Chronique 151 - Mourir dignement : ce nouveau droit qu'il faudra défendre
- Lucie Fourcade
- 15 juil.
- 5 min de lecture
Après des années de combat, l'Assemblée reconnaît à chacun le droit de décider de sa propre fin. La liberté du corps : un droit impératif, à protéger sans fin.
Mourir dans la dignité vient de devenir un droit.
Pas une faveur accordée, pas une tolérance silencieuse : un droit inscrit dans la loi.
Et déjà, certains s'organisent pour le reprendre.

UN DROIT, PAS UNE FAVEUR
MARINE LE PEN
C'est fait.
L'Assemblée nationale a adopté définitivement la proposition de loi créant un droit à l'aide à mourir, par 291 voix contre 244 (source Assemblée nationale).
Trois fois le Sénat l'avait rejetée ; trois fois les députés l'avaient votée.
Le gouvernement a tranché en donnant le dernier mot au Palais-Bourbon, comme la Constitution l'y autorise en cas de désaccord entre les deux chambres.
Le droit reconnu est précis, et il est encadré.
Il s'adresse aux personnes majeures atteintes d'une affection grave et incurable en phase avancée, dont le pronostic vital est engagé, et qui endurent des souffrances réfractaires : celles que rien ne soulage plus.
La demande doit être libre et éclairée.
L'auto-administration reste la règle : c'est la personne elle-même qui accomplit le geste, un soignant n'intervenant que si elle n'en a plus la capacité physique (source Public Sénat).
Un collège pluriprofessionnel examine chaque demande, le médecin dispose d'un délai pour se prononcer, et une clause de conscience protège tout soignant qui refuse d'y participer.
Autrement dit : rien n'est imposé à personne.
La loi ouvre une possibilité.
Elle n'oblige aucun malade.
Elle ne force aucun médecin.
Elle rend simplement à chacun ce qui n'aurait jamais dû lui être retiré : le droit de décider.
CHACUN JUGE DE SA PROPRE VIE
Car c'est bien de cela qu'il s'agit.
Nul ne peut juger, à la place d'un autre, ce qu'une vie devenue souffrance a encore de supportable.
Ni un député, ni un personnage religieux, ni un voisin de couloir.
La dignité ne se décrète pas d'en haut : elle se ressent, de l'intérieur, à la lumière d'un état, d'une histoire, de convictions qui n'appartiennent qu'à celui qui les porte.
C'est précisément ce que la réaction ne supporte pas : que l'individu décide pour lui-même.
Que la conscience soit souveraine jusqu'au dernier seuil.
La clause de conscience, d'ailleurs, le prouve à rebours : la loi protège aussi ceux qui, en conscience, refusent d'y prendre part.
Elle n'impose aucune vision.
Elle en autorise plusieurs.
C'est la définition même d'une société qui respecte ses membres.
Et c'est là que l'antifascisme trouve son sens premier.
Avant de combattre l'extrême-droite, l'antifascisme lutte pour les droits de tous.
Défendre la liberté de chacun de décider de sa propre fin, ce n'est pas un supplément d'âme militant : c'est le cœur du combat.
L'AIDE À MOURIR EST UN SOIN
Disons-le nettement, parce que c'est le point que les adversaires du texte s'acharnent à brouiller : aider à mourir n'est pas le contraire du soin.
C'est un soin.
Le dernier maillon d'un accompagnement qui commence bien avant, quand la médecine ne guérit plus mais peut encore soulager, écouter, ne pas abandonner.
Mais un soin ne peut jamais servir d'alibi à un autre qu'on refuse.
Un droit à mourir qui n'existerait que parce qu'on a renoncé à garantir un droit à être soigné ne serait pas une liberté : ce serait un abandon déguisé.
C'est pourquoi les deux textes vont ensemble.
La loi jumelle sur les soins palliatifs, elle aussi votée, doit être tenue : pas promise, tenue.
Or l'état réel du pays est un scandale silencieux.
Une vingtaine de départements ne disposent d'aucune unité de soins palliatifs, et des centaines de personnes meurent chaque jour sans y avoir accès (source Cour des comptes).
Voilà la vraie ligne de front : exiger les deux droits en même temps.
Mourir aidé et être soigné dignement.
Personne ne devrait se voir refuser ni l'un ni l'autre.
CEUX QUI VEULENT VOUS REPRENDRE CE CHOIX
Reste à regarder qui s'est dressé contre ce droit, et comment.
Le Rassemblement national a voté contre presque en bloc (source France 24).
Une droite conservatrice et une part des autorités religieuses ont mené la charge, l'archevêque de Paris en tête.
Leur vocabulaire suffit à les situer.
"Changement civilisationnel".
"Texte de l'irréversible".
"Loi fratricide".
Quand une liberté individuelle est décrite comme une menace pour la civilisation tout entière, on a quitté le débat éthique pour entrer dans un projet politique.
Il faut être juste : des soignants, des associations de personnes en situation de handicap portent des inquiétudes sincères, et celles-ci méritent d'être entendues.
Mais ce n'est pas ce qui anime l'opposition organisée.
Preuve en est : le président du Sénat comme le Premier ministre ont annoncé saisir le Conseil constitutionnel (source franceinfo), et une pétition réclame déjà le rejet, puis l'abrogation, puis un référendum (source Assemblée nationale).
Le combat ne s'arrête pas au vote.
Il se déplace.
LE CORPS : TOUJOURS LA MÊME CONQUÊTE
Ce déplacement, nous l'avons déjà vu.
Le mécanisme est connu, et il n'a rien d'une coïncidence.
Au fil des lectures, le texte prévoyait un délit d'entrave (directement calqué sur celui qui protège l'accès à l'IVG) avant qu'il ne soit retiré sous la pression (source France 24).
Le parallèle n'est pas décoratif : c'est le même terrain.
Le projet réactionnaire revient toujours au même endroit : le corps, l'intime, le moment où l'on naît et celui où l'on meurt.
Le refus, chaque fois, que la conscience individuelle décide.
C'est cela, la fascisation : la volonté d'imposer à tous une conception unique de la vie bonne, et jusqu'à une conception unique de la mort bonne.
Un droit arraché n'est jamais définitivement acquis.
Il n'est tenu que par ceux qui le gardent.
DÉFENDRE CE DROIT, C'EST LES DÉFENDRE TOUS
Ce droit-là ne tient pas seul.
Comme le droit d'être soigné, comme le droit de disposer de son corps, il est un fil dans une même étoffe.
Tirez-en un, tout se défait.
Défendez-en un, vous les défendez tous.
Voilà pourquoi l'antifascisme est la mère de toutes les causes.
Non parce qu'il les domine, mais parce qu'il les précède et les rend possibles.
Aujourd'hui, un droit a été reconnu.
Demain, il faudra le défendre.
Nous serons là.
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