % dès la première année.
Il n'atteint aujourd'hui que quelques millièmes de centime, contre 1 euro en 2018.
Les petits porteurs perdent tout (source L'Informé).
Au bout de la chaîne, Verney-Carron est placée en procédure de sauvegarde en 2025.
Les sociétés françaises comme Pharnext ou Verney-Carron ont eu massivement recours à ces financements.
Leur dirigeant Hugo Brugière est aujourd'hui au cœur de plusieurs enquêtes, notamment du Parquet National Financier (source Pierre Farge Avocats).
Europlasma.
Ce groupe industriel a repris des actifs vitaux pour la défense nationale : les Forges de Tarbes, productrices de corps creux pour obus, Valdunes, dernier fabricant français d'essieux et de roues de train, et les Fonderies de Bretagne.
Des sites stratégiques, rachetés à la barre du tribunal.
Derrière toutes les opérations d'Europlasma, il y a toujours la même technique : des obligations convertibles, et toujours le même fonds à la manœuvre, Alpha Blue Ocean, installé à Dubaï et aux Bahamas.
Depuis 2019, la société a perdu 99 % de sa valeur en bourse (source Boursorama).
En avril 2026, sous la pression de la commission d'enquête parlementaire ciblant ABO, Europlasma annonce être entré en négociations exclusives pour la reprise de ses activités de défense, pour un montant de 150 millions d'euros, par un investisseur français dont le nom n'a pas été communiqué (source Usine Nouvelle).
Autrement dit : un fonds opaque aux Bahamas a pris le contrôle d'entreprises stratégiques françaises, et ce n'est qu'à la pression parlementaire que la situation commence, peut-être, à évoluer.
DE LA NÉGLIGENCE À LA COMPLICITÉ
Voici la question que personne ne veut poser clairement : comment des fonds sans agrément, domiciliés dans des paradis fiscaux, ont-ils pu prendre le contrôle d'entreprises classées stratégiques pour la défense nationale, sans que l'État ne réagisse?
Laissez-la résonner, cette question.
Parce que la réponse n'est pas technique.
Elle est politique.
L'AMF régule uniquement la relation entre le fonds et l'investisseur.
Elle n'a pas compétence sur la stratégie d'un fonds étranger vis-à-vis d'une entreprise française (source Pierre Farge Avocats).
Ce vide juridique n'est pas une négligence.
C'est une architecture.
Une architecture qui laisse entrer n'importe quel prédateur, dès lors qu'il passe par les marchés financiers, sans que personne n'évalue ce qu'il vient y faire, ni ce qu'il va y détruire.
ABO opère dans l'illégalité.
Sans agrément pour émettre des obligations convertibles.
Son patron, Pierre Vannineuse, est injoignable.
La commission d'enquête parlementaire l'a dit sans détour : pour l'auditionner, il faudrait "se rendre aux Bahamas" (source Usine Nouvelle).
Un fonds illégal.
Injoignable.
Qui contrôle des forges produisant des obus pour l'armée française.
Et l'État ?
Il a mis des années à réagir.
Des années pendant lesquelles l'AMF a publié 3 mises en garde successives (source AMF).
Alerter.
Encore alerter.
Sans pouvoir d'intervention réel sur les fonds étrangers eux-mêmes.
Une régulation décorative, pendant que les actifs, eux, partaient.
Ce n'est qu'en décembre 2025 qu'une commission d'enquête de l'Assemblée Nationale a été créée, à l'initiative du groupe LFI–NFP, pour analyser l'activité des fonds spéculatifs et leurs conséquences sur les capacités productives françaises depuis 2017 (source Assemblée Nationale).
2017.
8 ans après les premières alertes.
Des années de pillage documenté, pendant lesquelles des gouvernements successifs ont regardé ailleurs.
Ce n'est pas de l'aveuglement.
Un pays qui se dit souverain ne laisse pas des fonds opaques s'emparer de ses armuriers et de ses fonderies pendant 8 ans par distraction.
C'est un choix politique.
Et quelqu'un a fait ce choix.
SOUVERAINETÉ : L'IMPOSTURE DU SLOGAN
Le mot "souveraineté" est sur toutes les lèvres du pouvoir.
Souveraineté numérique.
Souveraineté alimentaire.
Souveraineté industrielle.
C'est le mot-valise de la décennie.
Il orne les discours, les titres de missions et les organigrammes ministériels.
Mais la souveraineté, ça se mesure à l'acte.
Pas au slogan.
Un fonds domicilié aux Bahamas peut prendre le contrôle d'une fonderie qui fabrique des obus pour l'armée française.
Légalement.
Parce que personne n'a fermé la porte.
Un armurier bicentenaire peut être avalé par une spirale financière pilotée depuis Dubaï.
Légalement.
Parce que le cadre réglementaire ne prévoit pas ce cas.
Une question parlementaire au Sénat l'a dit sans détour : à quoi servent les discours sur la protection des entreprises stratégiques, si on les force à aller chercher des capitaux à l'étranger ?
Obliger une entreprise française à recourir à des capitaux étrangers conduit aux mêmes effets que si elle cédait une partie de son capital à ces mêmes capitaux étrangers (source Sénat).
Le diagnostic est posé depuis des années.
Dans les rapports parlementaires.
Dans les communiqués de l'AMF.
Dans les procédures judiciaires.
Ce n'est pas un manque de connaissance.
C'est un manque de volonté.
Ou pire : une volonté contraire.
Car pendant que les PME françaises stratégiques tombaient une à une dans les mains de fonds opaques, les gouvernements successifs ont maintenu intact le cadre qui le permet.
Pas de restriction réelle sur les financements dilutifs.
Pas d'élargissement des pouvoirs de l'AMF.
Pas de mécanisme de filtre pour les actifs sensibles cotés en bourse.
La loi PACTE de 2019 a renforcé le contrôle des investissements étrangers en dehors des marchés boursiers, mais les obligations convertibles, elles, passent entre les mailles.
Le résultat est là.
Des Forges de Tarbes aux Fonderies de Bretagne en passant par Verney-Carron : le patrimoine industriel français, celui qui forge, qui fonde, qui arme, est entre les mains de fonds qui n'ont aucun intérêt à sa pérennité.
Leur modèle, c'est la dilution.
Leur horizon, c'est la revente.
Leur domicile fiscal, c'est un paradis.
SOUVERAINETÉ PILONNÉE, RÉSISTANCE ENGAGÉE
Ce scandale n'est pas une anomalie du marché.
Ce n'est pas la faute à la malchance ou à la naïveté de quelques dirigeants.
C'est le résultat d'un système pensé pour laisser le capital circuler librement, sans égard pour ce qu'il traverse, ni pour qui il détruit.
Les petits porteurs ruinés ne voient pas leurs pertes remboursées.
Les salariés des Fonderies de Bretagne ne savent pas si leur usine tiendra.
Les Forges de Tarbes produisent des obus pour l'armée française, sous le contrôle d'un fonds aux Bahamas.
Et Pierre Vannineuse, lui, est sous les tropiques.
Personne ne le rappelle à l'ordre.
Personne ne ferme la porte.
Personne ne rembourse ceux qu'il a ruinés.
La commission d'enquête parlementaire travaille.
C'est bien.
Mais un rapport de plus dans une armoire ne rendra pas Verney-Carron à ses actionnaires.
Ne rouvrira pas les guichets des banques.
Ne redonnera pas à l'État le contrôle de ce qu'il a laissé partir.
Ce qu'il faut, c'est une législation qui interdit aux fonds non régulés, domiciliés dans des paradis fiscaux, d'entrer au capital d'entreprises stratégiques françaises.
Quelle que soit la porte utilisée.
Boursière ou non.
Ce n'est pas du protectionnisme.
C'est de la cohérence.
C'est ce qu'on appelle, quand on ne se contente pas du mot : la souveraineté.
Car la souveraineté qu'on ne défend pas par des actes concrets n'est qu'un slogan.
Un slogan que le pouvoir agite pendant que les forges changent de mains.
Pendant que les fonderies attendent.
Pendant que les armuriers disparaissent.
Nous, nous ne sommes pas dupes.
Et nous n'avons pas fini de demander des comptes.
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