Chronique 145 - Mondial 2026 : le fascisme s'affiche
- Lucie Fourcade
- 9 juil.
- 5 min de lecture
Comment un carton rouge annulé et une insulte raciste ont révélé, en pleine Coupe du monde, un fascisme qui ne se cache plus.
Un président des États-Unis décroche son téléphone, et une sanction sportive s'efface.
Une sénatrice traite un joueur noir de singe, sans trembler.
Deux scènes, un même Mondial.
Et cette fois, plus personne ne se cache.

LE COUP DE FIL QUI ANNULE UN CARTON ROUGE
Le 1er juillet, à Santa Clara, l'attaquant américain Folarin Balogun reçoit un carton rouge en seizième de finale contre la Bosnie-Herzégovine.
La règle est mécanique : suspension automatique pour le match suivant.
Les États-Unis, coorganisateurs du tournoi, devaient affronter la Belgique privés de leur meilleur buteur.
C'est là que le pouvoir entre sur le terrain.
Donald Trump appelle le président de la FIFA.
Il ne le nie pas, il le revendique : "Oui, j'ai parlé à Gianni" (source : La Presse).
Quelques jours plus tard, la commission de discipline de la FIFA, dont tous les membres sont choisis par l'exécutif de l'instance, commue la suspension ferme en simple sursis (source : La Presse).
Balogun jouera.
Puis vient le geste qui dit tout.
Trump remercie publiquement la FIFA sur son réseau Truth Social d'avoir "réparé une grande injustice" (source : franceinfo).
Il ne s'excuse pas d'avoir pesé sur une institution mondiale.
Il s'en félicite.
Le reste du monde du football, lui, mesure la brèche.
L'UEFA dénonce une décision inédite, incompréhensible et injustifiable, et accuse la FIFA d'avoir franchi une ligne rouge (source : Radio-Canada).
Le ministre belge des Affaires étrangères parle d'un coup porté aux règles les plus élémentaires du sport (source : Radio-Canada).
Même Sepp Blatter, ancien patron de la FIFA, ironise : "Quo vadis, FIFA ?" ( "Où vas-tu", en latin - source : Radio-Canada).
Un chef d'État a plié une fédération internationale pendant une compétition mondiale.
LA FIFA A PRIS LE PLI DÈS MUSSOLINI
Nous avons déjà vu ce film.
Il date de 1934.
Cette année-là, l'Italie fasciste organise la Coupe du monde chez elle et en fait une démonstration de puissance.
Le régime de Mussolini investit tout : les stades, la sécurité assurée par les chemises noires, le salut fasciste imposé aux joueurs avant chaque match (source : franceinfo).
Sur le terrain, l'Italie gagne.
En coulisses, le Duce désigne lui-même les arbitres de ses matchs (source : Eurosport).
À la fin du tournoi, le président de la FIFA de l'époque, Jules Rimet, lâche cet aveu resté célèbre : durant cette Coupe du monde, "le vrai président de la Fédération internationale de football était Mussolini" (source : Herodote).
Voici le mécanisme : un régime autoritaire capte une compétition mondiale pour sa gloire, et une fédération internationale ferme les yeux.
C'est établi.
Et ça vient de recommencer.
LA HONTE A DISPARU
On nous dira : le fascisme sportif a toujours été spectaculaire.
Berlin 1936, filmé par Leni Riefenstahl pour glorifier la prétendue supériorité aryenne, reste le modèle du blanchiment d'un régime par le sport (source : Wikipédia).
Rien de caché, là non plus.
C'est vrai.
Mais la différence n'est pas dans la visibilité.
Elle est dans la honte.
Dans les années 30, le régime trichait et maintenait la fiction.
Mussolini manipulait en coulisses.
La FIFA gardait la posture de la neutralité.
Personne ne montait à la tribune pour revendiquer la triche comme un acte de justice.
La transgression se faisait, mais masquée, niée, recouverte du vernis du fair-play.
En 2026, ce vernis a sauté.
Trump ne dissimule rien : il confirme l'appel, et il remercie la FIFA d'avoir "réparé une injustice".
Six mois plus tôt, cette même FIFA lui avait remis, sur mesure, le premier "Prix de la paix" de son histoire (source : FIFA).
La complaisance n'est plus un secret gênant : elle est une décoration qu'on porte au revers.
Voilà le vrai symptôme.
Ce n'est pas que le pouvoir se montre.
C'est qu'il assume de briser la règle comme un droit.
Le mensonge est devenu inutile.
La honte a disparu.
QUAND LE RACISME SE REVENDIQUE
Le même Mondial nous a offert une seconde scène, sur un autre registre.
Après l'élimination du Paraguay par la France, une sénatrice paraguayenne, Celeste Amarilla, insulte publiquement Kylian Mbappé.
Elle écrit qu'il n'a "même pas appris à écrire", "qu'au lieu du lait maternel il tétait des noix de coco" (source : franceinfo).
Un racisme brut, assumé, posté sous son propre nom, depuis le siège d'une élue de la République.
Ne nous trompons pas de cible.
Amarilla n'est pas une fasciste : elle siège au Parti libéral radical authentique, de centre droit, et le gouvernement paraguayen lui-même a condamné ses propos (source : Euronews).
Ce qui doit nous alerter n'est pas une femme, c'est un climat.
Un climat où une responsable politique se croit autorisée à dire cela sans trembler, en pleine lumière, devant le monde entier.
Le Haut-Commissariat de l'ONU l'a d'ailleurs relié à un phénomène plus large qui touche le football et le sport (source : franceinfo).
Le parquet français a ouvert une enquête pour injure publique aggravée et incitation à la haine (source : La Presse).
Le symptôme n'est pas l'insulte.
C'est l'aplomb.
LA COUPE DES VÉRITÉS CRUES
Qu'est-ce qui relie un président américain et une sénatrice paraguayenne ?
Rien.
Ils ne se connaissent pas, ne se sont pas concertés, n'appartiennent pas au même monde.
Et c'est précisément ce qui rend la chose grave.
Nous ne décrivons pas un complot avec un chef d'orchestre.
Nous décrivons une convergence : des acteurs sans lien qui, poussés par un même climat, produisent au même moment le même geste.
Piétiner la règle et l'assumer.
La Coupe du monde ne fabrique pas ces gestes.
Elle les met dans le même cadre, et soudain on les lit ensemble.
C'est le propre d'un révélateur.
Le sport passe pour l'espace neutre par excellence : réglé, arbitré, égalitaire.
C'est justement parce qu'on le croit à l'écart du politique qu'il donne à voir, par contraste, à quel point le politique le sature aujourd'hui.
50 eurodéputés l'ont compris, et interpellent désormais la FIFA sur son inféodation au pouvoir américain (source : Football-Addict).
Le Mondial 2026 n'a rien créé.
Il a photographié un état du monde.
NORMALISATION : ON TE DIT NON !
Ce que la Coupe nous montre n'est pas rassurant, et le pire serait de le prendre pour un simple fait divers sportif.
Un carton rouge, une insulte : broutilles, dira-t-on.
Non.
Ce sont des points sur une courbe, et la courbe monte.
La fascisation avance par de petits renoncements assumés.
Une règle qu'on plie et dont on se vante.
Une haine qu'on crache sans se cacher.
Le fait qu'elle s'expose en plein jour n'est pas une faiblesse de sa part.
C'est une mesure de sa confiance.
Alors regardons.
Nommons.
Refusons l'habitude, qui est la porte d'entrée de tous les renoncements.
Voir clair est déjà un acte de résistance.
Mais ce n'est que le premier.
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