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Chronique 202 - Milliardaires : nos impôts financent leurs médias

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
4 sept.
6 min de lecture

De l'argent public par centaines de millions pour entretenir un pluralisme que neuf milliardaires ont déjà tué.


L'État jure qu'il subventionne la presse pour garantir le pluralisme.

Suivez l'argent : il retombe, année après année, dans les mêmes mains.

Celles des quelques milliardaires qui ont déjà transformé le paysage médiatique en désert.

Vous financez la confiscation de votre propre information.


Lucie Fourcade

UN CHÈQUE PUBLIC AU NOM DU PLURALISME

La France subventionne sa presse depuis plus d'un siècle, et elle le fait au nom d'un principe qu'elle brandit comme un étendard : le pluralisme.

Le ministère de la Culture le martèle à chaque publication de ses tableaux : la presse informe les citoyens, fait circuler les courants de pensée, et les aides dites "au pluralisme" existent précisément pour que la pression du marché publicitaire ne décide pas seule des idées qui ont droit de cité (source : ministère de la Culture).


Le mot n'est pas un ornement : depuis 2008, la Constitution elle-même consacre le pluralisme et l'indépendance des médias, et une commission d'enquête du Sénat s'est alarmée de leur recul (source : Sénat).

Sur le papier, l'intention est noble.

Chaque année, l'argent que vous versez au fisc finance ce sacerdoce : plus de 230 millions d'euros d'aides directes inscrites au budget 2026, auxquels s'ajoutent des aides indirectes (TVA à 2,1 %, tarifs postaux, exonérations) qui portent l'addition bien au-delà de 350 millions (source : L'Essentiel de l'Éco).

Reste une question simple : ce pluralisme, où est-il ?


LE MÉDIAPOLY DES 9

La réponse tient en un chiffre.

En France, neuf milliardaires contrôlent aujourd'hui plus de 80 % des médias privés (source : L'Essentiel de l'Éco).

Plus de 90 % des exemplaires de quotidiens nationaux vendus chaque jour appartiennent à cette poignée d'ultra-riches (source : Basta!).


Le marché de l'information est devenu un Monopoly où les mêmes joueurs s'échangent les titres comme des cartes : Bernard Arnault et son groupe Les Échos–Le Parisien, la famille Dassault au Figaro, Xavier Niel et ses associés au Monde, Rodolphe Saadé sur BFMTV, RMC, La Provence et La Tribune, Patrick Drahi sur Libération, Daniel Kretinsky sur une brassée de magazines, la famille Bouygues à TF1, et Vincent Bolloré, tentaculaire, de CNews à Europe 1 en passant par la galaxie Lagardère.


Voilà le décor.

Le pluralisme que l'État prétend financer n'existe déjà plus : il a été racheté, pièce par pièce, par ceux-là mêmes qui encaissent les subventions.


LE PROFIT EST DANS L'INTÉRÊT, PAS DANS L'ARGENT

On me servira aussitôt l'objection : la plus grosse part de ces aides ne va pas dans la poche des actionnaires, elle finance la distribution des journaux.

C'est vrai, et c'est même le cœur du tour de magie.


Le premier poste, ce sont les aides au transport, environ 130 millions d'euros, perçues par les titres mais reversées à leurs messageries (source : ministère de la Culture). Techniquement neutre, donc.

Sauf que cette mécanique déguise en subvention logistique ce qui reste une perfusion de titres possédés par les plus grandes fortunes du pays.

Et les autres canaux, eux, tombent bel et bien dans les comptes des éditeurs : la TVA à 2,1 %, les aides au pluralisme, les aides à la modernisation.

Additionnez le tout, et vous obtenez un État qui maintient sous respiration artificielle des journaux que leurs propriétaires pourraient renflouer d'un chèque personnel sans même le sentir passer.


La complexité du système est délibérée : elle permet à chacun de jurer que personne ne s'enrichit sur le dos du contribuable.

Admettons.

Et c'est précisément là que le piège se referme.

Car pour ces fortunes, ces millions ne sont pas un salaire : c'est de la petite monnaie.

Ce que l'argent public leur garantit, ce n'est pas un bénéfice, c'est un pouvoir : le mégaphone qu'on maintient allumé, à vos frais, pour façonner ce que pense le pays.

Le vrai rendement d'un journal, pour un milliardaire, ne se lit pas sur un relevé de comptes.

Il se compte en influence.


L'ARGENT TOMBE TOUJOURS DU MÊME CÔTÉ

Suivez les chèques, et le hasard disparaît.

En 2024, le groupe Les Échos–Le Parisien, propriété de Bernard Arnault, arrive en tête des aides avec près de 18 millions d'euros.

Le groupe Le Monde suit à 17,2 millions, celui de la famille Dassault empoche près de 10 millions pour Le Figaro, Libération capte 6,6 millions (source : ministère de la Culture).


Sur 527 titres aidés, seuls 41 franchissent le million : tout le reste se partage les miettes (source : L'Essentiel de l'Éco).

Acrimed a fait le calcul autrement : 43,6 millions d'euros d'aides pour les seuls médias de sept milliardaires (source : Acrimed).

La première fortune de France touche de l'argent public pour ses journaux.

Écrivez-le, relisez-le : c'est absurde, et c'est parfaitement légal.


ILS PRÉFÈRENT QU'ON NE SACHE PAS

Il y a plus grave que l'indécence : la volonté de la dissimuler.

Pendant des années, l'État a cessé de publier le détail des aides versées à chaque titre.

La pratique existait depuis 2013 ; sous la pression des grands éditeurs, le ministère y a renoncé, au point que les dernières données publiques ont longtemps daté de 2017 (source : Fonds pour une presse libre).

Le ministère a même refusé de communiquer ces chiffres à des députées chargées d'une mission d'information parlementaire.


Autrement dit : l'argent des citoyens était distribué en secret, et il a fallu que des journalistes reconstituent les montants à la main dans les liasses budgétaires pour que l'on sache qui touchait quoi.

La transparence n'est revenue qu'en 2023, presque à contrecœur.

Quand un système préfère l'ombre, c'est rarement parce qu'il est fier de ce qu'il abrite.


CE QU'ILS EN FONT

Reste la vraie question, celle que ces subventions escamotent : que fabrique-t-on, concrètement, avec ces titres sous perfusion publique ?

La réponse a un nom devenu un verbe.

Là où passe Vincent Bolloré, l'indépendance des rédactions trépasse : I-Télé muée en CNews, puis le Journal du Dimanche, dont la rédaction a mené une grève historique de quarante jours contre l'arrivée à sa tête de Geoffroy Lejeune, ancien patron de Valeurs actuelles, avant des départs massifs (source : franceinfo).

400 personnalités signaient alors une tribune dans Le Monde pour prévenir qu'un grand média national allait, pour la première fois depuis la Libération, passer sous une direction d'extrême-droite.


Et pendant que l'État arrose cet écosystème au nom du pluralisme, ses propres institutions doivent constater qu'il le piétine : saisi par Reporters sans frontières, le Conseil d'État a imposé en 2024 à l'ARCOM un contrôle renforcé de CNews (source : Conseil d'État).

Le régulateur, après avoir visionné 168 heures de programmes, a mis la chaîne en demeure pour un déséquilibre manifeste et durable de l'information (source : ARCOM).


La main gauche signe les chèques du pluralisme.

La main droite condamne ceux qui l'enterrent.

C'est le même corps.


LE PLURALISME PAIE SES FOSSOYEURS

Le sommet du grotesque tient dans une ligne comptable.

Parmi ces subventions figure une enveloppe explicitement baptisée "aide au pluralisme".

Et cette aide-là, l'État la verse à des titres dont le projet consiste précisément à rétrécir le champ du pensable et à banaliser l'extrême-droite.

Boulevard Voltaire a reçu 56 758 euros, Front Populaire près de 49 000, L'Incorrect près de 13 000, au titre du pluralisme (source : ministère de la Culture).

Franc-Tireur, propriété du milliardaire Daniel Kretinsky, en a touché plus de 700 000.


Le mot sert ainsi d'alibi à son propre enterrement : on finance, avec votre argent, les mégaphones de ceux qui rêvent de réduire le débat public à un seul cri.

La démocratie paie ses adversaires et appelle ça de la diversité.


REFUSER LEUR MACHINE

La démonstration est close.

L'État prélève votre impôt et le remet à une poignée d'hommes qui ont déjà confisqué le débat public, dissimulé les montants tant qu'ils l'ont pu, et transformé leurs rédactions en machines d'influence.

Ce pluralisme, l'argent public ne le protège pas : il l'enterre.

Vous financez la concentration, vous financez la mise au pas des journalistes, vous financez jusqu'aux tribunes de l'extrême-droite, le tout sous un mot vidé de son sens.


Il n'y a rien à quémander auprès des rédactions des milliardaires : elles ne vous appartiennent pas, et elles ne vous appartiendront jamais.

La seule issue est ailleurs.

C'est à nous, lecteurs et citoyens, de faire vivre et de financer l'information qui échappe à leur emprise.

Celle qu'aucun chèque public ne viendra jamais récompenser, parce qu'elle dérange.

Le pluralisme ne se subventionne pas : il se reconquiert.



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